Pied gauche

Homme triste (huile sur bois et pastels gras – Joël Hamm)

Certains matins

le vide du monde

chevauche la brume

au-dessus des prairies

L’étau interne

exprime le jus de vie

la sauce intime

Tuer se tuer

c’est donc plus simple

que chercher un amour

même de rien

Un simple petit chagrin

larme sanglot reniflement

serait bénédiction

Par nos pleurs

les rivières de notre âme

renaîtraient à leur source

Égorge la muette méduse

lovée en ton sein

Tes mots bientôt

ne suffiront plus

à noyer ses mille têtes

Retrouvailles

Jetée

J’ai besoin de solitude

pour mieux vous retrouver

pour effacer de nos yeux

les habitudes nocturnes et diurnes

les embrassades posthumes

Vous voyagez la nuit

entre une caresse improbable

et cette sonnerie ponctuelle

Au matin vous savez le vide

Votre vie se tient là

comme la mienne

à cheval sur l’abstrait

Le froid de l’aube

nous rapproche parfois

Fronts appuyés sur la vitre

Nos haleines ne mêlent pas leursbuées

Des souvenirs d’avant la vie

tissent entre nous d’invisibles murailles

d’infranchissables murs d’air

Nos rêves tendent les câbles

dans notre dos

retiennent l’élan de nos corps

J’ai besoin de solitude

pour forger les cisailles

pour vous rejoindre sans heurt

fêter les retrouvailles

avant la fin de notre heure

Le silence bruit de nos cris muets

de nos paroles aveugles

Le temps empli ses sabliers du sel de nos rêves

et nous laisse au soir

noyés sur les grèves

Le ressac nous brise

brode nos âmes d’écume grise

Nos corps gisent lavés par les lames

les yeux percés d’éclats nacrés

J’ai besoin de solitude

pour arpenter le chemin inverse

trouver le silex éveilleur d’étincelles

J’ai besoin de m’y blesser

pour transfuser votre corps

pénétrer votre chair

être planète de vos atomes

incendier vos rêves

casser

les aiguilles de givre

du grand chronomètre

Temple

Gerbe

Dans ma nuit de tous les jours

Je porte ton image floue

au bord des rues du monde

des mondes passants

transparences fermées dans leurs costards

Klaxons

indifférence

Je vais par les regards

sans rire

sans voir sous les ciels couvercles

les ailes néons du boulevard

J’oublie mes êtres de poussière

les vieux appels

Sourds ma source

trouve le cours de mon dédale

Remonte l’écheveau de mon apocalypse

Que ton vent solaire éparpille mes abeilles

d’os et de chair

Que tes rivières secrètes accueillent la pluie acide

de ma lumière morcelée

Rejaillit ma source

de tes terres douces

Le temps pleut

La vie éclabousse

Bêtes

Crayons de couleurs Joël Hamm)

Mes animaux doux

aux yeux d’énigme

d’où veniez-vous

Où êtes-vous

Girafes aux jambes d’herbe

muettes au trop long cou

Mouettes au long cours

Et vous mes ours tranquilles

aux mains de miel

En quel sommeil

nous aimions-nous

Eh, les deux grands bœufs aux sabots de boue

Quelle chanson nous vit peiner

au creux d’un labour lourd

Et vous mes chenilles de soie

Quel cocon nous protégea

Qui donc dévida notre écheveau

pour tisser sa robe de noce

Cheval des vents

petit cheval blanc

toujours devant

souviens-toi du trèfle sucré

Nous y dormions debout

appuyés sur l’air

Mes agneaux de lait

petits frères de laine

quelles tétines d’étoiles

tétions-nous sous la voie lactée 

Vous les éphémères

Quelle seconde parfumée

nous parut un siècle

et vit notre chute sous la lampe

Toi le taureau rouge

notre sang comète

quelle banderille glacée

le fit jaillir

et rouler mercure sur la poussière 

Quelle clameur mourut avec nous sous l’astre blanc

Souviens-toi nos coups de cornes contre les vantaux fermés

Vers quelle ellipse glissons-nous sans fin

Ce coup au cœur

Mur

Collage dessin + photo (J.H)

Mur immobile

Fissures fêlures

fistules

Insectes funambules

Pierre sèches

Désagrégat

Nougat de sable

Soutien du ciel

Soutient plus rien

depuis longtemps

Mur trace

Compagnon pignon

Rocaille harassée d’orties

de grimpants

Mur labyrinthe

citadelle des reptiles

Mur soleil

des fusillés

Mur ombre

île des dormeurs

Mur submergé de terre et de foin

Mur des dix mille saisons

Abri déserté

Montagne mise en ordre

concassée

empilée

bâtie battue

par les vents

les pluies

Dispersées tes cellules minérales

en silence

imperceptiblement

retournent à leur origine

Image

Du recueil « Patience du sable »

