Les volets bleus

Ceci est un extrait du livre de Vincent Malbec (comme les textes précédents à partir de « Miroir »), englobé dans un roman intitulé « Un millimètre à l’écart du monde »…

Pour aller ou ?

Piaillements des moineaux perchés sur les paulownias. Le soleil filtre par les fentes des volets.

   Chaleur étouffante. Je suis nu sur le drap défait. Lola dort près de moi, allongée sur le dos, la bouche légèrement ouverte, ses cheveux blonds épars sur l’oreiller. Appuyé sur un coude, je pose une main sur son ventre. Elle sursaute et se retourne, recroquevillée en chien de fusil. Je me rapproche d’elle. Elle détend brusquement les jambes. Vive douleur au tibia. Je m’écarte, attends une minute sans réagir, puis me lève. J’ai envie de la tirer du lit. Elle fait semblant de dormir, j’en suis certain. J’examine la chambre. Coiffeuse Louis XV, papier peint saturé de minuscules fleurs roses et mauves… Bonbonnière chichiteuse. Tout ce que je déteste.

   Pourquoi rester ? 

   Je ne reviens chez moi que par nécessité, accueilli par des phrases mordantes. Lola me méprise. Comme si je pouvais à volonté grandir de dix centimètres, changer de couleur d’yeux, doubler mon salaire en restant honnête, être différent.

  Je repense à la soirée de la veille, au post-it collé sur la table de la cuisine. Une fête entre filles, Elle rentrerait tard. Cela lui arrive de plus en plus souvent.

   J’ai mangé une boîte de sardines et descendu trois ou quatre bières en regardant une ineptie à la télé puis je suis allé au lit en ruminant mes pensées. À deux heures du matin, je me suis levé et me suis posté sur le balcon. Des phares apparaissaient à l’entrée de la rue, disparaissaient au carrefour. Je me suis recouché, l’oreille aux aguets, attentif au moindre ronronnement de moteur, suivant mentalement l’itinéraire des voitures qui passaient sans s’arrêter.

   Quatre heures…

   J’étais inquiet et je m’en voulais. L’angoisse prenait le pas sur ma jalousie. Enfin, j’ai reconnu, avec un soulagement teinté d’appréhension, le ronflement familier de sa voiture qui se garait. J’ai épié le bruit de l’ascenseur nettement perceptible à cette heure du petit matin. Et ma colère a repris le dessus.

   Après un long stage dans la salle de bain, Lola a fini par se coucher, évitant de me frôler, m’espérant anéanti par un sommeil imbécile. Je me suis dressé et lui ai demandé des comptes. Elle a crié.

   – Fous-moi la paix, une bonne fois !

   Son haleine sentait l’alcool et la cigarette. Peut-être l’homme, malgré l’odeur mentholée du dentifrice.

   Je suis resté allongé à ses côtés, lucide. Ma première rage se dissipait, l’envie de meurtre qui m’avait saisi un instant tournait en simple amertume, me laissant au bord des larmes. L’idée m’avait pénétré, définitive : mon mariage était fini, il n’y avait rien à sauver. Je devais partir sans un adieu, sans un regret.

   Lola a des bouchons jaunes vissés dans les oreilles. Un léger ronflement agite ses narines. Elle est ridicule. Je ricane en descendant à la salle de bain. Je reste un long moment sous la douche tiède, puis froide. Récuré à fond, rasé de près, peigné autant que c’est possible, je choisis un pantalon de toile léger et une chemisette de coton vert amande. 

   Je prépare un café, oublie sciemment d’en laisser à Lola, songeant à tous ces matins où je lui ai apporté son petit déjeuner au lit. Mentalité de larbin ! J’empoigne ma sacoche et sort de l’appartement. Je me sens libéré, fort. Mais ça fait sacrément mal.

   Je descends par l’escalier, histoire de me dégourdir les jambes et m’arrête dans l’entrée de l’immeuble, réfléchis quelques secondes près des boîtes à lettres avant de sortir, ébloui par la lumière matinale. Je lève la tête vers notre étage. J’observe les volets clos de la chambre.

