La beauté sauvera-t-elle le monde ?

Filippo Lippi (Madonne…)

À quoi servent les splendeurs réfugiées dans l’obscurité des grottes, des musées, puisque le mal reste toujours présent depuis les origines ? Albert Camus pose la question sous un autre angle et y répond : La beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. Sa règle qui conteste le réel en même temps qu’elle lui donne sont unité est aussi celle de la révolte. Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde? Notre réponse est oui. Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tout cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste. En maintenant la beauté, nous préparons ce jour de renaissance où la civilisation mettra au centre de sa réflexion, loin des principes formels et des valeurs dégradées de l’histoire, cette vertu vivante qui fonde la commune dignité du monde et de l’homme, et que nous avons maintenant à définir en face d’un monde qui l’insulte ».

Reportage

une extrait du roman « Le réveil du crabe lune »

    Puget remonta sur sa moto et la laissa aller en roue libre sur l’étroite route goudronnée qui descendait doucement par les bois. Il allait se payer le culot d’aborder Stanislas Mathis, de la part de Bingo Magazine. Peut-être qu’il accepterait de compléter les infos données par sa vieille mère…

    Le photographe se sentait décidément en pleine forme. Une interview au débotté, ça ne se refuse pas, surtout si on vous fait briller, si on met en valeur votre courage, votre esprit de décision. Puget était prêt à traiter Stanislas en héros, quitte à brosser par la suite un portrait de lui moins reluisant. L’homme lui répugnait autant qu’il l’intriguait.

    Sa moto prit un peu de vitesse dans la pente et fut ralentie par le dos d’un pont de bois. Il la poussa jusqu’à l’arrière d’une des granges. Le bâtiment résonnait de coups de masse sur de la tôle, de crissements de scie à métaux. Il descendit de sa monture, la cala sur sa béquille. Les planches du hangar étaient parfaitement jointes, impossible de rien voir. Des cris traversèrent la paroi.

    – Oh ! Oh ! Qu’est-ce que tu fous, bordel ?

    – Gna, gna bu de… de…Né mom…monnes on bides, répondit une voix caverneuse.

    – Et alors, tu ne peux pas me prévenir ! Il y a deux bonbonnes pleines à la ferme ! Tu ne vois pas qu’avec ta scie à main, tu mettras quinze jours ! À quoi ça sert un chalumeau ? Triple con !

    – Gue. . Gue  b’exguse.

    – Ça va, ça va, viens avec moi. Pourquoi je te garde ? Tu le sais, toi ?     La voix de rogomme grommela une réponse indistincte. Puget se glissa le long du mur.

Poursuite

Un extrait de mon roman « Le réveil du crabe dormeur »

La Renault carburait au maximum, les pneus mordaient les bas-côtés. Des phares sont apparus dans le rétroviseur. J’accélérais autant que possible. Malgré cela, la berline réduisait l’écart. Ses phares m’aveuglaient, j’ai basculé le rétro. La pluie s’était  mise à tomber plus drue. La route se contorsionnait, les essuie-glaces étalaient une pellicule grasse sur le pare-brise. Je n’ai pas vu le panneau de stop. J’ai traversé la nationale et continué tout droit. Je venais de rater la route de Paris. Le véhicule qui me suivait était bien plus puissant que mon épave mais maintenant il restait à une distance raisonnable. Son conducteur se contentait de me lancer des appels de phares qui me poussaient à accélérer et à prendre des risques.

    Un long mur blanc défilait. Un panneau. Le Centre médical de Neufmoutiers. J’ai traversé le village endormi à plus de cent kilomètres heure. Après une trajectoire rectiligne la route dessinait un virage serré. J’ai enfoncé la pédale de frein. Les roues bloquées ont filé sur le film liquide, j’ai quitté la route. La Clio a labouré les ornières d’un chemin forestier. Elle s’est mise en travers, a plongé dans les fondrières. Je m’agrippais au volant, tassé sur mon siège. J’allais droit vers le fût d’un arbre. J’ai tenté de contre-braquer. Le flanc de la Renault a rebondi sur le tronc dans un fracas de tôles et la Clio a effectué une série de tonneaux dans l’axe exact de l’allée. Les portes se sont ouvertes. Aspiré par la nuit, je suis parti en vol plané, les mains en protection comme si ce geste pouvait me freiner. Des branches m’ont cinglé le visage, le sol fondait sur moi ; j’ai eu le réflexe d’atterrir en roulé-boulé, mon épaule gauche sillonnant l’humus d’un épais tapis de feuilles en décomposition. J’ai atterri sur le dos. La nuque au ras de l’eau stagnante du fossé. J’étais sonné. Une douleur me déchirait l’épaule gauche tandis que, lentement, mon corps englué de boue glissait dans la rigole.

