Adieu au scorpion

Scorpions

Il est temps de dire adieu au scorpion, pauvre arachnide qui en sait si peu sur son propre compte. Il erre quotidiennement chez moi, la queue dressée, très à l’aise, et soutient mordicus que ce n’est pas lui qui tache les coussins de son venin alors qu’il est le seul ici à posséder une glande en activité. Le soir, il s’en inocule le trop plein, s’enivre et devient insupportable.

  Il souffre du mépris qu’il génère autour de lui. Sa compagne l’a quitté, lassée de sa mélancolie. Il rumine ses souvenirs d’elle et magnifie sa beauté sans retenue ni pudeur. Mais quoi de plus monotone qu’un fantasme ! Il n’est qu’un désespéré obscène traînant, avec des grincements d’arbre mort, son  corps ankylosé par le manque de caresses.

   Ces derniers mois, il n’a cessé de grossir. Un ennui poisseux suinte de ses pores amollis et sa peau propage une odeur musquée. Il n’accepte aucune remarque. Son orgueil n’a d’égal que son persistant pessimisme. Prévoir le pire est sa manière d’avoir raison. Il agace, à la fin !

   Résolu à conforter sa sombre attitude, je décide de lui offrir un ultime dîner et verse une bonne dose de poison dans sa soupe. Il s’empiffre sans méfiance.

   À la fin du repas, je repère les premiers signes de son agonie. Il claque des mandibules, plaque ses pinces sur sa poitrine oppressée en me dévisageant intensément. Il semble ne m’en vouloir en rien et je suis persuadé de lui rendre service en le libérant de la corvée de vivre.

   Je scrute sa face livide. D’un geste brusque et spasmodique, il repousse son écuelle léchée. Déglutissant péniblement, il se met à trembler. Sa tête dodeline. Derrière ses pupilles dilatées, je vois crépiter des étincelles sur sa rétine veinée de rose. Grimaçant, extatique, il tente sûrement de se remémorer son bonheur ancien. Il m’affirmait, les soirs où il avait trop bu, qu’il pouvait se transporter corporellement dans le passé et livrait sans pudeur les péripéties plus ou moins inventées de sa vie détruite. Ce déballage inepte le plongeait dans une atroce dépression.

   Alors que je commence à regretter mon geste, deux langues de métal en fusion jaillissent de ses yeux écarquillés, me rendant aveugle pendant de longues minutes. En revenant de mon éblouissement, je constate que l’incendie a consumé jusqu’à ses entrailles. Il reste, posée sur un coin de moquette calciné, l’armature noircie de sa carapace.    Je tiens ce vestige à votre disposition. C’est une chose légère. Par les trous béants de ses orbites, on voit flotter une petite fumée claire aussi pure que l’air avant son arrivée au monde.

Passage de la révolte

Révolte

Rouages rouillés du  corps.

Un beau matin, mon reflet ride le miroir. Des cailloux noirs crèvent la surface et propagent l’onde augure de ma vie lasse.

   Tandis que les cellules de mon corps, aveugles matrices, dupliquent sans répit l’imparfaite copie, le pâle fantôme de leurs atomes, la vie reprend ses doigts, crispés dans mon cœur. Mon sang caille sous ses ongles taillés.

   En ma geôle glaciale, j’espère l’aube.

   Je cherche la porte, celle des promesses de mon enfance. Les rafales d’ouest mordaient sa peinture et traçaient un archipel. Récifs, atolls brodés d’écume amande. Calme tempête dessinée par l’or des lichens. Où se cache donc le passage que je franchissais, confiant, au temps où je rêvais d’un monde de plénitudes ?

   Aujourd’hui, en file grise, ma tribu défile, soumise. Ses murmures glissent sur les carreaux lavés, les bétons, les métaux, les rampes lisses, la pisse en flaques.

   Devant moi : la nuque rasée de l’aurore. Derrière : un pas lourd, celui des autres taulards. Pressé par mes geôliers internes je déambule dans la cour pavée. Mes orbites vides fouillent l’air, cherchent le panneau lumineux : EXIT.

   Une fois évadé de mon crâne, en mal d’illusions fraîches, je serai libre, chien filant fou de caresses. Je flairerai dans mon cou le souvenir de la laisse, ignorant celle qu’on me tresse. J’oublierai la menace qui plane. 

   Je forcerai les grilles et rejoindrai les affamés, les anonymes, les apatrides, les massacrés. J’offrirai mes dernières forces aux hommes révoltés. Je leur parlerai. Certains mots sont des armes capables d’abattre les tyrans.

   Ceux qui m’écouteront me reconnaîtront. Mes cicatrices ne mentent pas. Personne ne peut nier la parole de ceux qui ont subi des traitements spéciaux.   

La vérité jaillira de moi, incandescente.

Les volets bleus

Ceci est un extrait du livre de Vincent Malbec (comme les textes précédents à partir de « Miroir »), englobé dans un roman intitulé « Un millimètre à l’écart du monde »…

Pour aller ou ?

Piaillements des moineaux perchés sur les paulownias. Le soleil filtre par les fentes des volets.

   Chaleur étouffante. Je suis nu sur le drap défait. Lola dort près de moi, allongée sur le dos, la bouche légèrement ouverte, ses cheveux blonds épars sur l’oreiller. Appuyé sur un coude, je pose une main sur son ventre. Elle sursaute et se retourne, recroquevillée en chien de fusil. Je me rapproche d’elle. Elle détend brusquement les jambes. Vive douleur au tibia. Je m’écarte, attends une minute sans réagir, puis me lève. J’ai envie de la tirer du lit. Elle fait semblant de dormir, j’en suis certain. J’examine la chambre. Coiffeuse Louis XV, papier peint saturé de minuscules fleurs roses et mauves… Bonbonnière chichiteuse. Tout ce que je déteste.

   Pourquoi rester ? 

   Je ne reviens chez moi que par nécessité, accueilli par des phrases mordantes. Lola me méprise. Comme si je pouvais à volonté grandir de dix centimètres, changer de couleur d’yeux, doubler mon salaire en restant honnête, être différent.

  Je repense à la soirée de la veille, au post-it collé sur la table de la cuisine. Une fête entre filles, Elle rentrerait tard. Cela lui arrive de plus en plus souvent.

   J’ai mangé une boîte de sardines et descendu trois ou quatre bières en regardant une ineptie à la télé puis je suis allé au lit en ruminant mes pensées. À deux heures du matin, je me suis levé et me suis posté sur le balcon. Des phares apparaissaient à l’entrée de la rue, disparaissaient au carrefour. Je me suis recouché, l’oreille aux aguets, attentif au moindre ronronnement de moteur, suivant mentalement l’itinéraire des voitures qui passaient sans s’arrêter.

   Quatre heures…

   J’étais inquiet et je m’en voulais. L’angoisse prenait le pas sur ma jalousie. Enfin, j’ai reconnu, avec un soulagement teinté d’appréhension, le ronflement familier de sa voiture qui se garait. J’ai épié le bruit de l’ascenseur nettement perceptible à cette heure du petit matin. Et ma colère a repris le dessus.

   Après un long stage dans la salle de bain, Lola a fini par se coucher, évitant de me frôler, m’espérant anéanti par un sommeil imbécile. Je me suis dressé et lui ai demandé des comptes. Elle a crié.

   – Fous-moi la paix, une bonne fois !

   Son haleine sentait l’alcool et la cigarette. Peut-être l’homme, malgré l’odeur mentholée du dentifrice.

   Je suis resté allongé à ses côtés, lucide. Ma première rage se dissipait, l’envie de meurtre qui m’avait saisi un instant tournait en simple amertume, me laissant au bord des larmes. L’idée m’avait pénétré, définitive : mon mariage était fini, il n’y avait rien à sauver. Je devais partir sans un adieu, sans un regret.

