Egal à lui-même

Feutre et lavis

L’homme rêve

Sa double vie l’abandonne

Délivré de lui-même

il rejoint l’ombre jaune

où luit l’image femme

L’homme rêve d’une étreinte heureuse

Il s’invente un nouvel espace

une terre promise

qu’il baptise

et signe de son nom

L’homme rêve la fin des temps

la mort de la mort

Il est Dieu devant son livre

Il se bat avec les mots

L’homme rêve qu’il aura le dernier

Il s’entend dire :

Que ma défaite jamais n’advienne

Oeuf

Extrait du recueil « La patience du sable » (inédit)

Kerlouan

Soir immobile

Le monde gît

sous ses voûtes hautes

Une foule écran

charrie son silence

Des quinquets de quartz

brillent

entre les corps de faïence

Le cri d’Anubis

dessine des portées

de chacones injouables

Sous les sorbes

l’élytre des criquets

bat

sans orchestre

Le monde est plein comme un œuf

Me reconnaîtras-tu ?

J’ai des épaules de ciel

griffées par les oiseaux de proie

J’ai la patience du sable qui attend ton pas

Correspondance intime

– A qui s’adresser ? A qui écrire ?

– A soi même

– Excellente idée

Remontons le moral et la rivière

Monsieur,

Connaissant votre faible courage

je vous l’écris sans ambages

quittons-nous 

Adieu sourires

Adieu blessures

Nous grelottons dans notre corps

La férocité gagne autour

le barbare prospère

Nous sommes seuls

Mais cessons Monsieur

les questions intimes

ne sauraient s’écrire ainsi

sobrement

L’humeur n’est plus

à marauder entre les mots

Nos petits secrets

n’intéressent personne

Vous dire merci

pour tout

est une douleur

parler de mort

une endurance

J’avoue

je me méfie de vous

Votre peu d’arrogance m’est trop familière

Continuez à vous rendre misérable

Sans moi

Si des visages de femmes vous tourmentent

divorcez d’avec vos rêves

dialoguez avec d’autres fantômes

Loin des réverbères

soyez durant la nuit

un livreur d’étoiles et de silence

Soyez le héros

de votre amour inventé

Écrivez votre livre

Le plus tôt sera le mieux

En attendant de vous lire

Croyez Monsieur

à ma bienveillante indifférence

Blessure d’orthographe

Au scalpel !

Il m’avait dit : Je vous écris, promis… sans faute ! Mais je n’ai jamais rien reçu de lui…

   – Étrange !

   – Pas tant que ça. Écrire n’était pas son fort. Ça l’effrayait ! Il se souvenait des remarques rageuses biffées au stylo rouge sur ses cahiers d’école : Faute ! Nul ! Comme autant de balafres sanglantes sur les pages, de stigmates dans son âme. Sacro-sainte orthographe ! Si cruelle quand elle est sensée faire la preuve qu’on écrit en bon français et, pourquoi pas, en pur français… 

   – Il avait sans doute trop bien intégré le catéchisme de l’école : En vérité, je vous le dis, la  faute  d’orthographe est un péché…   

   – Ne riez pas ! Pour lui, la faute était devenue un manquement au devoir, à la morale, à la loi. La loi de l’orthographe, impitoyable, qui le renvoyait à son imperfection, à sa supposée nullité fondamentale. Que voulez-vous, c’était un rêveur, un poète… Au lieu de faute, il aurait préféré qu’on lui parle d’erreur. L’erreur peut se corriger alors que la faute demande à être pardonnée. Mais par qui, au nom de quoi ?

   –Les petites blessures d’enfance laissent décidément des cicatrices profondes.

   – Oh, vous savez, il y a si longtemps que l’écrit et la blessure ont partie liée…

   – Est-ce possible ?

   – Oui, mais ceci dit, ne comptez pas sur moi pour prôner un libéralisme orthographique débridé. Je ne veux pas qu’on simplifie nénuphar en nénufar. C’est si bon d’observer un mot, depuis le bord de la mare, d’admirer ses fleurs, de voir, sous ses téguments, son âme nue, d’y lire son histoire, tellement liée à notre propre histoire humaine, et si doux aussi d’écouter sa musique quand on le dit : Nénuphar, nénuphar… Vous entendez le chant des grenouilles ?