Dialogue

un extrait de mon roman  » Le réveil du crabe lune »

Il m’a conduit à une cuisine carrelée d’un blanc éclatant du sol au plafond. Un labo de chimie. Un couvert était mis devant une assiette de fromages et une bouteille de Bordeaux.

    – J’ai déjà déjeuné, à toi l’honneur.

    Je me suis attablé avec une grimace de douleur.

    – Maillard a dû me déplacer une vertèbre.

    – Du travail bâclé. Protège celles qui te restent.

    – J’ai du mal à te comprendre, Franck. On dirait que ça te réjouit, ce bordel.

    – Un conseil… Ne t’attarde pas dans les parages. Maillard a des amis. Je suis partisan de la paix sociale, ça me ferait de la peine de…

    – T’es quoi ? Mon ange gardien ?

    – Angélique je l’ai toujours été, tu te souviens.

    J’ai empoigné la bouteille de Bordeaux et m’en suis versé un verre plein que j’ai bu d’un trait.

    Sitbon riait.

    – Eh, oh ! Déguste, tu as vu l’étiquette ? Cinquante euros la bouteille. Un cadeau de Claude Mathis, justement

    Je me suis resservi, j’ai mieux goûté :

    – Dégueulasse. On dirait qu’on boit du parfum. Mathis a toujours eu un goût de chiottes.    

– C’est vrai que tu le connaissais intiment. Presqu’un fils d’après ce que j’en sais.

TOURTEAU (Cancer paragus)

Un texte qui n’est pas dans mon roman mais qui fait allusion à un certain personnage :

Embranchement des arthropodes – sous embranchement des Crustacés (du mot crusta  = croûte) – classe des Malacostracés – ordre des décapodes – famille des cancridae (carapace ovale en largeur, avec le bord antérieur découpé, nettement décalé par rapport au bord postérieur)

Je ne vais pas te déranger, crabe dormeur. Je sais que sous cette roche, à la lisière de l’air et de l’eau, dans les limites de l’estran, tu te reposes de la fatigue des océans. On peut bien te traiter de paresseux, tourteau placide, mais tu couvres tes 150 Km par semaine sous la mer, de cette démarche un peu de guingois qui fait conseiller aux ivrognes dans mon village « bois un coup de gnole, ça te fera marcher droit ».

Je sais que tu serais difficile à extirper de ton trou, que tu brandirais tes pinces en mouvements brusques et désordonnés vers mes doigts. Que sorti de là et retourné sur ma paume, tu replierais tes pattes sous ta carapace d’un beige irisé et tu ne bougerais plus, faisant le mort, exposant à mon étonnement l’architecture complexe des dessous de ta carapace, d’aspect si simple et si bonasse quand je la contemple de toute ma hauteur alors que tu fuis vers ton abri marin.

Crabe dormeur, sinon prince des mers, du moins discret va-nu-pinces… Te surnomme-t-on poupard parce que bébé, déjà, tu semblais passer tout ton temps à dormir ? Ou bien clos poings parce que ta colère te jette pinces en avant ?

Je te préfère crabe-lune, poète noctambule rêvant à de belles inconnues arthropodes t’offrant l’étreinte de leur chair molle à la fin de leur mue. Elles garderont jusqu’à deux ans ta semence en stock pour féconder leurs œufs, pas étonnant que tu sois infidèle. J’ai envie de croire pourtant que tu te souviens d’elles avec émotion quand quelques bulles montent de tes mandibules de charognard.