   Lola a des bouchons jaunes vissés dans les oreilles. Un léger ronflement agite ses narines. Elle est ridicule. Je ricane en descendant à la salle de bain. Je reste un long moment sous la douche tiède, puis froide. Récuré à fond, rasé de près, peigné autant que c’est possible, je choisis un pantalon de toile léger et une chemisette de coton vert amande. 

   Je prépare un café, oublie sciemment d’en laisser à Lola, songeant à tous ces matins où je lui ai apporté son petit déjeuner au lit. Mentalité de larbin ! J’empoigne ma sacoche et sort de l’appartement. Je me sens libéré, fort. Mais ça fait sacrément mal.

   Je descends par l’escalier, histoire de me dégourdir les jambes et m’arrête dans l’entrée de l’immeuble, réfléchis quelques secondes près des boîtes à lettres avant de sortir, ébloui par la lumière matinale. Je lève la tête vers notre étage. J’observe les volets clos de la chambre.

   Leur couleur s’écaille.    Si j’ai le temps ce soir, en rentrant du travail, j’achèterai un pot de peinture bleue.

A suivre…

FORGE

Ce texte , comme les autres fait partie d’un roman en cours d’écriture…

   J’ai besoin de solitude pour effacer en moi les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes.

   Je voyage entre une caresse improbable et la sonnerie ponctuelle du petit matin. Du jour nouveau je pressens le vide et ma vie se tient là, à cheval sur l’abstrait.

   Lola dort près de moi. Je la regarde en écoutant le bruit de la rue en éveil. Le froid de l’aube nous rapproche parfois, fronts appuyés sur la vitre, chacun de notre côté. Nos haleines ne mêlent plus leurs buées.

   J’ai besoin de solitude pour arpenter le chemin inverse et me blesser aux épines du buisson ardent.    Avec le fer extrait de mon sang, je forgerai les cisailles qui trancheront nos liens.

MYTHOMANE

Equilibristes

   Il exhibe ses mille vies. Comme si sa biographie éclairait l’humanité. Il affirme être le fils aîné d’une immigrée italienne bavarde et d’un père taiseux, rejeton putatif d’un baron français producteur de houblon.

   Adolescent mélancolique, les mots le sauvent de ses peines. Il égaye de son verbe déluré la banlieue où il vit. Dommage qu’il porte la guerre en lui !

   Volontaire, il est blessé grièvement sur le front de l’Amour. Décoré, bardé de croix, il rédige ses mémoires pendant sa convalescence. Il rêve à l’Autriche du 19 ème siècle, à ses plumes, à ses ors, sans bouger de son lit.

   Découragé, misérable, il accepte un poste de brancardier dans une maison de santé. La sienne décline. Sa maigreur fait peur. Il en fait un atout et devient funambule par légèreté.

   Lassé du cirque, il s’exile à Avignon, visite le palais, y rencontre le pape et sa mule, vante, face à eux, la confusion des races, le mélange des cultures. La mule est d’accord avec lui.

   Il aime l’odeur aillée de la ville, sa languide intensité, ses propres attitudes magnifiques sur les remparts. Il voudrait qu’un ouragan le transporte aux quatre coins de la terre. Il coloniserait tous les esprits et vivrait un siècle en chaque homme. L’éternité ne le lasserait pas.

   Il aimerait se sentir bien partout, y compris dans sa peau.

Fils du hasard

Brisures d’ange

   La matière qui fuse des étoiles mitraille ma chair. Des liqueurs primordiales suintent de mes blessures imperceptibles.

   Inutile de me décrire, je vous ressemble : enfant du hasard ou de Dieu. À chacun ses croyances.

   Comme vous, je me suis accoutumé à la vie, à ses merveilles, à ses souffrances. Heureusement, j’ai la faculté d’oublier mes peines. Chaque jour, méthodiquement, je tranche mes entraves, rengaine mes doutes et m’efforce de croire que l’humain est meilleur qu’il ne paraît. Notre horde aurait-elle survécu tout ce temps s’il en était autrement ?  

   Ma mémoire imparfaite réécrit l’histoire de ma vie, ajuste les contraires. J’organise mon chaos. Quoi de plus banal. La plupart des gens font de même. Le monde serait pire qu’il est si chacun d’entre nous y déversait les scories de sa pensée, son flot d’ordures interne, ses images noires. L’être raisonnable réprime le délire qui l’agite en nouant sa cravate ou en se limant les ongles.

   Rassuré par des symboles familiers et codifiés, guirlande clignotante décorant les rues de la conscience collective, je suis un élément assez commun de la grande meute civilisée, celle qui, d’un instant à l’autre, peut brûler sa forêt symbolique et lâcher les chiens de sa folie. 

   Pour avoir la paix, je m’oblige à planifier ma normalité, je contrôle mon humeur, résume mes idées en une pensée moyenne, souvent remplacée par une opinion. J’abandonne mes songes aux ténèbres et lutte contre la déraison à coup de mensonges. Mes contradictions et mes désirs se dissolvent en une constante abnégation. Je filtre ma fantaisie au tamis de la bienséance pour devenir transparent.

   Je vieillis, soutenu par mes rêves extravagants, consolé par des confréries éphémères. Si je m’accommode de ma bizarrerie, je m’en méfie autant que je crains l’inquiétante étrangeté de l’autre.

    Je suis un être approximatif aux sentiments inconstants, tributaire des événements, des maladies, de la météo. Quand la foule gronde, je me sens traqué. Je deviens une bête apeurée, prête à tuer pour survivre. Une fois sauvé des crocs des chiens, j’installe autour de moi mes dispositifs de sécurité.

   Légèrement abruti par l’abondance, enfin tranquille en un pays pacifié, je m’indigne du massacre des innocents que les  autres  organisent très régulièrement comme si c’était un rituel nécessaire. J’ai peur de devenir à mon tour une victime car je me considère innocent, c’est-à-dire – selon ma définition de l’innocence – un imbécile privé de pouvoir de décision.

   J’ai longtemps cru que les bourreaux n’appartenaient pas à l’espèce humaine alors qu’il aurait suffit que je me regarde agir. Je suis aussi cruel que mes congénères. Par procuration, maintenant que j’ai perdu l’énergie de la jeunesse. Cette tranche sanglante, c’est le bœuf 37552. Oh ! Le bel animal au regard langoureux qui broutait, le poitrail absorbé par les herbes, quand passait le train des vacances. Dans mon assiette, il n’est qu’un amas de protéines que je sale et que je poivre. Qui planifie le massacre des animaux est capable d’organiser celui de ses frères, à condition de les reléguer au rang de bêtes. Ce qui est difficile car l’humain à sa fierté, sa dignité. Quelque chose en lui, malgré ses turpitudes, le tire vers le haut.

   Je me souviens : petit garçon, j’étais enthousiaste. Mais le temps est un tueur d’âme patient. Vivre à minima en espérant de cette manière mourir le plus tard possible demande un effort quotidien. Tant d’écueils, de récifs évités et finir, au bout du compte, absorbé par l’abîme. À quoi bon ces espoirs, cette fatigue et cet ennui !

   Je suis un peu réconforté, à l’automne, par le tapis de feuilles pourrissant au pied de l’arbre. Fermentation, promesse d’une vie nouvelle. Illusion doucereuse… J’imagine la recomposition de mes atomes, ma renaissance éternelle. La mélancolie me rend nostalgique d’une unité perdue, d’un univers de fraternité.

   Au fond, je me déçois : je n’ai eu aucune influence sur le cours de l’Histoire qui se régale perpétuellement de ses légendes sanglantes et les recrache à peine corrompues par la digestion. Il est tellement facile de commettre le mal par simple négligence alors que le bien demande un effort de volonté constant.

   Exaspéré par mon image, je brise le miroir avec mon front. C’est un miroir d’appoint encadré de plastique bleu et muni d’une patte pour l’accrocher. Quand je le saisis, les deux morceaux de verre qui tenaient encore se détachent du cadre et les éclats font des trous de lumière dans le carrelage.