   Leur couleur s’écaille.    Si j’ai le temps ce soir, en rentrant du travail, j’achèterai un pot de peinture bleue.

A suivre…

FORGE

Ce texte , comme les autres fait partie d’un roman en cours d’écriture…

   J’ai besoin de solitude pour effacer en moi les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes.

   Je voyage entre une caresse improbable et la sonnerie ponctuelle du petit matin. Du jour nouveau je pressens le vide et ma vie se tient là, à cheval sur l’abstrait.

   Lola dort près de moi. Je la regarde en écoutant le bruit de la rue en éveil. Le froid de l’aube nous rapproche parfois, fronts appuyés sur la vitre, chacun de notre côté. Nos haleines ne mêlent plus leurs buées.

   J’ai besoin de solitude pour arpenter le chemin inverse et me blesser aux épines du buisson ardent.    Avec le fer extrait de mon sang, je forgerai les cisailles qui trancheront nos liens.

MYTHOMANE

Equilibristes

   Il exhibe ses mille vies. Comme si sa biographie éclairait l’humanité. Il affirme être le fils aîné d’une immigrée italienne bavarde et d’un père taiseux, rejeton putatif d’un baron français producteur de houblon.

   Adolescent mélancolique, les mots le sauvent de ses peines. Il égaye de son verbe déluré la banlieue où il vit. Dommage qu’il porte la guerre en lui !

   Volontaire, il est blessé grièvement sur le front de l’Amour. Décoré, bardé de croix, il rédige ses mémoires pendant sa convalescence. Il rêve à l’Autriche du 19 ème siècle, à ses plumes, à ses ors, sans bouger de son lit.

   Découragé, misérable, il accepte un poste de brancardier dans une maison de santé. La sienne décline. Sa maigreur fait peur. Il en fait un atout et devient funambule par légèreté.

   Lassé du cirque, il s’exile à Avignon, visite le palais, y rencontre le pape et sa mule, vante, face à eux, la confusion des races, le mélange des cultures. La mule est d’accord avec lui.

   Il aime l’odeur aillée de la ville, sa languide intensité, ses propres attitudes magnifiques sur les remparts. Il voudrait qu’un ouragan le transporte aux quatre coins de la terre. Il coloniserait tous les esprits et vivrait un siècle en chaque homme. L’éternité ne le lasserait pas.

   Il aimerait se sentir bien partout, y compris dans sa peau.

Fils du hasard

Brisures d’ange

   La matière qui fuse des étoiles mitraille ma chair. Des liqueurs primordiales suintent de mes blessures imperceptibles.

   Inutile de me décrire, je vous ressemble : enfant du hasard ou de Dieu. À chacun ses croyances.

   Comme vous, je me suis accoutumé à la vie, à ses merveilles, à ses souffrances. Heureusement, j’ai la faculté d’oublier mes peines. Chaque jour, méthodiquement, je tranche mes entraves, rengaine mes doutes et m’efforce de croire que l’humain est meilleur qu’il ne paraît. Notre horde aurait-elle survécu tout ce temps s’il en était autrement ?  

   Ma mémoire imparfaite réécrit l’histoire de ma vie, ajuste les contraires. J’organise mon chaos. Quoi de plus banal. La plupart des gens font de même. Le monde serait pire qu’il est si chacun d’entre nous y déversait les scories de sa pensée, son flot d’ordures interne, ses images noires. L’être raisonnable réprime le délire qui l’agite en nouant sa cravate ou en se limant les ongles.

   Rassuré par des symboles familiers et codifiés, guirlande clignotante décorant les rues de la conscience collective, je suis un élément assez commun de la grande meute civilisée, celle qui, d’un instant à l’autre, peut brûler sa forêt symbolique et lâcher les chiens de sa folie. 

   Pour avoir la paix, je m’oblige à planifier ma normalité, je contrôle mon humeur, résume mes idées en une pensée moyenne, souvent remplacée par une opinion. J’abandonne mes songes aux ténèbres et lutte contre la déraison à coup de mensonges. Mes contradictions et mes désirs se dissolvent en une constante abnégation. Je filtre ma fantaisie au tamis de la bienséance pour devenir transparent.