Je ne vais pas te déranger, crabe dormeur. Je hasarde juste un doigt, un doigt furtif sur ton dos couleur chamois, sur cette carapace dont peu de gens savent que c’est ton squelette. Je sais qu’à force de bonne chair, ami nécrophage, lorsque tu grossiras, elle limitera la place disponible pour ton organisme. Je sais que tu déclencheras alors, par une action hormonale, la constitution d’une nouvelle cuticule, molle et moulée sous la première, et qu’après avoir abondamment gonflé d’eau tes tissus, tes mouvements de contorsionniste te libèreront de ta rigide enveloppe externe. Bravo, l’artiste !

Je t’imagine, crabe dormeur, filant vers les coulisses après ton tour périlleux pour te cacher dans le sable. Le temps que ta nouvelle cuticule durcisse. Le temps surtout d’échapper aux prédateurs affamés de ta chair nacrée.

Et dans la chaude nuit d’août, si je tends l’oreille à marée basse, je t’entends grignoter, mélancolique solitaire, la dépouille explosée de ton exuvie.

TONY

personnage du roman Le réveil du crabe lune

EXTRAIT :

    Franck ruminait ses pensées tandis que la Lexus de Tony roulait à vitesse réduite dans les rues de Champigny. L’homme de main conduisait, mâchoires serrées. La nuit était chaude et il refusait de mettre la clim. Sitbon baissa sa vitre. Tony agita une main.

    – Remonte, ça pue la rivière !

    Il se gara sous les frondaisons du bord de Marne, près d’un long mur en meulière. Les pavillons tournaient le dos à la rivière.

    De rares voitures filaient vers Paris. Pas un promeneur ne semblait attiré par l’obscurité des berges clapotantes. Sur la rive opposée, le néon rouge d’une pizzeria vibrionnaient à la surface de la Marne. L’enseigne tremblait comme une aile malade.  

    – Je ne te comprends pas, articula enfin Tony, les mains caressant son volant.

    – Tu n’es pas équipé pour.

    Tony pivota sur son siège.

    – Tu crois que t’es une tronche, hein ? Alors comment ça se fait que t’es ici contre ton gré, monsieur Einstein ?

    Sitbon se fendit d’un sourire.

    – Tu le connais, cet Einstein, Tony ?

    – Ouais, un Juif comme toi ! Mais t’as pas répondu à ma question.

    – Je n’ai pas eu le choix.

    – Un homme l’a toujours !

    Sitbon se contenta de dévisager Tony à la lueur du tableau de bord.

    – Je te préviens, Tony, s’il arrive quelque chose à cette femme, je te descends.

    – Tu as idée de la manière ?

    – Il n’y en a pas qu’une !

    – Pauvre taré ! Reste à ta place, capito ?

Daniel Puget

Profession photographe, personnage du roman « Le éveil du crabe lune »

La moto de Daniel Puget

EXTRAIT:

La fenêtre de la chambre était ouverte. À travers les voies des persiennes, le soleil matinal projetait sur le mur des obliques lumineuses.

    Daniel Puget était nu sur le drap défait. Les piaillements des oiseaux perchés dans les paulownias le réveillèrent. Il était sept heures au radioréveil. Il avait à peine réussi à grappiller deux heures de sommeil dans la nuit, et pas seulement à cause de la chaleur étouffante. Près de lui, Sandrine, sa femme, dormait allongée sur le dos, la bouche légèrement ouverte, un bras replié sous la tête et ses cheveux blonds épars sur l’oreiller. Puget, appuyé sur un coude, lui posa une main sur le ventre. Elle sursauta, lui saisit brutalement la main et la rejeta en se retournant vivement vers le mur, recroquevillée en chien de fusil. Puget se rapprocha. Elle eut une brusque détente des jambes et il prit le coup de pied dans le tibia. Il s’écarta et, assis sur le bord du lit, contempla la chambre. Chichiteuse. Comme Sandrine, comme l’appartement tout entier. Une bonbonnière ridicule.

    Puget ne revenait chez lui que par nécessité, toujours accueilli par des phrases mordantes. Sa femme le méprisait. Comme s’il pouvait à volonté grandir de dix centimètres, doubler son salaire en restant honnête, abolir le rouge carotte de ses cheveux, être quelqu’un d’autre.