   En ramassant les débris qui fragmentent le monde en une infinité de possibles, une écharde de verre se fiche dans mon pouce et la douleur me ramène à la réalité. Je ne me reconnais pas.    Enfant du Hasard ou de Dieu, qu’importe !

Un millimètre à l’écart du monde

A travers le pare-brise

Tu es dans ta voiture garée sur le boulevard et tu sembles arrêté entre deux étages de ta vie. Les piétons filent vers on ne sait quel destin, figurantes dégaines d’une ville où tout est à vendre.

Tu respires, par la vitre baissée, l’odeur humide de la chaussée, l’haleine carbonée des moteurs. De ta place, le monde te paraît irréel. Tu dois t’efforcer d’y croire tant il est transparent, éloigné de toi.

Tu repères la beauté déliée d’une passante dont tu imagines le goût iodé de la peau, la tiédeur sucrée de la bouche. Elle fait un pas de côté et se détourne de la misère inscrite en traînées de crasse sur des hardes et des cartons empilés dans une encoignure, évitant de justesse les jambes d’un homme endormi à même le trottoir.

Tu penses : la souffrance, est-ce le prix à payer pour la contemplation heureuse, au printemps, du battement poudré d’un papillon sous la jupe tzigane des coquelicots ? Une seconde de vie contient-elle les beautés promises par la suivante, la diversité du monde, son centre et ses confins ? Est-ce que, loin d’ici, des passants errent, épiés par un type dans ton genre qui, comme toi, donne peu de chance au hasard en stationnant dans sa forteresse ?

Ton indolence est incapable d’immobiliser le temps qui joue la montre en clignotant sur le boulevard lorsque les lampes ternissent la nuit naissante.

La vie s’écoule loin de toi tandis que les enseignes électriques éclairent d’improbables rendez-vous dont tu t’exclus. Tu n’iras pas rejoindre la belle inconnue que tu vois entrer au Cocoa café, celle qui te soustrairait un instant du flot délétère qui noie ta volonté.

Peu importe quand a commencé cette stase de l’âme. C’est tous les jours en ce moment. Hier, maintenant et demain.

Tes pensées tournent comme du linge sale dans le tambour d’une machine qui ne lave rien. Tu devrais prendre ce car Azur Provence arrêté au carrefour. Il t’emmènerait vers Nice et ses corsos fleuris, ses odeurs d’anchois, d’olives et de beignets. Tu contemplerais la mer, si bleue pour ceux qui espèrent. En traversant Paris, tu verrais défiler les façades, les baies éclairées, les silhouettes assises sous les hauts plafonds. Autres vies entrevues, ombres interchangeables aux gestes énigmatiques projetées sur les murs des appartements. Le front appuyé contre la vitre, tu surprendrais tes yeux reflétés d’où tomberaient les écailles des vieux horizons.

Au lieu de cela, tu demeures reclus dans ton œuf de tôle, l’œil rivé sur le mince filament rouge de l’autoradio qui filtre une symphonie que tu n’écoutes pas. Beethoven pourrait aussi bien sampler un tango qu’une chacone rapetassée de rap. La musique est une abstraction impuissante à t’extirper de tes préoccupations.

Rien n’arrive qui puisse te sauver ou, au moins, t’émouvoir. Un simple petit chagrin, une larme, un reniflement, serait une bénédiction. Par tes pleurs, ton âme renaîtrait à sa source mais tu bats des paupières et aucune larme  ne vient.

Dehors, les pneus des voitures chuintent sur le boulevard mouillé. La fille de tout à l’heure sort du Cocoa Café au bras d’un homme bien plus vieux qu’elle. Ils passent devant l’infirme qui s’est assis sur ses cartons, jettent une pièce dans la sébile posée à ses pieds puis s’éloignent. Le mendiant reste impassible sous la pluie fine qui tombe comme une vapeur. Toi, tu l’épies, bien caparaçonné contre un éventuel apitoiement.

À quel moment de ta vie l’indifférence a-t-elle forgé ton armure ? Serais-tu né convaincu que personne ne peut rien pour personne et qu’au-delà de ta peau le monde est une illusion ?

Tu trimballes dans ta nuit de tous les jours ton allure incertaine. La férocité gagne autour. Le barbare prospère. Tu fuis l’inconnu et tu doutes de toi.

En ces moments d’incertitude, tu régurgites ta vie. Des images surgissent : collines de l’enfance, ports de brume, mots d’amour dérivant au fil de l’encre, tumultes, passades. Tu te souviens du bras étroit d’un canal que l’éclusier libérait des marbrures du ciel. Fonds de tiroirs. Fonds de mémoire où les années mortes se flétrissent entre les cartes postales anciennes serrées par un élastique. Photographies où la réalité s’estompe. Visages sans nom,  rues dépeuplées par la mort au creux des vides pliés des papiers jaunis. Et toi errant parmi ce fatras.

Tu hésites maintenant, alors que la nuit avance, à reprendre ta place dans le trafic où le temps pleut et la vie éclabousse. Tu te demandes comment irriguer ta parcelle de conscience, retrouver le goût d’exister?

Pour commencer, noie tes rêveries mortifères, cesse de fréquenter tes fantômes. Casse les aiguilles de givre du Grand Chronomètre. Égorge la méduse qui colonise ta pensée. Si tu n’en as pas la force, demande de l’aide. Tes silences bientôt ne suffiront plus à noyer ses mille têtes. Loin des réverbères, soit, au cœur de l’obscurité, un livreur d’étoiles. Deviens le héros d’un amour retrouvé.Aucune révolte ? Tu n’entends pas la chanson de l’espérance ?

La nuit s’est éteinte.

Tu soupires en levant les yeux vers la travée du ciel, claire entre les rives abruptes des immeubles où le dieu Signal alterne ses trois couleurs.

Vert.

Départ ?

Manqué !

Orange.

Lenteur.

Trop tard !

Rouge. Fin de l’histoire ?

Miroir

Léon Spilliaert- autoportrait

Jour après jour, j’observe mes traits, traquant ce qui change. La cohérence de ma vie devient une abstraction filandreuse, une théorie d’existence. Le matin, je me reconnais à peine dans mon miroir. Des milliers de mes cellules meurent chaque jour à mon insu et se reproduisent, imperceptiblement différentes des précédentes.

Qu’est-ce qui garantit que je suis toujours moi puisque que je suis en perpétuelle transformation ?

Où se trouve la frontière entre raison et folie ? Pourquoi certains la franchissent-ils et d’autres pas… ou pas tout à fait ? Est-ce que je saurai la distinguer ?  L’ai-je déjà franchi, ce mince parapet ?

Liquide !

Devant la mer, amant amer, il guette la vague comme on attend le dernier bus.

   Les marées d’octobre charrient des pelotes de goémons au fond des ports de brume, des étroites rias. Algues vives indifférentes aux vagues, au chant des sirènes.

   Dans l’eau du port, mille poissons poussés par les courants frôlent de leur transparence les coques des chalutiers avant de jaillir, poignards au bec des mouettes qui surveillent et volent, survolent et veillent.

   Inconscientes d’éveiller le battement de ses ailes rêvées, elles l’emportent, ouies claquées, corps volé, envolé.

   Près du phare, la lame opale déferle et noie la jetée.

   La vie liquide.

Tout !

Océan silence

Horizon

Océan silence

   Tout est silence. La nuit, rivière aux étoiles, allaite la mer, nourrit de bleu le reflet des courants.

   Accoudé au bastingage, indifférents aux astres, au chant des baleines, je vois, à la lueur d’un fanal, dans le bleu de tes iris, briller des poissons de phosphore.

   Nos regards enfantent la nuit. Des souvenirs d’avant la vie tissent entre nous d’invisibles murailles, d’infranchissables murs d’air. Nos rêves tendent les câbles dans notre dos, retiennent l’élan de nos corps.