   Je vieillis, soutenu par mes rêves extravagants, consolé par des confréries éphémères. Si je m’accommode de ma bizarrerie, je m’en méfie autant que je crains l’inquiétante étrangeté de l’autre.

    Je suis un être approximatif aux sentiments inconstants, tributaire des événements, des maladies, de la météo. Quand la foule gronde, je me sens traqué. Je deviens une bête apeurée, prête à tuer pour survivre. Une fois sauvé des crocs des chiens, j’installe autour de moi mes dispositifs de sécurité.

   Légèrement abruti par l’abondance, enfin tranquille en un pays pacifié, je m’indigne du massacre des innocents que les  autres  organisent très régulièrement comme si c’était un rituel nécessaire. J’ai peur de devenir à mon tour une victime car je me considère innocent, c’est-à-dire – selon ma définition de l’innocence – un imbécile privé de pouvoir de décision.

   J’ai longtemps cru que les bourreaux n’appartenaient pas à l’espèce humaine alors qu’il aurait suffit que je me regarde agir. Je suis aussi cruel que mes congénères. Par procuration, maintenant que j’ai perdu l’énergie de la jeunesse. Cette tranche sanglante, c’est le bœuf 37552. Oh ! Le bel animal au regard langoureux qui broutait, le poitrail absorbé par les herbes, quand passait le train des vacances. Dans mon assiette, il n’est qu’un amas de protéines que je sale et que je poivre. Qui planifie le massacre des animaux est capable d’organiser celui de ses frères, à condition de les reléguer au rang de bêtes. Ce qui est difficile car l’humain à sa fierté, sa dignité. Quelque chose en lui, malgré ses turpitudes, le tire vers le haut.

   Je me souviens : petit garçon, j’étais enthousiaste. Mais le temps est un tueur d’âme patient. Vivre à minima en espérant de cette manière mourir le plus tard possible demande un effort quotidien. Tant d’écueils, de récifs évités et finir, au bout du compte, absorbé par l’abîme. À quoi bon ces espoirs, cette fatigue et cet ennui !

   Je suis un peu réconforté, à l’automne, par le tapis de feuilles pourrissant au pied de l’arbre. Fermentation, promesse d’une vie nouvelle. Illusion doucereuse… J’imagine la recomposition de mes atomes, ma renaissance éternelle. La mélancolie me rend nostalgique d’une unité perdue, d’un univers de fraternité.

   Au fond, je me déçois : je n’ai eu aucune influence sur le cours de l’Histoire qui se régale perpétuellement de ses légendes sanglantes et les recrache à peine corrompues par la digestion. Il est tellement facile de commettre le mal par simple négligence alors que le bien demande un effort de volonté constant.

   Exaspéré par mon image, je brise le miroir avec mon front. C’est un miroir d’appoint encadré de plastique bleu et muni d’une patte pour l’accrocher. Quand je le saisis, les deux morceaux de verre qui tenaient encore se détachent du cadre et les éclats font des trous de lumière dans le carrelage.

   En ramassant les débris qui fragmentent le monde en une infinité de possibles, une écharde de verre se fiche dans mon pouce et la douleur me ramène à la réalité. Je ne me reconnais pas.    Enfant du Hasard ou de Dieu, qu’importe !

Un millimètre à l’écart du monde

A travers le pare-brise

Tu es dans ta voiture garée sur le boulevard et tu sembles arrêté entre deux étages de ta vie. Les piétons filent vers on ne sait quel destin, figurantes dégaines d’une ville où tout est à vendre.

Tu respires, par la vitre baissée, l’odeur humide de la chaussée, l’haleine carbonée des moteurs. De ta place, le monde te paraît irréel. Tu dois t’efforcer d’y croire tant il est transparent, éloigné de toi.

Tu repères la beauté déliée d’une passante dont tu imagines le goût iodé de la peau, la tiédeur sucrée de la bouche. Elle fait un pas de côté et se détourne de la misère inscrite en traînées de crasse sur des hardes et des cartons empilés dans une encoignure, évitant de justesse les jambes d’un homme endormi à même le trottoir.