   –  Quel vacarme !

   – …Et puis, les mots sont mystérieux. Vous souvenez-vous que dans le mot Choucroute, c’est la syllabe croute qui veut dire chou ?

   – Chou ! C’est mignon ! Mais revenons à l’orthographe. Vous en faites beaucoup, des fautes, vous ?

   – Cela m’arrive.Personne n’est parfait, et encore moins constant. Au cours d’une même vie, on peut être tour à tour bon ou mauvais en orthographe.

   Tiens donc !

   – Imaginons un être orthographique parfaitement au point techniquement. Un être humain, je précise. Sa complexion d’être humain, justement, le condamne à réagir aux événements, le soumet à une humeur fluctuante, à des distractions ou même aux forces sous-jacentes qui agitent son inconscient. Perturbations qui le conduiront immanquablement à la faute, un jour ou l’autre. Que celui qui n’a jamais péché … La faute d’orthographe, personne n’y échappe, croyez-moi. 

   – L’erreur, pas la faute !

   – Bien sûr ! Mais, chut ! Le maître réclame le silence, écoutons-le :

   – Voyez-vous, l’orthographe à quelque chose à voir avec l’affectif. L’acte d’écrire demande qu’on prenne de la distance avec ce qu’on écrit, qu’on  se décontextualise. Il faut avoir vis à vis du langage, ce qu’on appelle une position  méta… 

     Méta quoi ? Personne ne comprends, m’sieur !

   – Ça veut dire être capable de visualiser sa prose avec un certain recul,  un regard critique,  un esprit d’analyse,  et j’en passe.

    – P’tain ! On n’est pas des robots !

    – Silence au fond ! M’apporterez votre livret de correspondance ! Ecrire, donc, c’est exprimer le  soi, mais avec le regard de l’autre, c’est exprimer notre fond personnel, intime, notre interprétation du monde tout en ayant un pouvoir de contrôle. Plus on est  collé  à notre écrit, moins on s’en dégage, plus on commettra d’erreurs orthographiques, syntaxiques, et moins notre expression concernera l’autre.

   – J’allais le dire !

   – Dehors ! On s’expliquera après le cours ! Reprenons… Bien sûr, ces  écarts  parfois amusants peuvent être qualifiés d’actes manqués, de  lapsus  graphiques. Ils jouent avec les mots à notre insu. Un peu comme vous, au fond de la classe qui tapez le carton en pensant que je ne vous vois pas. Mais continuez ! Tant que vous ne perturbez pas la classe  Ou en étais-je ? Oui, c’est ça ! L’écrit est codifié de telle manière que nous puissions disposer d’un patrimoine commun qui nous permet de communiquer, de nous comprendre et de nous réunir. Alors que, bizarrement,  il  est produit  en référence à la différence, à l’écart, au manque.

   – On pige rien, que dalle !

   – Pour comprendre, il faut le vouloir ! Comprendre : Con-prendere, prendre avec soi. Ah vous riez, bien sûr, j’ai dit « con ». Pensez un peu à l’étymologie des mots ! Vous saisissez. Je reprends… L’étymologie du mot écrire, par exemple, est, en ce sens, très intéressante. Écrire vient  d’une racine indo-européenne : sker ou ker exprimant l’idée de couper, et que l’on retrouve en sanskrit sous la forme de krnati, blesser et krit, couteau. Il existe une forme élargie  squeribh : inciser, regroupant à la fois l’idée de scarifier et celle d’écrire. Cette idée de couper s’est très tôt appliquée à œ que l’on pouvait détacher par petits morceaux, par lambeaux : le cuir, l’écorce… Ces premiers supports de l’écriture.

   Des lambeaux de cuir aux lambeaux de chair, il n’y a que l’espace d’un coup de couteau plus profond, et l’on retrouve cette racine dans un grand nombre de mots. Par le biais du latin carnis, nous avons chair, charnier, charogne en français.