   Le silence bruit de nos cris muets, de nos paroles aveugles. Le temps empli ses sabliers du sel de nos rêves. Nous attendons la radiation ultime qui dissoudra l’acier des parois, le cristal du silence.

   Océan.

   Navire et nuit filante. Ailes d’ouragan. La mer fermente sous la proue. L’étrave lourde propage l’onde glacée de nos vies lasses.

   Tempête.

   D’une chiquenaude, le noroît déquille les transparentes épontilles où s’arrimait l’âme. Le corps cirrus capitule sous les vols d’arondes. Quelques mots échappés de l’entaille montent d’eux-mêmes vers la poussière de notre temps défait.

   Déferlantes.

   Notre navire vole, vire aux vagues. Sombre.

   Voile aux yeux. À l’âme une amertume. Vertige, avant le saut dans le flot vert, doux amer.

   La chute est notre demeure. Chaque inspiration colle à nos narines des flocons d’écume.

   Sous les houles, saoulés par le sel qui ronge nos blessures, nous roulons sous les sables, laminés par les roches, griffés par les chaluts qui raclent les fonds.

   Goémons.

   Au matin, le silence nous laisse noyés sur la grève, brisés par le ressac. Nos âmes brodées d’écume grise errent sur l’estran. Nos corps gisent, lavés par les lames, les yeux percés d’éclats nacrés.

   Tout est silence.

CHANGER

porte

   Accepter le verdict du miroir ou bien maquiller son image et vivre d’illusions. Si elle a trop de reprises, changer de vie. Changer de profil, de face, de fil à son aiguille. S’échapper, tel une anguille, des mailles du filet. Une à l’endroit, une à l’envers. Courir droit devant et de travers. Changer de vis-à-vis. Changer de pays, de ville, de maison, d’arbre, de gazon, de sensation. Partir ailleurs. Vérifier si, là bas, Je est un Autre

   Vendre sa vieille vie d’occasion ou la retaper au fond de son garage à mots. Briquer les chromes, huiler la mécanique, refaire les joints pour que ne coule plus le rimmel, les larmes inutiles, la salive des paroles usées. Nettoyer le pare-brise et aller à la rencontre de ce qui vient.

août 1994

Matin

Nuages

Le fort babil des hommes

nous réveille tôt

Au faite du toit

ils cueillent les tuiles du ciel

de leurs mains durcies

Deux tourterelles miroirs

joignent leur bec

Posées sur la grue immobile

elles narguent le soleil

confiantes en leur perchoir

Henri Goetz et… la Fac de Vincennes.

« Je reste ouvert à chaque occasion de m’engager dans les sentiers qui me sont encore inconnus »

En affichant sur ce site quelques-uns de mes dessins confinés depuis longtemps dans leur grenier, j’ai revécu mes années passées à la Fac de Vincennes de fin 1969 à 1973 au département Arts Plastiques. Les profs étaient pour la plupart des intellectuels ou des artistes renommés dans les années 70 : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Judith Miller, Alain Badiou, Madeleine Rebérioux, Etienne Balibar, Hélène Cixous, Jacques Rancière etc. Le psychanalyste Jacques Lacan, invité à y tenir quatre séminaires, n’y fit qu’une courte apparition le 3 décembre 1969, le temps d’une conférence sans arrêt interrompue dont l’analyse donne quelques indications sur cette époque de transition. Lacan ne revint jamais à Vincennes un lieu où tout enseignant, quelle que soit sa notoriété, pouvait tour à tour être contesté ou contestataire.

C’était effectivement un lieu de grande effervescence mais on y étudiait intensément entre deux AG mouvementées. Issu d’un milieu « prolo »et vivant dans une cité de transit dans la banlieue sud, je n’avais ni les mots ni la culture pour participer vraiment. Je saisissais mal les nuances idéologiques des débats et j’éprouvais du ressentiment envers ces enfants de la bourgeoisie qui monopolisaient la parole en prétendant défendre la cause du peuple sans le connaître ni comprendre sa diversité. Je ne retrouvais pas les aspects libertaires de mai 68 dans ces empoignades qui cherchaient la domination mais j’aimais l’esprit créatif qui régnait dans la plupart des cours.

La fac de Vincennes fut effectivement pour moi une aubaine. Tout en exerçant un travail salarié, je bénéficiais de l’enseignement d’artistes tels que Joël Stein, Piera Rossi, Franck Popper, Joël Kermarrec, Max Papart et surtout Henri Goetz , peintre et aussi graveur, qui animait un atelier de dessin très classique dans sa forme (ce qui dérangeait certains, nous le verrons) mais qui m’a ouvert des horizons nouveaux.
Henri Goetz était plus âgé que la plupart des profs du département Arts Plastiques. Au cours de sa vie, il avait fréquenté Hans Hartung, Julio González, Fernand Léger, Kandinski, Hans Arp, Picasso, Magnelli, de Staël, Vieira da Silva et bien d’autres encore. Il était un intime de l’histoire de l’Art moderne depuis les années 30. Tout en possédant une immense connaissance des techniques du passé, il en inventait sans arrêt de nouvelles comme, par exemple, la gravure « au carborundum ». Nous expérimentions ces procédés avec Max Papart à l’atelier gravure de Vincennes.
Henri Goetz était un artiste artisan maniant et sublimant la matière. Grâce à lui, j’ai découvert la tempéra à la gomme de cerisier (stabilisée à l’essence de girofle), le dessin à la pointe d’or ou d’argent, le glacis, le pastel à l’huile qu’il a mis au point pour son ami Pablo Picasso etc. Dans les années 80, il est allé jusqu’à fabriquer lui même des feuilles de papyrus qui servaient de support à ses pastels et ses dessins. Je me suis souvenu de son enseignement en écrivant « Le sourire de l’ange » , une nouvelle de mon recueil « Ivresse de la chute ».

A l’époque de Vincennes, mes dessins étaient très sages. L’atelier de Henri Goetz m’avait attiré et j’y étais assidu. Nous y dessinions d’après modèle vivant ce qui pouvait paraître une activité d’un autre temps mais les conseils d’Henri, loin d’être conventionnels, m’ont mené sur des voies moins classiques, plus colorées. Les étudiants dessinaient tandis que la parole circulait. Aucun sujet n’était particulièrement prévu. Il y avait là quelques élèves des Beaux Arts qui venaient chercher un autre type d’enseignement à Vincennes. Je me souviens d’une étudiante qui avait participé à l’Atelier Populaire des Beaux-Arts, source des affiches qui ont animé les « événements » de mai 68.
Au hasard des cours, Henri évoquait les artistes du passé, ceux qu’il avait fréquentés, les techniques de peinture ou de gravure, ses recherches, ses réflexions. Il ne manquait jamais d’évoquer les travaux de son épouse, la peintre Christine Boumeester, rencontrée en 1935. Leurs autoportraits datant de cette époque montrent des sensibilités complémentaires que l’on peut retrouver dans leurs œuvres futures. La disparition de Christine en janvier 71 laissa Henri Goetz en profond désarroi. «  Elle était ce que je voulais être, ce que j’étais un peu devenu. […] ce déchirement fut ma dernière rupture. », écrivit-il plus tard. Il passera le reste de sa vie à travailler intensément, à promouvoir l’œuvre de sa compagne et, toujours, à transmettre ses savoirs.