Tu penses : la souffrance, est-ce le prix à payer pour la contemplation heureuse, au printemps, du battement poudré d’un papillon sous la jupe tzigane des coquelicots ? Une seconde de vie contient-elle les beautés promises par la suivante, la diversité du monde, son centre et ses confins ? Est-ce que, loin d’ici, des passants errent, épiés par un type dans ton genre qui, comme toi, donne peu de chance au hasard en stationnant dans sa forteresse ?

Ton indolence est incapable d’immobiliser le temps qui joue la montre en clignotant sur le boulevard lorsque les lampes ternissent la nuit naissante.

La vie s’écoule loin de toi tandis que les enseignes électriques éclairent d’improbables rendez-vous dont tu t’exclus. Tu n’iras pas rejoindre la belle inconnue que tu vois entrer au Cocoa café, celle qui te soustrairait un instant du flot délétère qui noie ta volonté.

Peu importe quand a commencé cette stase de l’âme. C’est tous les jours en ce moment. Hier, maintenant et demain.

Tes pensées tournent comme du linge sale dans le tambour d’une machine qui ne lave rien. Tu devrais prendre ce car Azur Provence arrêté au carrefour. Il t’emmènerait vers Nice et ses corsos fleuris, ses odeurs d’anchois, d’olives et de beignets. Tu contemplerais la mer, si bleue pour ceux qui espèrent. En traversant Paris, tu verrais défiler les façades, les baies éclairées, les silhouettes assises sous les hauts plafonds. Autres vies entrevues, ombres interchangeables aux gestes énigmatiques projetées sur les murs des appartements. Le front appuyé contre la vitre, tu surprendrais tes yeux reflétés d’où tomberaient les écailles des vieux horizons.

Au lieu de cela, tu demeures reclus dans ton œuf de tôle, l’œil rivé sur le mince filament rouge de l’autoradio qui filtre une symphonie que tu n’écoutes pas. Beethoven pourrait aussi bien sampler un tango qu’une chacone rapetassée de rap. La musique est une abstraction impuissante à t’extirper de tes préoccupations.

Rien n’arrive qui puisse te sauver ou, au moins, t’émouvoir. Un simple petit chagrin, une larme, un reniflement, serait une bénédiction. Par tes pleurs, ton âme renaîtrait à sa source mais tu bats des paupières et aucune larme  ne vient.

Dehors, les pneus des voitures chuintent sur le boulevard mouillé. La fille de tout à l’heure sort du Cocoa Café au bras d’un homme bien plus vieux qu’elle. Ils passent devant l’infirme qui s’est assis sur ses cartons, jettent une pièce dans la sébile posée à ses pieds puis s’éloignent. Le mendiant reste impassible sous la pluie fine qui tombe comme une vapeur. Toi, tu l’épies, bien caparaçonné contre un éventuel apitoiement.

À quel moment de ta vie l’indifférence a-t-elle forgé ton armure ? Serais-tu né convaincu que personne ne peut rien pour personne et qu’au-delà de ta peau le monde est une illusion ?

Tu trimballes dans ta nuit de tous les jours ton allure incertaine. La férocité gagne autour. Le barbare prospère. Tu fuis l’inconnu et tu doutes de toi.

En ces moments d’incertitude, tu régurgites ta vie. Des images surgissent : collines de l’enfance, ports de brume, mots d’amour dérivant au fil de l’encre, tumultes, passades. Tu te souviens du bras étroit d’un canal que l’éclusier libérait des marbrures du ciel. Fonds de tiroirs. Fonds de mémoire où les années mortes se flétrissent entre les cartes postales anciennes serrées par un élastique. Photographies où la réalité s’estompe. Visages sans nom,  rues dépeuplées par la mort au creux des vides pliés des papiers jaunis. Et toi errant parmi ce fatras.

Tu hésites maintenant, alors que la nuit avance, à reprendre ta place dans le trafic où le temps pleut et la vie éclabousse. Tu te demandes comment irriguer ta parcelle de conscience, retrouver le goût d’exister?