   Écrire renvoie bien à une problématique de la coupure, de la séparation. Et aussi à quelque chose de plus saignant… Grrrrr !…

   –M’sieur, on a rien fait !

   – C’est bien ce que je vous reproche ! Bien, le cours est terminé.  Rangez vos couteaux, vos dagues… vos stylos. Et vous, au fond, votre paquet de cartes. La prochaine fois nous étudierons le mot LIRE. Sachez pourtant que lire ne guérit pas les  fautes  de français. Il faut écrire, beaucoup,  sans complaisance….

   –  Au scalpel, m’sieur ?

   – Au scalpel ! Au scalpel !

   –  Pitié, m’sieur !

Parle

Dessin et Collage Joël Hamm

Parle-moi

Demande-moi s’il est temps

de balayer la cendre

des mille portes brûlées sur notre passage

Parle-moi

de tes semelles de vent trouées d’oiseaux

du sel de nos larmes creusant les plaies des suppliciés

Dis-moi

que la poésie chasse l’odeur des cadavres

L’amoureux de la veuve

Un client pour Anatole

Au croisement de la rue de la Roquette et de la rue de la Croix Faubin, il se désole Anatole, au pied de sa machine. On lui livre le travail au compte-gouttes. En trois mois, il n’en a coupé qu’une.  Son père, le bon Louis, qui a dû arrêter le métier étant devenu hématophobe, en avait raccourci 221 durant sa longue carrière. Il n’avait jamais égalé son maître, Nicolas Roch, qui en débita 87 en sept ans d’activité. Une par mois, le veinard ! Anatole songe à  Charles-Henri qui en décolla 498 en son temps. Il faudrait qu’il en sépare au moins cent, Anatole, pour compter dans l’histoire. C’est pour cette raison que, certains soirs, on le voit, ombre parmi les ombres, encourager l’Anarchie et la fabrication des bombes.

Amer et sans sucre…

Tableaux de Abbey Ryan

Les aliments qui ont trop de saveur entravent le commerce. Éliminer la diversité facilite la production. Il faut donc fabriquer des produits au goût affadi, dominé par le sel et le sucre pour rendre addictifs les consommateurs ; vendre des produits standardisés. Plus les goûts sont uniformisés et plus l’industrie agro-alimentaire pourra vendre ses produits partout dans le monde. Ce commerce entraîne des manières de cultiver, d’élever des animaux de façon industrielle avec les conséquences que l’on connaît : pratiques mafieuses, exploitation d’une main d’œuvre sans qualification, pollution de la nature, diminution de la biodiversité, développement de  maladies dues à l’emploi massif de produits écocides, propagation de virus tueurs etc.

   Sans trop s’en rendre compte, les humains s’habituent à cette consommation standardisée. Ils ne regretteront bientôt plus les saveurs disparues parce qu’ils ne les auront jamais connues, qu’ils seront incapables de se les remémorer ou bien qu’ils les rejetteront parce qu’elles auront un goût trop puissant pour leurs papilles inexpérimentées. Qui se souviendra de la suavité fleurie du beurre fraîchement baratté à partir d’un lait issu des pis d’une vache broutant de l’herbe et non de l’ensilage ? Si ce goût de prairies, de nature, d’étable, existait encore, beaucoup ne le supporteraient pas. Rassurez-vous, un tel beurre est devenu extrêmement rare. De même qu’il est difficile de dénicher un légume sain et suffisamment nourrissant, un poisson sauvage exempt de PCB , de pesticides… Actuellement, celui qui ne cultive pas son jardin peine à échapper à ces aliments gavés de produits toxiques et faiblement nutritifs. Un jour proche, il en sera de même pour toute activité intellectuelle. La lecture d’un livre, sensuelle et tactile, risque de disparaître au profit de la lecture sur écran, bien plus froide et mécanique. On verra, dans des vidéos documentaires, de vieilles personnes regretter cet Éden perdu que les enfants n’auront jamais connu et qu’ils n’auront aucun espoir de connaître. Quelques  livres du passé, témoins d’un temps ou le corps jubilait de tous ses sens, éveilleront la nostalgie de ceux qui sauront encore lire, imaginer.