Les indications données par Henri Goetz n’étaient jamais directives et toujours adaptées à la personnalité de l’étudiant. Il recherchait dans l’enseignement la rencontre « d’un être vivant avec les êtres vivants ». Généreux et amical, il fut souvent le premier acheteur des œuvres de ses élèves et en aida beaucoup à monter leurs expositions. Il ensemençait notre esprit par l’effet d’une étrange alchimie qui encourageait notre liberté d’expression, notre sincérité. Quelque chose d’indicible passait entre lui et nous « qui échappe à la section d’or, au microscope ou au verbe »… « une essence mystérieuse » qui transcendait l’enseignement pur. Rien à voir avec une attitude mandarinale ou l’emprise d’un « gourou ». J’étais d’autant plus révolté par les bombages qui hurlaient sur les murs des couloirs : GOETZ = SS ! Il longeait, imperturbable, ces insultes stupides, lui l’homme pacifique qui, avec son épouse, avait résisté pendant la guerre 39/45 et fuit constamment la Gestapo. La consonance alsacienne de son nom était peut-être pour quelque chose dans ces inscriptions mais on lui reprochait surtout un enseignement jugé trop classique, pas assez dans le mouvement de l’Art du moment. C’était ne pas le connaître. En nous faisant découvrir le travail des peintres flamands et du quattrocento, comment étaient fabriquées leurs couleurs, préparés leurs supports, il nous invitait à utiliser leurs techniques au profit d’une expression résolument moderne. Cela dépassait le contenu d’un cours de dessin de nu conventionnel et stimulait notre esprit créatif. Il évoquait une peinture de matière et d’odeur qu’il pratiquait lui même. Cela me faisait rêver et je n’ai pas attendu longtemps pour aller traquer les cerisiers malades suintant leur gomme résineuse, acheter de l’essence de girofle ou bien récupérer une fourchette d’argent et la débiter en pointes à dessiner…

Un peintre doit peindre assidûment tout comme un musicien doit travailler quotidiennement son instrument pour obtenir la meilleure expression possible. Aux yeux des tagueurs spontanéistes, cette mise en exergue de la technique et du travail passait sans doute pour une inclination bourgeoise, voire fasciste alors qu’Henri Goetz pensait simplement que la technique fertilisait le travail d’un artiste : « Je trouve que chaque fois que l’on aborde une nouvelle démarche picturale, quelle qu’elle soit, on élargit son vocabulaire, ce qui provoque un enrichissement de l’expression même. C’est pour les mêmes raisons que j’aime changer fréquemment de techniques, allant de la peinture à l’huile à la gravure, et de la gomme de cerisier au pastel, ou du pastel à l’huile à l’acrylique. » Personnellement, je suis convaincu que la connaissance des techniques rend l’expression plus libre. On peut louer la spontanéité d’un petit enfant, s’émerveiller de la beauté poétique de ses dessins et constater que ce même enfant, à l’âge de neuf ou dix ans, sera déçu par le manque de réalisme objectif de ses dessins. S’il n’est pas assez introverti (ce que je ne lui souhaite pas) pour passer des heures à dessiner en copiant des modèles où si on le laisse techniquement démuni, il arrête de dessiner.
Certains étudiants, dans la mouvance des événements de 68,  affirmaient que l’expression devait être fulgurante, fuser, jaillir, alors que pour obtenir une expression lisible il faut connaître un maximum de moyens d’expression et les pratiquer régulièrement. C’est un peu ce qu’écrivait Henri Goetz en répondant à mon courrier évoquant les années Fac de Vincennes :

Paris le 11-3-89

Cher Monsieur Joël Hamm,

   Excusez le retard de cette réponse à votre lettre du 24 janvier à laquelle je voulais répondre dés sa réception. Je l’avais égarée et c’est seulement aujourd’hui que j’ai fini par la retrouver après beaucoup de recherches. J’ai eu beaucoup de plaisir de savoir que mes cours à Vincennes n’ont pas été inutiles et que vous avez pu continuer à peindre. Je crois aussi que la mode de la « spontanéité » qui n’est pas encore tout à fait éteinte, et qui est basée sur le désir de pureté de l’expression, part d’une confusion entre « la peinture fraîche et la fraîcheur de la peinture, cette dernière devant se mériter. » Je me suis permis de citer un vieux texte de moi que je continue à répéter après tant d’années, pour résumer mes pensées. « Un éternuement est ce qu’il y a de plus spontané mais il est sans intérêt. Le contraire de la fraîcheur de la peinture est la sécheresse mais pour éviter cette sécheresse il faut souvent des années de travail… »
Ensuite,  viennent deux pages sur la technique du pastel chauffé que je lui avais demandé de me décrire ainsi qu’une méthode pour fabriquer soi-même des pastels à l’huile.
J’avais prévu de le rencontrer à l’automne suivant mais, le 12 août 1989, empêché de peindre par la maladie, il mit fin à ses jours en s’envolant du cinquième étage de l’hôpital Santa-Maria de Nice.


Bonnes nouvelles !

Patrick L’écolier, éditeur de Zonaires éditions annonce trois bonnes nouvelles :

* Le recueil IVRESSE DE LA CHUTE a obtenu le PRIX BOCCACE 2020.

* IVRESSE DE LA CHUTE a été honoré en 2019 au festival PLACE AUX NOUVELLES de Lauzerte. Joël HAMM est de nouveau invité cette année pour la sortie de son nouveau recueil « PASTEL NOIR » . Festival reporté avec les mêmes invités au 11 et 12 septembre 2021.

Nous sommes bien sûr ravis d’être à l’affiche de ces trois grandes rencontres annuelles consacrées à la nouvelle.

* Pour découvrir IVRESSE DE LA CHUTE rendez-vous sur :
http://www.zonaires.com/?p=2398

* Pour PASTEL NOIR rendez-vous sur : http://www.zonaires.com/?p=2938

Nés déconfits

Voisins

    — J’arrête pas de penser…
    — Tu te fais du mal !
   
— Non, sérieux, je me demande comment on aurait supporté le confinement quand j’étais môme et qu’on vivait à huit dans un petit appart HLM. Je vois la tronche de mon père coincé avec sa marmaille.
  
— Vous vous seriez débrouillés. Comme maintenant. Adieu les embrassades collectives, les parades, et même les cérémonies posthumes. Tu ne vis plus pour ne pas mourir.
  
— C’est ce qu’on dit sans analyser ce qu’on dit. Heureusement que les soutiers sont là pour tenir la société à bout de bras et nous permettre d’attendre des jours meilleurs : les aides-soignantes, les infirmières, les paysans, les éboueurs, les livreurs. Je te laisse compléter la liste.
  
— Tous les méprisés… On commence à le savoir.
   — Surtout ceux qui le sont ! Mais l’être humain ne se laisse pas réduire si facilement. Il nous reste la capacité de penser, d’être à l’écoute de notre voix intérieure. On réfléchit sans être gênés par les impératifs du travail salarié, les obligations quotidiennes.
   — Ouais, ben moi j’ai besoin de reprendre le boulot et de faire rentrer la thune. Je m’emmerde, en plus.
   — Quand nous avons du temps, la pensée divague. Que tu le veuilles ou non.
   — J’évite ce genre de situation, ça me fout le bourdon. Arrivera ce qui arrivera…
   — Peut-être que tu auras envie de changer de vie quand ça ira mieux, que tu tireras des leçons positives de cette situation.
   — Je suis bien comme je suis dans le monde tel qu’il est. Personne ne le changera. Faut être réaliste !
   — Moi, je me pose des questions. C’est ma nature. Par exemple, je m’aperçois que mon travail ne sert à rien. Je vends de l’inutile, des trucs dont personne n’a vraiment besoin. Le monde peut tourner sans moi. Et mes gamins ne sont pas pressés de retourner en classe. Ils découvrent des activités que l’école n’a plus le temps d’aborder tellement elle est pressée d’en faire de bons petits citoyens lambdas, obéissants et pas top créatifs, ni critiques. Surtout pas critiques….
   — Attend encore un peu et ils y courront, à l’école. Au moins pour déconner avec leurs copains.
   — L’école de la résignation. Regarde-nous. Qu’est-ce qu’on y a appris d’autre qu’accepter ce qui arrive dans le monde. Tu es un bel exemple du produit de l’école républicaine !
   — Ouais, ta vieille rengaine, tous esclaves du monde marchand, tous aliénés, tous résignés. Une tyrannie plutôt agréable, tu ne trouves pas ?
   — Pour les privilégiés, peut-être. A condition de ne pas regarder les dégâts autour. Le système capitaliste…
   — Tout de suite les grands mots !
   — Peu importe le vocabulaire. Ce système empoisonne la nature, détruit les espèces vivantes, tue les rêves ! Et nos gouvernements sont tous à sa solde depuis des décennies, des siècles.
   — La vache ! Tu deviens anar.
   — Au fond, je l’ai toujours été. L’Etat ne sert à rien s’il est au service de la finance et du marché au lieu de travailler au bien être commun. Lis donc la constitution du 24 juin 1793, jamais appliquée, et sa Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Article1 : « Le but de la société est le bonheur commun… »
  