    Il songea à la soirée de la veille, au mot de Sandrine posé sur la table de la cuisine. Une fête entre filles, elle rentrerait tard… Cela arrivait de plus en plus souvent. Il avait mangé une boîte de sardines et descendu trois ou quatre bières en matant une ineptie à la télé. Ensuite il avait ruminé ses pensées, incapable de s’endormir. Le temps défilait sur l’écran du radioréveil. À une heure du matin, il était debout, posté sur le balcon. Des phares apparaissaient à l’entrée de la rue, disparaissaient au carrefour. Il était retourné se coucher, l’oreille aux aguets, attentif au moindre ronflement de moteur qui s’annonçait, suivant mentalement l’itinéraire des voitures. Son angoisse montait au fil des heures, prenant le pas sur le sentiment de jalousie qui l’agitait. Enfin, il avait reconnu le bruit familier de la voiture de Sandrine qui se garait sur le parking, en bas de l’immeuble. Il avait épié ensuite le bruit de l’ascenseur qu’il percevait très bien à cette heure de la nuit ou plutôt du matin. Et sa colère avait soudain pris le dessus.

La cité des Rémouleurs

Là est né le personnage principal de mon roman « Le réveil du crabe lune »

EXTRAIT :

Les gosses assis sur le muret de descente de cave m’épiaient. Ils devaient trouver ma dégaine rassurante, elle n’avait rien de celle d’un assistant social ou d’un éducateur. Quant aux flics, aucun ne se pointait seul dans la cité.

    Je leur ai adressé un signe amical et j’ai levé les yeux sur les murs ravaudés. On croyait s’installer ici un an ou deux en attendant des jours meilleurs et trente ans plus tard c’était la quille. Les déménageurs en livrée noire vous emportaient, vieux chiffon essoré, au fond d’une armoire à poignées.

    Bâtiment 9.

    Je me souvenais d’une voisine, la mère Boucard. Une obèse qui passait son temps sur son balcon, coincée derrière une jardinière sans fleurs, vigie du radeau de la Méduse, à espérer le retour de son mari qui s’était barré, puis de ses enfants placés dans un foyer d’accueil. Un jour, la Boucard est morte d’un arrêt cardiaque, là, sur son minuscule balcon rouge. Les voisins ne l’ont pas remarquée. Elle faisait partie de l’architecture et personne ne passait sous elle. Manque de confiance dans le béton… Elle avait emménagé là quand la cité sortait à peine des terres à betteraves. Les pieds-noirs, les familles musulmanes et juives, y côtoyaient les gens sauvés des quartiers insalubres du vieux Certeuil, des bidonvilles de Champigny, avant les arrivages d’Afrique noire ou d’ailleurs. À chacun son folklore : paysage avec biche au mur, thé à la menthe, boubous éclatants…

     Les immeubles se succédaient, un peu ragaillardis, mercurochrome et bleu de méthylène sur la plaie. La vie grouillait encore au creux de la blessure.

    Escalier G, bâtiment 4.

    Sur le pas de la porte défoncée, un gamin hébété était assis dans la pisse de chien. Un autre tirait sur un mégot. La fumée a chassé un instant l’odeur qui montait du sous sol. Vieilles urines, désinfectant, épluchures pourries. Ce sirop de vie n’avait rien d’un nectar. Je retenais ma respiration en avisant la rangée de boîtes à lettres déglinguées. Graffitis, tags, insultes, cœurs percés, violés par des phallus surhumains. Les noms des locataires ne me disaient rien. Le gamin assis sur les marches, m’observait.

    – Vous cherchez qui, M’sieur ?

    – Péri.

    Il a eu une mimique d’incompréhension. Le fumeur a jeté son clope et a ricané.

    – Ah ouais, m’sieur. On les connaît, c’est la grosse qui nous gueule dessus.

    – Une pétasse ! a ajouté son copain.

    – Le mari, c’est un bouffon ! a renchéri le fumeur de mégot.

    – Et je les trouve où, la grosse et son bouffon ?

Le commandant PUISAIS

Un personnage de mon roman « le réveil du crabe lune » paru chez Zonaires Editions le 7 octobre 2022

Nuit

EXTRAIT :

Ce qui sauvait Puisais, c’était sa bonne gueule aux traits réguliers, son regard noisette qui lui donnait un air compatissant, un atout non négligeable quand on est flic. Et puis, il savait rire le flic malgré sa mélancolie latente. Il avait une allure de jeune homme, d’adolescent grimé en cinquantenaire. Près de lui, un collègue corpulent, au visage rond et huileux, engoncé dans une veste de complet d’un bleu irisé, était adossé à une colonne du temple.