Dessin à la plume (Joël Hamm)

Par l’image bleue

je reviens en enfance

pas la mienne

celle d’un autre

loin d’ici

Je vois la misère

La guerre est finie

On parle de révolution

Les gens crèvent

de faim

du choléra

Que voulez-vous

C’est comme ça 

C’est la vie

Dans ce pays

on marche sur les ossements

Une vraie archéologie

Des grains d’homme roulent sous les pas

Par l’image

je rêve

la mort de l’image

l’avènement de l’imagination

Je rêve la révolution

Océan

Du recueil « Patience du sable »

Plume sur la plage

Lagune

Dune

L’eau sonne

Ether martyr

Sable azur

Age nuage

Nage nue

Hune

Humus

Lune rousse

Douce plume

Dure mousse

Sillon fauve

Nacre perlée

Sombre navire

Dorades grises

Rades lumières

Erre pure

Navire vole

Vire aux vagues

Voile aux yeux

A l’âme une amertume

Rivières d’hier

Rias

Rira bien

qui le dernier

le dernier matin marin

Devant la mer

L’amant amer

Soudain

la gerbe

La mort liquide

tout

Crabes rouges

Rages courbes

Goémons noués

Nous

sous les houles

Saoulés

griffés

par les chaluts

Salut

Avenir

Du recueil « Patience du sable »

Dessin plume (Joël Hamm)

Évadé de ton crâne

en mal d’illusions fraîches

de peurs nouvelles

te voici libre

chien filant

fou de caresses

Tu flaires dans ton cou

le souvenir de ta laisse

ignorant celle qu’on te tresse

Mère

Du recueil « Patience du sable »

Mer mère

Enfant

entre cour et jardin

j’ai bu les larmes d’une mère

sans réplique aux drames de sa vie

J’ai bu le fruit âcre

et calé sur les pépins

J’ai bu l’eau de la terre

les regrets

les souillures

Aujourd’hui

je bois la pluie qui noie les statues

Je bois les gouttes ruisselantes

sur leurs fesses radieuses

Je bois le vin chaud qui perle à perle

sourd de leurs sexes

Je bois le sel de leurs sources

Je bois l’enfance des prophètes

le sang des poètes

Arbre de vie

Un petit accès de désuétude…

Sous le trémail des figuières

fruit d’ombre criblé de lumière

je vois je rêve j’espère

un orient de chimère

Vienne ton corps bayadère

ondoyer sur mes paupières

et laver mes yeux des hivers

Quand lasse des danses tu ploieras

vers moi l’arc délié de tes bras

toute nimbée de nard et d’encens

aux lèvres un sourire naissant

tends-moi tes deux mains aiguières

que je m’y désaltère

de la rosée de tes prières

Vieux brasiers

Du recueil « Patience du sable »

Ciel

Ta voix s’évapore de l’autre côté du téléphone

Les pièces minutes sonnent contre l’acier de l’abîme

Des grappes rouges brûlent l’arbre toxique

Les orages de Poitiers traversent la France

Deux éclairs parallèles vibrent encore dans le ciel

La moisson brille sur les champs de pluie

Tu t’évades au-delà de l’ennui

sur le versant triste des Pyrénées arides

Bagdad est en flammes

Un car brûle sur l’autoroute

Notre chagrin s’ajoute aux malheurs du monde

La lune pleine enfante un ciel d’opéra

La Beauce est plate

la Brie mouillée

Le monde éclate

Un homme ensanglanté pose sur la photo

Les enfants grillent sur les routes

sous les villes

Tu passes indolente

silencieuse

Quand grésille l’orage

les mouches électriques

parcourent l’espace

plus rapides que nos voix

Nos corps se désirent

nourris de paix

de fruits calibrés

Nous sommes résolus à donner l’exemple du bonheur

Une goutte d’eau sur le brasier

Maison

du recueil « Patience du sable » »

Jardin

Ailes d’ouragan

voiles immobiles

Ma maison est un bateau

en attente d’îles

Mon équipage a fuit

Des indigènes m’apportent des fruits

sur leurs pirogues

la nuit

Ma maison tient le cap

dans le mauvais temps

ourlée de gris

ourlée de blanc

Accoudé à la fenêtre

je guette les hirondelles

les poissons volants

annonçant à tire d’aile

TERRE droit devant

Sous la coque

défilent les grands rocs

glissent les algues des îles

les édens

les profonds garden

les Ys les Atlantides

Sur le perron

étrave soc

claque l’ombre du foc

Le portail gouvernail

griffe le corail

Aux vitres

des avirons brisés

cognent sous les risées

Roseaux rouges

Bananiers

Flamboyants

Incendie des îles

Brûlure des elles

L’horizon resplendit

Le toit brille parmi l’écume