— Je t’avoue que je préfère un bon polar. On y apprend autant de choses que dans tous tes bouquins d’histoire et tes essais à la noix.
   — Polar ou pas polar, quelque chose fermente. Parfois je me sens vide, pas loin de la décompensation mais c’est toujours la colère qui l’emporte sur la tristesse. Je ne suis pas le seul à ressentir ça. Peut-être à cause des frustrations mais aussi parce que je ne supporte plus les mensonges de nos « dirigeants », les injustices, la pauvreté organisée. Elle monte, cette colère, partout, je le sens.
   — Le pouvoir le sent aussi, sois tranquille.
   — C’est justement ce que je ne suis pas. Le pouvoir cherche à nous calmer par la peur et les mesures coercitives. A la radio, à la télé, tu n’entends parler que de maladie, de contraintes, de retour de la croissance. C’est l’angoisse ! Pour l’instant, on se rassure, chacun dans sa bulle de sécurité, en communicant depuis son téléphone, son ordinateur, devant sa webcam. Mais contrairement aux apparences, les écrans font écran à la vie réelle.
   — Moi, je dis que c’est une ouverture sur le monde.
   — Une distraction.
   — Un moyen de rester en relation.
   — Nos pas vers l’autre sont de minis appels au secours pour vaincre nos peurs et notre sentiment de solitude. « Prends soin de toi ! » Autre manière de dire : « Je tiens à toi, ne me laisse pas seul dans ce désert »
  
— Tu as une télé, un ordi, un téléphone dans ta poche…
   — Des voleurs de temps qui participent à la standardisation du goût pour mieux vendre partout dans le monde, qui nivellent la pensée. Le système capitaliste a compris comment régner en transformant le plus grand nombre en consommateurs captifs, en citoyens médiocres. Il transforme jusqu’au corps des humains. Il a réussi là où les fascismes ont échoué. Tiens, écoute l’anecdote que j’ai lu chez un philosophe, Olivier Rey.
   — Connais pas. Moi, les philosophes…
   — Il parle de Pasolini. Tu vois qui c’est ?
   — Un mec qui faisait des films chiants ou dégueus.
  
— Ça c’est de la critique intelligente ! Ah, j’ai trouvé le passage.
   — Lis si tu veux, ta douce voix me bercera. Tu vois, pas besoin d’écran.
   — « Pour réaliser L’Évangile selon saint Matthieu, film sorti en 1964, Pasolini avait recruté l’essentiel des acteurs dans les rues des petites villes de l’Italie du sud où le tournage a été effectué. Il avait le sentiment d’avoir affaire à des visages, à des corps fondamentalement semblables aux visages et aux corps qui avaient vécu deux millénaires plus tôt en Palestine. Dix ans plus tard, il s’est rendu compte que le même tournage aurait désormais été impossible: tous les visages, tous les corps des jeunes gens portaient maintenant, en eux, la marque de leur exposition à la télévision, à la publicité et à la consommation, et du rapport radicalement modifié au réel qui en résulte. »
   — Tout ça pour dire que ceux qui quittaient leur uniforme fasciste, retrouvait leurs coutumes, leur mode de vie alors qu’on n’échappe pas à la société de consommation actuelle. J’ai bien compris ? Connerie !
   — Exactement. La nourriture industrielle, les vêtements marqués, la musique, les habitudes… Tout se standardise, les particularités disparaissent. Ecoute encore. Cette fois c’est Pasolini lui-même qui s’exprime dans son recueil d’articles, Les écrits corsaires : « …en ce temps-là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leur pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme. Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. » Leur âme, tu comprends.
   — Ouais, diabolique ! Je me marre.
   — Ce qui signifie, en définitive, que cette « civilisation » de consommation est une civilisation dictatoriale.
   —  Réjouis-toi. Si tout le monde pense pareil, les riches, les pauvres, c’est l’égalité réalisée, non ?
   — Sauf que les plus démunis sont les plus lésés. Encore ce vieux Paso :       « Cette évolution est particulièrement funeste pour les pauvres, arrachés à la richesse, à la vitalité et à la dignité des cultures populaires pour être précipités, sous prétexte d’égalité, dans une culture de masse où plus rien ne les distinguera sinon un statut d’infériorité. »
   — L’abêtissement des citoyens a toujours été un moyen de gouverner, rien de nouveau.  Qu’est-ce qu’on y peut ? Chacun a son libre arbitre et peut décider de ses choix. Médias somnifères, lavage de cerveau publicitaire, distillation quotidienne de la médiocrité à hautes doses, on connaît la rengaine. Tu te prends trop la tête.
   — Ce système pourri  n’a pas l’air de te déranger beaucoup.
   — Je m’arrange avec la vie telle qu’elle est. Chacun peut s’en sortir avec un peu de volonté. C’est ainsi depuis la nuit des temps, mon bon.
   — C’est pour ça qu’il faut réfléchir ensemble et construire un autre monde.
   —  J’imagine le résultat. Tu connais la nature humaine…
   — Les gouvernants à la solde du système capitaliste espèrent nous endormir et juguler toute révolte future face à des injustices pourtant criantes. Ils instillent la peur à longueur de journée, en ondes et en images. Rien de tel qu’une grande frousse pour imposer des lois iniques et mener la masse où l’on veut. Si les séductions du monde marchand et les frustrations accumulées en ce temps de confinement ne suffisent pas à nous faire oublier nos bonnes résolutions de confinés, si ceux qui auront réfléchi à leur vie d’esclave consommateurs et de pions inutiles se révoltent, la violence policière sera au rendez-vous. Les pseudo-démocraties se transformeront en dictatures plus classiques, plus radicales, tu verras.
   — Bien, alors fermons les radios et les télés. Je l’ai déjà fait, je regarde plutôt des séries sur internet. Toutes celles que j’ai ratées à cause du boulot et de la course quotidienne.
   — Tu ferais mieux de sortir sur ton balcon, d’aller faire trois pas dehors et de regarder autour de toi. La contemplation de ce printemps exubérant t’ouvrirait l’esprit. Tu devrais en profiter parce que notre passivité met en péril toute cette beauté. On l’alimente tous à notre manière, ce système destructeur.
   — Toi, tu as un jardin, tu peux parler. En ville, c’est autre chose…
   — On en revient à ce que je te disais au début de notre conversation. Je te parlais des confinés en HLM. Mais je n’oublie pas les réfugiés dans les camps de rétention surpeuplés, les pauvres, les isolés… Autant de nous qui nous laissent perplexes et déconfits face à nos modes de vie, à nos aliénations.
   — Tu parles comme un livre.
   — Oublie tes polars et tes séries. Prends le temps de réfléchir à ta condition. Peut-être que tu auras envie de devenir ce que tu es au plus profond de toi.
   — Je me trouve très bien comme je suis. Je ne crois pas plus que toi en ce qu’on me serine depuis le premier jour de ma vie. Mais je ne vois pas le moyen de changer cette putain de société qui a tout de même certains avantages. Tu ne crois pas ?
   — Bon petit soldat ! Comme la plupart des gens. Tu ne vois pas que tu es embrigadé au service d’un système qui profite à quelques uns au détriment du plus grand nombre. On est de plus en plus nombreux à réfléchir à un autre monde et cette crise nous y aide.
   — Reste plus qu’à passer à l’action, gros malin. Les idées, c’est beau, passer à l’acte c’est plus difficile, non ?
   — On y arrivera. Ce système a montré ses limites, il se casse la gueule et nous entraîne dans sa chute.  Il est temps de bâtir un monde en accord avec notre nouvel être solidaire.
   — Tu prépares un discours électoral ? Les pires situations sont vite oubliées, crois-moi, et la vie reprend son cours, comme avant. Moi, je n’ai qu’une seule certitude pour ce qui viendra après : nous aurons les cheveux plus longs.
   — Ce qui serait bien, c’est que tes idées soient moins courtes.
  