Le langage lui même subit le nivellement au profit de l’image. Une image qu’il faudrait avoir appris à décrypter tant elle peut provoquer l’émotion au détriment de la réflexion.

   Esprit passéiste, nostalgique, me direz-vous. Laissons à d’autre le soin de qualifier de réactionnaire la nostalgie. Elle permet au moins de retrouver et de reconstruire un monde où le sentiment du bonheur avait sa place. Un monde de sensations corporelles de présence au réel et donc aux autres.

   Il semble important pour les marchands qui nous gouvernent, de laisser croire que chacun domine le monde en pressant le bouton de son ordinateur ou de son robot préféré, de lui donner l’illusion qu’il peut tout alors qu’il n’est rien et que, surtout, pour se manifester au monde, il doit posséder la dernière machine mise au point. A ce jeu, nous perdons nos jambes, notre corps et le plaisir des sens. Cette entreprise consumériste mondiale, niveleuse de culture, d’individualité et de goût est une entreprise nihiliste contre laquelle il faut lutter individuellement et collectivement. À l’heure où les objets envahissent notre environnement, c’est en réalité l’homme et la nature dans sa totalité qu’on dématérialise et qu’on tue. Objets inutiles, avez-vous donc une âme qui saccage notre âme et nous force d’aimer notre matériel et misérable quotidien ?

   Instrumentalisés, nous perdons progressivement notre libre arbitre. La disparition du goût s’accompagne immanquablement d’une anesthésie esthétique, d’un oubli de toute éthique. Le beau existera toujours mais à l’insu des aveugles programmés qui le côtoieront.  

   Les réactionnaires sont ceux qui croient et participent sans esprit critique à cet emprise technologique forcenée qui, loin de libérer, aliène. Ils participent à l’établissement d’une société où chaque individu aura oublié la saveur des choses, le contact d’une autre peau, le poids d’un livre, le sens des mots. Un peuple de résignés naît sous nos regards. L’insipidité est une des armes de la minorité dominante utilisée pour asservir la multitude moutonnière.

Quand nous ne distinguerons plus la beauté pourtant partout présente autour de nous, quand l’injustice et l’inégalité ne nous révoltera plus, nous n’aurons plus qu’à mourir sans avoir vécu.

Vue depuis la côte

Sable azur, éther martyr, le ciel court, tangent à la terre, au bateau sur la mer dont l’hélice tisse des dentelles blanches. Des mouettes flambées d’écume frôlent la crête des vagues ébouriffées par le vent.

Portées par les courants ascendants, sourdes mouettes, vous glissez, ombres violettes, sur le gris vert des landes. A l’horizon, l’océan fermente sous la quille des navires silhouettes, îles de métal posées sur les brisants.

Patatoésie

Juste pour s’amuser…

Haut les cœurs !

Charlotte, Manon, Amandine ou Désirée,

tubéreuses solanacées, chairs à purée

vos vieux cœurs ridés assoiffés de tendresse

en épousant la terre à la vie font promesse.

Aucun demain ne luirait sans cette hardiesse

brandie bien haut par vos germes à la redresse

contre les noirs doryphores de la vieillesse.

Le discours

Inhumaines carcasses (photo + dessin au crayon de couleurs J. Hamm)

Citoyennes, citoyens, merci d’être venu si nombreux défendre avec moi les valeurs qui au cours des siècles ont fait la grandeur de notre pays et qui, vous le savez, sont en but aux attaques les plus basses. Pas de panique, nous vaincrons ! De tout côté les renforts accourent. Ainsi, j’ai l’honneur de vous présenter ce soir quelqu’un de grand mérite qui m’assistera dans la lourde tâche de mener à bien notre politique qui, pour austère qu’elle soit, dégagera pour chacun d’entre vous un espace de bonheur et de joie, certes limité mais néanmoins vital en ces temps de vaches maigres où le veau d’or est toujours debout mais immangeable. Je vous demande donc d’applaudir quelqu’un d’exceptionnel.