Pour commencer, noie tes rêveries mortifères, cesse de fréquenter tes fantômes. Casse les aiguilles de givre du Grand Chronomètre. Égorge la méduse qui colonise ta pensée. Si tu n’en as pas la force, demande de l’aide. Tes silences bientôt ne suffiront plus à noyer ses mille têtes. Loin des réverbères, soit, au cœur de l’obscurité, un livreur d’étoiles. Deviens le héros d’un amour retrouvé.Aucune révolte ? Tu n’entends pas la chanson de l’espérance ?

La nuit s’est éteinte.

Tu soupires en levant les yeux vers la travée du ciel, claire entre les rives abruptes des immeubles où le dieu Signal alterne ses trois couleurs.

Vert.

Départ ?

Manqué !

Orange.

Lenteur.

Trop tard !

Rouge. Fin de l’histoire ?

Miroir

Léon Spilliaert- autoportrait

Jour après jour, j’observe mes traits, traquant ce qui change. La cohérence de ma vie devient une abstraction filandreuse, une théorie d’existence. Le matin, je me reconnais à peine dans mon miroir. Des milliers de mes cellules meurent chaque jour à mon insu et se reproduisent, imperceptiblement différentes des précédentes.

Qu’est-ce qui garantit que je suis toujours moi puisque que je suis en perpétuelle transformation ?

Où se trouve la frontière entre raison et folie ? Pourquoi certains la franchissent-ils et d’autres pas… ou pas tout à fait ? Est-ce que je saurai la distinguer ?  L’ai-je déjà franchi, ce mince parapet ?

Liquide !

Devant la mer, amant amer, il guette la vague comme on attend le dernier bus.

   Les marées d’octobre charrient des pelotes de goémons au fond des ports de brume, des étroites rias. Algues vives indifférentes aux vagues, au chant des sirènes.

   Dans l’eau du port, mille poissons poussés par les courants frôlent de leur transparence les coques des chalutiers avant de jaillir, poignards au bec des mouettes qui surveillent et volent, survolent et veillent.

   Inconscientes d’éveiller le battement de ses ailes rêvées, elles l’emportent, ouies claquées, corps volé, envolé.

   Près du phare, la lame opale déferle et noie la jetée.

   La vie liquide.

Tout !

Océan silence

Horizon

Océan silence

   Tout est silence. La nuit, rivière aux étoiles, allaite la mer, nourrit de bleu le reflet des courants.

   Accoudé au bastingage, indifférents aux astres, au chant des baleines, je vois, à la lueur d’un fanal, dans le bleu de tes iris, briller des poissons de phosphore.

   Nos regards enfantent la nuit. Des souvenirs d’avant la vie tissent entre nous d’invisibles murailles, d’infranchissables murs d’air. Nos rêves tendent les câbles dans notre dos, retiennent l’élan de nos corps.

   Le silence bruit de nos cris muets, de nos paroles aveugles. Le temps empli ses sabliers du sel de nos rêves. Nous attendons la radiation ultime qui dissoudra l’acier des parois, le cristal du silence.

   Océan.

   Navire et nuit filante. Ailes d’ouragan. La mer fermente sous la proue. L’étrave lourde propage l’onde glacée de nos vies lasses.

   Tempête.

   D’une chiquenaude, le noroît déquille les transparentes épontilles où s’arrimait l’âme. Le corps cirrus capitule sous les vols d’arondes. Quelques mots échappés de l’entaille montent d’eux-mêmes vers la poussière de notre temps défait.

   Déferlantes.

   Notre navire vole, vire aux vagues. Sombre.

   Voile aux yeux. À l’âme une amertume. Vertige, avant le saut dans le flot vert, doux amer.

   La chute est notre demeure. Chaque inspiration colle à nos narines des flocons d’écume.

   Sous les houles, saoulés par le sel qui ronge nos blessures, nous roulons sous les sables, laminés par les roches, griffés par les chaluts qui raclent les fonds.

   Goémons.

   Au matin, le silence nous laisse noyés sur la grève, brisés par le ressac. Nos âmes brodées d’écume grise errent sur l’estran. Nos corps gisent, lavés par les lames, les yeux percés d’éclats nacrés.

   Tout est silence.