— Et tes belles résolutions tenues !

1er mai 2020

Bilan des défilés du 1er mai 2020 :

Zéro manifestant selon les syndicats. Deux fois moins selon la police !

Un petit souvenir du 1er mai 1891 à Fourmies :

Une manif festive pour obtenir une journée de travail de huit heures :

Bilan : dix morts, dont deux enfants, et 35 blessés. Neuf manifestants condamnés à des peines de prison de deux à quatre mois fermes pour entrave à la liberté de travail, outrage, violence à agent et rébellion…

Corps de lecteur

Je me souviens d’un rocher au bord du Gardon de Mialet, en Cévennes, qui m’accueillait sous un surplomb pourvoyeur d’ombre dans ses creux lisses miraculeusement adaptés à la forme de mon corps. De temps en temps, très occupé à recréer le monde du roman que je lisais, j’étais surpris par le réel qui faisait irruption dans mon univers mental : un bourdonnement d’insecte, le saut d’un poisson, des rires d’enfants, le mistral dans les cimes… Une incitation à lever la tête, à reprendre possession de moi mais sans frustration. Poser un livre est un grand plaisir quand on sait qu’on va le reprendre après un bain dans une eau claire et jaillissante où brillent les paillettes de quartz soulevées du fond par le bouillonnement du courant. La  distraction est ici un moyen de se ressourcer et de différer le plaisir de lire pour mieux le savourer ensuite. Il ne m’arrive jamais rien de pareil devant un écran. D’un clic, je bascule d’un espace à l’autre tout aussi virtuel et glacé. Cette action compulsive, ce zapping, trouble ma lecture. Attiré par la diversité des propositions du web, je m’égare de site en site, loin de ma lecture initiale et d’une réflexion véritable, victime de Sa Majesté des mouches, le prince de la distraction.

   La dématérialisation de la lecture sur écran, son implication physique minimum, m’apportent bien moins de joie que la lecture palpable d’un livre en chair et en os. Peut être suis-je né trop tard et n’ai-je pas bénéficié suffisamment tôt d’une initiation à la lecture sur écran. On me dira que la liseuse électronique est un bon substitut du livre. Pas de fatigue visuelle, encombrement minimum, utilisation en tout lieu, disponibilité de milliers de titres… Malheureusement, ces livres électroniques sont appelés à devenir à leur tour des objets hyper média, assortis de vidéo, d’entretiens avec auteurs ou critiques, d’animations, de sons et enfin de publicités. Donc à ressembler à n’importe quel écran d’ordinateur. La société marchande qui est la notre ne peut surseoir à sa volonté de profit permanent.

   Le livre papier – nommé aussi volume – possède une matière, un relief, une texture, un poids qui monopolise notre corps en mettant en synergie nos gestes, nos perceptions et notre intellect. On me dit que tout ceci est un ramassis de poncifs  trop souvent évoqué pour dénigrer la lecture dématérialisée. Je me souviens pourtant de l’odeur acide des Livres de poche  liée à jamais à mes premiers émois littéraires plutôt éclectiques – Les canons de Navarone d’Alistair MacLean, La bienheureuse Raton fille de joie de Fernand Fleuret, Le Horla de Maupassant etc. Ce parfum particulier, flotte encore entre les pages des vieux bouquins trouvés dans une brocante, chez Emmaüs, ou sur un rayon de ma bibliothèque. Je retrouve alors la fraîcheur de mes engouements et découvertes d’adolescent.

   Préférer la matérialité du livre papier à l’image électronique est sans doute affaire de nostalgie mais pas seulement. L’épaisseur d’un livre, sa tranche, nous permet une première évaluation de l’ouvrage, du temps que nous lui consacrerons. Nous pouvons le feuilleter, nous en faire une idée avant de se décider à le lire ou à le reposer. Et quand nous lisons, le nombre de pages qui restent à lire nous prépare à l’adieu au livre, nous invite à savourer davantage les dernières pages. Mais, mieux que ça, L’épaisseur du livre participe la mémorisation de ce qu’on lit.

   Une étude du laboratoire de neurosciences cognitives de Marseille a soumis la lecture d’une nouvelle de 28 pages de la romancière Elisabeth Georges à deux groupes de lecteurs munis les uns d’une version papier les autres d’une liseuse électronique. Les deux groupes ont eu la même compréhension globale de l’histoire mais, par contre, sur les aspects temporels de l’histoire, les lecteurs sur papier ont été plus précis que les autres. Par exemple, ils ont mieux su dire dans quelle partie du texte était mentionné tel événement ou tel autre. Le dernier test, surtout, qui demandait de replacer 14 événements de l’histoire dans l’ordre chronologique a montré une bien meilleure performance des lecteurs papier. Cette expérience tend à prouver que nous nous repérons moins bien dans l’espace du livre électronique que dans celui du livre papier. Dans le cas d’une lecture sur écran, notre approche des séquences de l’histoire est gênée par l’absence d’indices spatio-temporels provenant de notre toucher et de nos autres sens. On parle de kinesthésie pour évoquer la perception, consciente ou non, de la position des différentes parties de notre corps pendant un acte. Cette fonction nous permet de nous ajuster au monde – par exemple de coordonner notre œil et notre main. Mais la kinesthésie est aussi un élément clé de la mémoire musculaire qui participe elle-même à la mémorisation plus globale d’un geste d’une action et au-delà, au développement de la mémoire intellectuelle.

   L’expérience que je viens d’évoquer est soumise à débat mais elle montre surtout l’engagement de notre corps dans la lecture. Il est différent selon les types de support de lecture. Un des analystes de cette expérience explique que le numérique doit trouver sa corporalité (sic) pour être vraiment opérationnel. L’avenir nous dira de quelle manière le corps humain s’adaptera aux technologies qui peu à peu le mettent à l’écart. L’être humain augmenté que les scientifiques nous annoncent risque, en fait, d’être un individu diminué et dépendant de prothèses technologiques.

   D’autres études dont celle de Ziming Liun, professeur des sciences des bibliothèques à l’université de San José, montrent que la lecture numérique à plutôt une fonction utilitariste qui amoindrit les facultés d’attention et de concentration. Elle nous invite à papillonner sans cesse et entretient une excitation attentionnelle et finalement une désorientation cognitive. Nos capacités de repérage et de mémorisation sont amoindries et nous font perdre le fil de notre pensée.

   Sur un écran, tout paraît plus simple mais, en fait, devient simpliste. L’image se substitue au texte, le texte devient rudimentaire. Certains chercheurs craignent que l’abstraction électronique rende confuse la limite entre espace réel et espace virtuel. Le fait est que lecteurs qui n’auront connus que ce type de lecture auront assurément le cerveau façonné différemment de celui d’un lecteur papier. On peut d’ailleurs constater que les troubles de déficit de l’attention se développent, il suffit de demander leur avis aux enseignants.

   A tous ces arguments qui pénalisent la lecture sur écran s’ajoute celui de la fonction sociale du livre papier du fait de son statut de vecteur d’une transaction matérialisée. En effet, prêter ou donner un livre enrichit l’échange entre individu de manière beaucoup plus sensible qu’un transfert de fichier électronique abstrait sans contenu affectif identifiable. Beaucoup de ces fichiers se retrouvent noyés parmi les dizaines reçus journellement et rejoignent le cortège des mangeurs de temps.