Quelqu’un, c’est vague me direz-vous. En général la préposition indéfinie quelqu’un peut aussi bien désigner une personne remarquable – Ah, c’est quelqu’un ! – qu’un parfait inconnu. En effet, quand vous demandez : Quelqu’un peut-il me donner l’heure ? Vous avez peu de chance de recevoir ce don d’une vedette du cinéma ou de la chanson. Un passant anonyme et sans charisme peut parfaitement vous renseigner. Vous devriez vous méfier. Va savoir à qui cette personne aura subtilisé ce qu’elle vous offre si généreusement alors que le temps est un espace partagé qui appartient à tout le monde, où chaque être humain est plongé gratuitement dès sa naissance – bien que le processus soit coûteux à la longue et que tout un chacun en fasse les frais un jour où l’autre.

   Citoyens, boutons hors de nos frontières les laxistes, les inutiles, les terroristes ! Que chaque français se dote des moyens techniques nécessaires à leur repérage dans le flot temporel et qu’il ne compte plus sur la confiance de ses concitoyens ou, pire, sur celle de l’état déjà suffisamment ébréché par la politique irréaliste de nos prédécesseurs, impécunieux dispensateurs de biens sociaux injustement distribués à des personnes dont l’identité nationale est douteuse. Cessons d’encourager l’assistanat ! Ceux qui redoutent d’exhiber à leur poignet une montre bas de gamme, révélation honteuse de leur manque de réussite sociale, doivent savoir qu’en n’ayant plus besoin d’adresser la parole à des inconnus ils éviteront au moins d’être la victime d’un de ces malfrats de piètre extraction qui rôde dans nos rues – pourtant les plus sûres du monde grâce aux caméras de surveillance et à nos vigilants voisins organisés en milices. Demandez l’heure ou son chemin à un étranger – de ceux que l’on n’a pas encore renvoyés dans leur savane, faute de kérosène à prix abordable – c’est cherchez les ennuis ! Nos policiers, dont l’effectif a dû être réduit pour faire face aux exigences du budget, ont déjà bien d’autres chats à fouetter. Manière de parler, bien entendu, le fouet n’étant donné qu’à des humains coupables de déviance, pas à des animaux. En ce qui concerne les animaux, nous avons d’autres moyens – l’électrocution, le merlin – bien plus respectueux de la bête que le couteau rouillé utilisé par… suivez mon regard ! Pour plus de précisions sur nos méthodes, adressez vous aux bouchers présents dans la salle dont j’aperçois la bannière syndicale. Merci de votre fidélité, humbles travailleurs de la viande, pourvoyeurs d’os à moelle et de rumsteck saignant. Les végétariens n’ont qu’à bien se tenir…

   Ah, la question du civisme ! Sachez que posséder une montre en état de marche est le premier pas vers le respect de nos institutions. Cela vous permettra par exemple d’arriver à l’heure à votre rendez vous à la Maison de l’Emploi, ce qui est la moindre des choses quand on sait que l’exactitude est la politesse des pauvres et que nos fonctionnaires en nombre réduit désormais n’auront que quelques minutes à vous consacrer. Il n’y en aura pas pour tout le monde. Qu’on se le dise ! Où en étais-je ? Oui… à vous consacrer… En ce qui concerne votre consécration je vous recommande de contactez le personnel ecclésiastique qui assure la bonne tenue de cette salle. Le premier curé venu saura vous satisfaire si l’homme est assez pervers pour mettre en acte ses pulsions. Alléluia !

Mais revenons à nos moutons. Manière de parler, ces animaux se moquent bien d’être redevable de quelqu’un et suivent leur instinct grégaire, tels d’écervelés électeurs, indifférents à l’heure qu’il est et au temps qu’il fait, bien protégés par une épaisse toison qu’il est nécessaire de tondre régulièrement. N’oublions jamais que le troupeau n’est rien sans le chien et que le chien obéi au berger qui lui, n’a pas besoin de montre pour arriver à son heure… Et justement, il est temps d’accueillir parmi nous celui ou celle que vous attendez avec l’impatience qui vous caractérise, ô contribuables dévoués et néanmoins récalcitrants toujours prompts à réclamer un guide providentiel !

