Retour à la terre

Dernier chapitre de ma nouvelle « Cheval volant » extraite du recueil « Pastel noir » édité par ZONAIRES

7 – Retour à la terre

   Hagen l’a mis à l’amende :

   –  À l’avenir, ramène des mecs normaux, pas des cannibales. J’ai dû raisonner mes gars. Ils t’en veulent.

   Taine affiche désormais un profil bas, accomplissant sans rechigner les sales besognes, se laissant humilier, essayant de se faire oublier.

   Pénétrer chez Hagen en son absence, dans le quartier résidentiel du Roucas, est un jeu d’enfant. La nuit est calme et des odeurs d’herbe fraîchement coupée flottent dans le parc.

   Taine a suffisamment fréquenté la villa pour y repérer ce qui l’intéresse : un petit coffre rudimentaire benoîtement dissimulé derrière un chromo. Hagen n’y laisse que des sommes sans importance à ses yeux mais assez attractives pour un type décidé à changer d’air.

   Taine retrouve le goût des nuits d’antan, quand il travaillait avec Jeanne, sa femme. Le coffre ne lui résiste pas longtemps. Il empoche les cinq liasses de billets qui s’y trouvent.

   Le coup de matraque met fin à ses rêves ; il se réveille sur la banquette arrière d’une Mercedes qui roule en direction des falaises du cap Canaille. Il garde les yeux clos, tentant d’analyser la situation. Le conducteur, un nommé Gus, n’est autre que le gardien qui l’a repéré et il sent nettement la pointe de la lame que Mathéo, assis à ses côtés, lui appuie sur le foie. Gus roule vite, Mathéo lui fait observer que ce n’est pas le moment de se faire poisser par la police.

   –  Ils sont là ! s’écrie Taine en montrant la vitre latérale. Mathéo détourne à peine la tête.

  Taine saisit son poignet, le tord violemment. Le couteau tombe, vite repris par Taine de son autre main. Il le plonge en avant, dans le ventre de Mathéo et tranche les chairs. Mathéo s’affaisse. Un second coup de couteau l’achève. Gus freine en catastrophe, crache des injures, dégaine son automatique. Gêné par le volant, il a du mal à se retourner, bascule à mi-corps par dessus son siège pour tirer. Taine, qui s’est baissé, frappe à l’aveugle vers le haut, de toute sa force. La lame s’enfonce profondément sous le menton de Gus qui presse la détente par réflexe. Taine sent la brûlure de la balle qui lui déchire l’épaule tandis qu’il pousse sur le couteau. Sonné, il repousse malgré tout le corps de Gus qui l’arrose de son sang et ouvre la portière. Il tire les deux cadavres hors de la voiture et les fait rouler dans le ravin.

   L’effort l’a épuisé. Il remonte dans la berline, fait demi-tour en direction de la ville. La douleur lui lacère la poitrine.

   Taine gare la voiture à cheval sur le trottoir, titube vers l’entrée de l’immeuble. Le gros Thomas, assis sur les marches du perron, boit au goulot. Il lui tend sa bouteille de rhum aux trois quarts vide. Taine se fait mal en l’écartant du passage. Il s’arrête plusieurs fois pour reprendre son souffle avant d’atteindre son étage et de pousser la porte de sa chambre. Il ôte sa chemise, noie sa blessure de gin, confectionne un tampon avec un tee-shirt, déchire une bande de tissu dans son drap.

   Sandra arrive à cet instant, prévenue par Thomas qui lui a annoncé que Taine en tient une sacrée. Sans prononcer un mot, elle l’aide à confectionner son pansement de fortune.

   Il reste un moment assis sur le bord du lit, respirant avec difficulté et refuse qu’elle l’emmène à l’hôpital. Il a encore la force de soulever la lame de parquet sous la quelle il planque ses économies, empoche les billets, met son blouson à l’épaule et descend péniblement l’escalier. Sandra le suit des yeux avant de le rejoindre. Quand ils atteignent la berline, il est épuisé. Elle ouvre la portière, remarque les sièges ensanglantés.

   – Pas question qu’on monte là dedans. Attend-moi ici. Seulement trois minutes. Je vais te conduise aux urgences.

   Appuyé contre la carrosserie, il réprime une grimace.

– Dernier endroit où aller… Laisse-moi…

   Quand elle revient au volant d’une Clio empruntée à une fille du bar où elle travaille, elle le retrouve assis au bord du trottoir, la tête dans ses bras, posée sur ses genoux. Elle se gare, l’aide à se relever et à s’asseoir à la place du passager. Il se laisse choir en grimaçant. Elle se met au volant et l’interroge du regard. Elle perçoit à peine sa voix.

   – L’autoroute A9…

   Elle embraye.

   – Et après ?

   – …direction Nîmes, Alès et puis Florac. L’adresse…mon portefeuille…poche… blouson.

   Elle se gare, fouille le blouson, trouve le portefeuille, en tire les papiers. Il hoche la tête.

   – … La photo… là… Scotie… Au dos…

   Il sombre dans un sommeil profond. Sandra reprend la route en jetant de temps en temps un coup d’œil vers lui. Il marmonne des paroles qu’elle ne comprend pas.

   La nuit s’éclaircit quand elle aborde la route des crêtes, dans les Cévennes. Il semble être éveillé mais il garde les yeux mi-clos. Elle sent sa main se poser sur sa cuisse. Il lui adresse un sourire fatigué.

   Jeanne, je ne voulais pas…

   L’ombre de la voiture s’étire démesurément dans le soleil levant. Ils traversent une forêt de châtaigniers avant de quitter la départementale et d’emprunter une étroite route sinueuse. Au sommet d’une colline, Taine indique un chemin de terre empierré de remblais. Sandra ne parvient pas à lire le panneau à demi effacé qui annonce le domaine. D’un geste las, Taine lui fait signe de se ranger sous les frondaisons. Au bout du chemin, on distingue une bâtisse en pierre, à peine visible derrière la végétation.

   Qui t’attend ici, Christophe Taine ? Tes parents sont peut-être morts depuis des années ou bien ils ont quitté la ferme… Tu ne t’es jamais soucié d’eux.

   Il prend sa respiration et s’extirpe difficilement de son siège. Sandra fait le tour de la voiture et se précipite vers lui. Il la stoppe du regard.

   Non, Jeanne… J’y vais seul. Pars…

   La lumière de l’aube révèle son teint blême, il titube. Sandra retient un cri en le voyant zigzaguer vers une prairie où paissent des chevaux. Il se retient à une barrière tandis que les chevaux s’approchent de lui à pas lents. Il tombe à genoux et reste ainsi, la main tendue dans leur direction, le corps retenu par les barbelés, ses yeux morts ouverts sur le paysage indifférent.  Vu depuis un cheval volant, Taine n’est qu’un pixel indiscernable parmi ceux du pré minuscule de son enfance.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s