   Nous sommes des êtres doués de perception sensorielle et de mouvement ; il semble acquis que nous avons besoin de la matérialité des objets pour nous situer au monde. Se frotter physiquement à notre environnement marque efficacement notre mémoire, nous permet d’engranger du savoir et d’affiner notre sensibilité tout en augmentant la conscience de nos actions. L’expérience vécue change la perception des choses et l’enrichi. Un homme qui aperçoit une montagne au loin ne peut en parler de la même manière qu’un autre qui aura parcouru cette montagne à pied. Ce dernier aura vécu le paysage dans sa chair et sa perception sera enrichie par son expérience. De même, la lecture physique d’un livre de papier est une expérience corporelle, intellectuelle. Elle devient même métaphysique quand on lit un livre ancien marqué par ses lecteurs et les effets du temps : jaunissement, effritement du papier, marques et traces mystérieuses…

   Lire un livre nous fait partager l’intimité de celui qui l’a écrit mais lire un livre déjà lu par d’autres nous fait sentir notre appartenance à l’humanité en nous reliant à une confrérie intemporelle de lecteurs inconnus ou disparus.

   L’abstraction gagne du terrain mais la dématérialisation tout azimut n’est pas seulement l’aboutissement des progrès scientifiques, elle est un moyen d’asservissement. Nier l’expérience individuelle des corps et des esprits, normaliser les attitudes, les goûts, les modes de vie et les sensations permet de vendre au plus grand nombre en éliminant la diversité. Nos démocratures marchandes le savent bien qui usent et abusent des subterfuges technologiques pour niveler les particularités, annihiler nos désirs profonds et nos révoltes, guider nos désirs. Plus besoin de massacres et d’autodafés nazis ou staliniens – en ne citant que les périodes les plus spectaculaires – pour rendre consentant le citoyen à son asservissement.

   Vous objecterez que l’écrit, qu’il soit virtuel ou livresque, est un ennemi pour les régimes totalitaires. Effectivement, lorsqu’il y a suffisamment de citoyens capables de lire et de comprendre, la tyrannie des satrapes de tout poil est mise en péril. Face à des peuples sous instruits et maintenus en misère, la domination rencontre moins d’opposition. Remarquons que, dans cette situation extrême, la lecture livresque offre encore des avantages sur la lecture sur écran car il est plus facile pour les dictateurs de couper les réseaux informatiques ou l’électricité nécessaire aux ordinateurs que d’empêcher le passage sous le manteau de documents papier. C’est une bonne raison pour privilégier le livre et même de le sauver car la démocratie n’est jamais acquise – si un jour, en un seul endroit de cette planète, elle a vraiment existé.  

   Deux cultures s’affrontent : celle de la lecture profonde sur papier qui nécessite un contexte de silence et celle de la lecture numérique qui obéit au culte de la vitesse et de l’agitation et nous conduit à l’éparpillement de la pensée, au chaos. Comment résister quand la technologie liée à la marchandisation devient hégémonique et totalitaire ?

   Mais j’y pense, ce texte ne serait-il pas traître à sa cause, étalé comme il est sur cet écran ?

Interview

Que faites-vous dans la vie ?

Je me tiens à l’écart des drames
des joies
Je ne me distrais plus
des collectives embrassades
des tueries
des parades

Que faites-vous immobile ?

Je reconstruis l’histoire
entre les lignes du hasard
J’épie le malheur au coin des rues

Êtes-vous malheureux ?

C’est un don qui m’émeut
dont je profite
un atout merveilleux
Je résiste et je vois

Que voyez-vous ?

Je vois les rares passants
sans passion

Que faire sans passion ?

Rechercher ma vérité
Avancer fraternel

Comment ?

J’amuse
je ris de moi
Je charme mes serpents
Je chante à tout va
Je côtoie le ciel
et les oiseaux de ce monde

Que fait le monde pour vous ?

 Il existe

PASTEL NOIR

Je suis heureux de vous signaler la sortie de mon nouveau recueil de nouvelles (Pastel noir) le 26 février 2020 aux éditions Zonaires.

Les 21 nouvelles de ce recueil mettent en scène des personnages aussi normaux et fous que la plupart d’entre-nous :
Un enfant solitaire / Un marin cherchant le pardon / Un fils fugueur / Une petite fille qui en évoque une autre / Un homme qui joue sa vie aux dés / Deux enfants qui se souviendront longtemps du « château» / Un homme trop sensible aux odeurs / Un garçon qui a le cœur sur la main / Un renégat sentimental / Une jeune peul fan de Beyoncé / Un cheval volant / Un redresseur d’orthographe / Un peintre en panne d’inspiration / Un infirme bouddhiste / Un paléontologue qui néglige le présent…

« … Les textes capables de marier l’humour et l’émotion sont rares. Ceux qui savent avec cohérence instiller au réel un parfum presque imperceptible de fantastique le sont davantage encore. Ce sont toutes ces qualités qui sont réunies sous la plume de Joël Hamm. »
Stéphane Laurent (Revue l’Ours Polar n°23)

Vous trouverez sur le site de Zonaires (http://www.zonaires.com/) un extrait lu de la première nouvelle de ce recueil

Adieu au scorpion

Il est temps de dire adieu au scorpion, pauvre arachnide qui en sait si peu sur son propre compte. Il erre quotidiennement chez moi, la queue dressée, très à l’aise, et soutient mordicus que ce n’est pas lui qui tache les coussins de son venin alors qu’il est le seul ici à posséder une glande en activité. Le soir, il s’en inocule le trop plein, s’enivre et devient insupportable.
Il souffre du mépris qu’il génère autour de lui. Sa compagne l’a quitté, lassée de sa mélancolie. Il rumine ses souvenirs d’elle et magnifie sa beauté sans retenue ni pudeur. Mais quoi de plus monotone qu’un fantasme ! Il n’est qu’un désespéré obscène traînant, avec des grincements d’arbre mort, son corps ankylosé par le manque de caresses.
Ces derniers mois, il n’a cessé de grossir. Un ennui poisseux suinte de ses pores amollis et sa peau propage une odeur musquée. Il n’accepte aucune remarque. Son orgueil n’a d’égal que son persistant pessimisme. Prévoir le pire est sa manière d’avoir raison. Il agace, à la fin !
Résolu à conforter sa sombre attitude, je décide de lui offrir un ultime dîner et verse une bonne dose de poison dans sa soupe. Il s’empiffre sans méfiance.
A la fin du repas, je repère les premiers signes de son agonie. Il claque des mandibules, plaque ses pinces sur sa poitrine oppressée en me dévisageant intensément. Il semble ne m’en vouloir en rien et je suis persuadé de lui rendre service en le libérant de la corvée de vivre.
Je scrute sa face livide. D’un geste brusque et spasmodique, il repousse son écuelle léchée. Déglutissant péniblement, il se met à trembler. Sa tête dodeline. Derrière ses pupilles dilatées, je vois crépiter des étincelles sur sa rétine veinée de rose. Grimaçant, extatique, il tente sûrement de se remémorer son bonheur ancien. Il m’affirmait, les soirs où il avait trop bu, qu’il pouvait se transporter corporellement dans le passé et livrait sans pudeur les péripéties plus ou moins inventées de sa vie détruite. Ce déballage inepte le plongeait dans une atroce dépression.
Alors que je commence à regretter mon geste, deux langues de métal en fusion jaillissent de ses yeux écarquillés, me rendant aveugle pendant de longues minutes. En revenant de mon éblouissement, je constate que l’incendie a consumé jusqu’à ses entrailles. Il reste, posée sur un coin de moquette calciné, l’armature noircie de sa carapace.

Je tiens ce vestige à votre disposition. C’est une chose légère. Par les trous béants de ses orbites, on voit flotter une petite fumée claire aussi pure que l’air avant son arrivée au monde.