Un homme, une femme ? Chabadabada… Surprise ! En me contentant d’évoquer quelqu’un au début de ma présentation, vous ne pouviez en effet deviner le sexe de cette personne. Même d’une femme, on a l’habitude de dire (rarement, je vous l’accorde) : C’est quelqu’un ! On devrait employer la proposition quelqu’une, heureusement inusitée. Si elle ne l’était pas (inusitée !) et que notre invité en était une (invité-e), j’aurais pu m’exclamer en pensant à cette hypothétique héroïne : Ah, c’est quelqu’une, vous savez ! Mais vous auriez cru à une faute grammaticale et comme j’aspire seulement à présenter mon quelqu’un sans m’étendre sur ses mérites – bien que je l’admire beaucoup – je précise que mon quelqu’un est un homme. Oui, un vrai !

Voyons voir de plus près. Notez bien que l’expression voyons voir ne signifie rien à vos yeux puisque elle peut-être employé aussi bien par un aveugle. S’il y en a un dans la salle, qu’il me précise la manière dont il reconnaît que quelqu’un est un ou une, cela m’éclairera sans l’éblouir et nous pourrions… Suis-je assez clair ? Certainement, puisque vous m’avez élu. Mais brisons là et résumons. Celui qui attend derrière ce rideau, ce mystérieux quelqu’un, est vraiment un être d’exception, croyez-moi ! Un homme providentiel que vous apprécierez tout spécialement. Avec le temps, cette personne comptera pour vous. Que comptera-t-elle, il faudra lui spécifier. C’est vous l’employeur. Ça ne me regarde pas. Je me contente de mettre les gens en présence, à eux ensuite de s’arranger entre eux dans un marché libre et non faussé. Faussé par qui ? Par la concurrence déloyale des services publics. Rien à craindre avec celui dont je parle qui est un homme public dotée d’une intense vie privée. Privée de quoi ? De rien. L’homme a su tisser des liens étroit avec la finance internationale – Dieu la protège ! –  qui veille sur l’équilibre du monde.

   Souvenons-nous au passage que des liens trop lâches font douter d’une relation véritable et que si vous les resserrer trop, vous provoquez la mort de votre interlocuteur. Louons donc la mesure et la force de notre champion !

   Peuple avide de biens matériels, fervents contempteurs du désordre, je vous demande d’accueillir maintenant avec tout le respect qu’on lui doit et la servilité qui vous caractérise …

   Soudain, l’orateur se rendit compte du silence qui régnait dans la salle. Il releva les yeux de ses notes. La salle s’était vidée. Dans les coulisses, il ne trouva personne non plus. Il se mit à hurler : Y a quelqu’un ?

La montre

Arrêtez la musique !

Extrait d’un roman noir bientôt publié

Cette saloperie de Heavy Metal gueulait ses insanités par les fenêtres ouvertes. Ce genre de musique, ça me prend la tête. J’avais mon Glock dans la poche de mon blouson. La porte d’entrée était grande ouverte. Je suis entré. Zenacker était allongé sur un canapé, une bière à la main, les pieds nus sur un tabouret. Il n’a pas réagi quand je l’ai braqué, il s’est juste marré. Complètement pété. Ce mec était tellement défoncé qu’il restait là, à rigoler doucement. Il se foutait de moi. J’ai flingué son ampli. Ça l’a calmé. C’est là qu’une porte s’est ouverte dans un coin de son taudis et qu’un autre mec s’est pointé dans l’encadrement. Énorme, gonflé de partout, le bide débordant du jean, l’œil vitreux. Il a dit à Zénacker : C’est quoi ce nain de jardin, tu ouvres une garderie ? Et il s’est accoudé au buffet, tranquille, sa cannette à la main, shooté lui aussi ! Comme si je n’existais pas, comme si j’étais une hallucination. Ils auraient dû me faire pitié, mais j’ai vu le poignet du gros quand il s’est accoudé. Un cadran bleu, la montre de Zoubir. On en avait chouravée une cargaison dans un camion. La preuve que c’était ces zombis qui avaient liquidé mon meilleur copain. Putain, piquer la montre d’un cadavre ! J’ai plié le gros en deux d’un coup de pied. Quand Zénacker a bondi sur moi, j’ai tiré, d’instinct. Mon bras a cogné le mur à cause du recul et un deuxième coup est parti tout seul. C’est le gros qui a morflé. Quelque chose a giclé, un œil, un bout de joue, un truc comme ça. Rouge. À gerber ! Zénacker était sur moi, j’ai encore pressé sur la détente.

