Mise à feu

6ème chapitre de ma nouvelle « Cheval volant » extraite du recueil « Pastel noir » édité par ZONAIRES

6 – Mise à feu

   La canicule a surgi sans prévenir et plombe la ville. Taine joue les zombis chez Hagen. Il fait ce qu’on lui dit de faire. Un bon toutou, docile, presque un fonctionnaire. Il s’en tient aux règles qu’il s’est fixées : boire moins, ne pas jouer aux courses, fermer les écoutilles sur les trafics de Hagen, se tenir à l’écart de Mathéo, parler le moins possible de sa vie privée – Luigi en a déjà trop dit – recruter ses combattants dans des quartiers éloignés du sien, fuir les femmes, mettre de côté un maximum de thune et tailler la route. Loin de la ville. Se payer un petit carré de verdure et y faire brouter deux ou trois chevaux. Une idée du bonheur.

   Tu y crois vraiment, Taine ? 

   Au milieu de la nuit, il fume, accoudé à la balustrade de son minuscule balcon. Il observe les fenêtres encore éclairées de l’hôtel miteux d’en face où s’entassent des familles africaines dans des chambres minables, pour cinq cent euros par mois. Il a repéré depuis un moment un gaillard qui prend souvent le frais en exhibant une musculature exceptionnelle. Parfois la fortune vous tend les bras, à deux pas de chez vous…

   Il a suivi l’Africain, admiré sa démarche souple, sa vélocité et discrètement enquêté sur lui. C’est la première fois qu’il rencontre un type si naturellement prêt au combat. Avec un peu d’entraînement et en espérant que cet athlète possède quelques ressources de sauvagerie, il sera capable de donner une leçon à Vassili et à tous ses congénères. Taine repousse cette pensée. Il entend des pas qui s’arrêtent devant sa chambre. Il se retourne, regarde Sandra qui avance vers lui, silencieuse. Il ne distingue que ses yeux verts allumés par les enseignes de la rue. Il pourrait l’arrêter d’un geste… 

   – J’ai trop chaud, je n’arrive pas à dormir, murmure Sandra.

   Elle est bientôt si près de lui qu’il perçoit l’onde de chaleur émanant de son corps.

   – Pourquoi ? demande Taine en regrettant immédiatement la stupidité de sa question.

   – Ma chambre donne sur la cour. J’y étouffe. J’allais descendre faire un tour, je t’ai vu depuis le couloir. Tu es beau.

   – Beau ?

   Il hausse les épaules. Préfèrerait éviter ce genre dialogue.

   – Beau, oui…

   Il est sans réaction. Elle se coule contre lui et, dans un soupir qui ressemble à un gémissement, il la prend dans ses bras.

  Oh, et puis  merde !

   Ils restent un moment ainsi, puis Sandra s’écarte, va fermer la porte de la chambre avant de revenir vers lui.

   Après cette nuit, Taine n’a plus qu’une idée en tête, ramasser suffisamment d’argent et quitter la ville le plus vite possible.

   Hagen l’a à la bonne, il ne peut pas savoir que Taine passe tout son temps libre à entraîner un lutteur africain nommé François Akoda dans une cave du squat. Il ne s’est pas trompé en le repérant. Akoda est un paysan illettré des alentours de Niamey qui se dit champion de lutte traditionnelle. Il économise sou à sou pour y retourner la tête haute avec sa femme et ses trois enfants. L’argent que lui a promis Taine à titre personnel en plus de la prime qu’il pourrait empocher chez Hagen lui permettra de réaliser son projet. Taine lui sert de sparring-partner et l’entraîne très loin sur le chemin de la hargne et de la violence. Il lui a décrit par le menu les combats chez Hagen. Il ne suffira pas, comme au Nigeria, de mettre un genou à terre pour être déclaré vaincu.

   François est une force de la nature qui sait anticiper les actions de son adversaire mais Taine vérifie ce que lui a dit Hagen : il est difficile de faire renoncer un individu aux règles apprises dans son enfance.

   Taine a misé sur le désespoir d’Akoda pour le convaincre, sur la précarité dans laquelle il survit avec sa famille et sur son sentiment de culpabilité.

   Taine, qu’est-ce que tu fous ? Tu es devenu le fumier qu’espérait Hagen. Pas de quoi être fier !

   Akoda est fin prêt. Il tient seulement à garder son pendentif pendant les combats, une dent de cochon susceptible de le protéger des sortilèges.

   Taine se garde d’assister aux séances de pugilat. Il ne fait pas exception ce soir là.

   Akoda met moins de dix minutes à rétamer son adversaire, un pervers blond qu’on appelle Noureïev et qui ignore qu’il va vivre ses derniers instants. Le Russe ne fera plus de pointes sur les yeux de ses adversaires tombés à terre. On traîne son cadavre hors du cercle. Promis sans doute aux poissons du large. Les rares joueurs qui ont parié sur l’Africain courent empocher le pactole et, ce soir là, aucun autre combat n’a lieu. Les sbires de Hagen font évacuer les locaux. Taine attend Akoda à la sortie de la savonnerie. Longtemps. Attiré par des gémissements, il fait le tour du bâtiment et trouve l’africain gisant dans son sang, massacré sans doute par les sbires de Hagen. Taine met de longues minutes à le réanimer et doit le soutenir pour quitter le terrain vague.

   Ils marchent dans la nuit chaude, le long de la ligne de chemin de fer. Taine aperçoit de très loin la lueur qui illumine le ciel de leur quartier. L’odeur d’incendie ne vient qu’ensuite, avec le hurlement des sirènes de pompiers. La rue est bouclée. L’hôtel en face du squat brûle. Akoda, fou furieux, bouscule Taine, se fraye un passage dans la foule. Les policiers qui barrent la rue le matraquent. La femme d’Akoda, le regard figé, perdue au milieu d’un groupe de gens à demi-nus, hagards et misérables, serre deux de ses enfants dans ses bras. Le troisième grille dans les étages. Taine, anéanti, croit reconnaître un des russes de Hagen dans la foule des badauds. Puis, il ne le voit plus…

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