Qu’on en finisse !

Bunker (JH)

Il éteignit son mur d’image et s’extirpa de son fauteuil en cuir pleine fleur. Pourquoi montrer toujours ces images qui ne prouvaient que l’inefficacité du système ? Dehors, on les voyait partout, mobilier humain pourrissant à même le sol. Etait-ce nécessaire d’en préserver autant pour servir de menace aux autres, ceux qu’on maintenait encore en survie pour assurer les tâches quotidiennes et consommer les sous-produits qu’on leur vendait ? Et ceux qu’on avait dotés d’uniformes, policiers et soldats entraînés au carnage, n’étaient-ils pas trop nourris au détriment de leur capacité de meurtre et de pillage ? Certes, on pouvait en acheter des millions. Et en tuer autant s’il le fallait. Mais cette organisation montrait ses limites, elle devenait même contre productive…

    Mélancolique, il se fit couler un bain de lait de jument dans une baignoire de porphyre, admirant son reflet repu dans l’or des robinets. Il s’était passé trop de temps depuis le déclenchement du Plan par le Consortium. Bien sûr, en Afrique et en Asie les choses allaient bon train ; les virus et la famine s’alliaient à la guerre pour hâter le programme mais, en Occident, les résultats étaient décevants. On espérait une pandémie mais elle se faisait attendre et si la pauvreté reculait – les pauvres n’ayant même plus la force de se reproduire – ceux qui avaient encore les moyens de se nourrir crevaient trop lentement. Cet hiver, le froid et la faim en avaient tué seulement quelques milliers en Europe. Le réchauffement de la planète allait encore s’aggraver mais on n’en aurait pas fini avant au moins une décennie. La sécheresse, les catastrophes climatiques et leur cortège de désastres seraient assurément une aide, mais il y avait trop d’incertitudes. C’est qu’ils s’accrochaient, les misérables, et survivaient d’un rien. L’alimentation percluse de chimie, les radiations et les catastrophes nucléaires, la pollution de l’air et des nappes phréatiques, la répression armée, l’impossibilité matérielle de se soigner ne suffisaient plus à éradiquer la multitude. Quant à la fin du monde promise par les mayas, elle n’avait pas provoqué la vague de suicide attendue. Le Consortium avait failli profiter de cette date pour déclencher un cataclysme atomique d’envergure mondiale mais le risque était trop grand pour ses adhérents. Bien sûr, depuis cette fausse prédiction, la mort continuait son travail mais toujours à un rythme bien plus lent que celui de la vie. Le nombre devenait affolant. Il mourait cinquante-cinq millions d’humains par an pendant qu’il en naissait cent trente millions. Vertige ! Ils seraient bientôt neuf milliards à encombrer la planète de leurs carcasses débiles, pompant les dernières gouttes d’eau, ravageant les plantations plus sûrement qu’une invasion de criquets, menaçant les pouvoirs établis de leur simple présence résignée. Que faire aussi des quelques rêveurs qui, de par le monde, croient encore échapper au grand décervelage médiatique et agiter les foules ? On les voit s’écarter du système pour essayer de se sauver en rêvant d’être suivis par les autres. Des naïfs, mais sait-on jamais…

    L’époque n’était plus aux tergiversations. Il fallait trouver une solution radicale pour éliminer 99 % des pauvres et n’en garder qu’un cheptel domestiqué et corvéable à merci. Après tout, on avait seulement besoin de leurs terres et des richesses de leur sous-sol.

   Il allait y réfléchir et activer les mille deux cent milliardaires de son club. Des inconscients qui vivaient sur leurs acquis ! Il était temps qu’ils se mouillent. Sinon, eux aussi seraient condamnés à vivre dans leur bunker sans jamais pouvoir en sortir.

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Et en prime une chanson ICI (mais a-t-elle à voir avec le texte ci-dessus ?)