    Puisais adressa un geste discret à Nicole. Il allait venir à elle, mais elle préféra le devancer et le rejoindre sous l’ombre du tilleul. Le policier la dévisagea, l’œil attiré par la fine cicatrice qu’elle avait sur la pommette. Un trait net et pâle qui se démarquait sur son bronzage. Accident, maladie ? À aucune de leurs rencontres il n’avait osé poser la question.

    – Madame Vernier, vous ici ! Je vous croyais au chômage.

    – Commandant Puisais, vous ici ? Je  croyais l’affaire classée.

    – Quelle affaire ? Ah ! Je vous présente mon collègue : Hénéré Teiraiehora de Papeete. Métropolitain le temps d’un stage.

    – Vous venez étudier la faune des lagons franciliens ?

    Nicole Vernier serra la main du Tahitien, sourire béat sur face de pleine lune.  

    – Et votre Civis ? demanda Puisais ? Continuera, continuera pas ? S’il dépose le bilan, vous allez enfin fiche la paix à ceux qui refusent qu’on les enquiquine avec des problèmes de société ! Vous savez, les gens sont tellement nihilistes…

    – Vous voulez dire : conformistes ? dit Nicole en fronçant les sourcils.

    – Non, j’ai bien dit ! Des nihilistes qui refusent le monde tel qu’il est.

Malika Qorar

Un personnage important de mon roman « le réveil du crabe lune« 

EXTRAIT :

   Samir avait bricolé des hampes avec les manches à balai réquisitionnés chez lui et chez ses voisins, il y avait scotché les vieux draps découpés et peints par sa sœur. Elle avait un sacré coup de crayon, Malika. Son geste sûr vous traçait des lettres impeccablement calibrées, ou encore il vous épinglait avec une caricature impitoyable. Elle avait appris à crobarder en copiant les bandes dessinées. Après Donald Duck et Largo Winch, elle était passée au portrait sur le vif. Elle devait être rapide pour croquer les frères et sœurs, surtout Walid, qui oubliait souvent de prendre sa Ritaline.

    Malika avait peint les banderoles dans les neuf mètres carrés de la chambre qu’elle partageait avec ses sœurs, confiant à sa nombreuse fratrie le soin de colorier l’intérieur des lettres. Les calicots lui avaient parus immenses. Maintenant, dans la rue, ils ressemblaient à des timbres poste. De loin il  était difficile de lire ce qu’elle y avait calligraphié : JUSTICE POUR LULU / ON NE T’OUBLIERA JAMAIS /  POLICE = ASSASSINS/  

Messages miniatures, qui chuchotaient là où elle aurait voulu hurler.

La MJC

La MJC côté bureau d’accueil et salle de réunion

La MJC de Certeuil joue un grand rôle dans mon roman « Le réveil du crabe lune » paru chez Zonaires éditions le 7 octobre 2022

EXTRAIT :

La MJC (1986):

    La maison des jeunes et de la culture se trouvait dans le haut de la ville nouvelle, entouré de pelouses impeccables, d’immeubles pimpants, destinés à des gens plus raffinés que nous. J’avais décidé d’y aller, malgré les moqueries des copains. C’est bien, avait dit ma mère, comme ça tu traîneras un peu moins avec les dépenaillés du quartier. Nous, on n’est pas comme ceux des Rémouleurs… Directement importée de sa campagne, elle avait toujours refusé de s’intégrer à ceux qu’elle nommait les pouilleux.

    La MJ, comme on l’appelait, se trouvait loin de la cité des Rémouleurs. J’avais rassemblé mon courage et ma bande de copains pour oser en franchir le seuil : Vanden, Ahmed, Boumane, Tutuse accompagné de sa copine Betty plutôt classieuse avec ses talons hauts. Eux, ils avaient surtout envie de venir foutre la merde. J’avais toqué à la porte de la direction. Ils s’étaient calmés. Les dégonflés. Un type d’allure sportive se trouvait derrière le bureau, chemise Lacoste et boule à zéro. Il téléphonait en griffonnant sur un calepin. Quatre ou cinq boutonneux zonaient dans des fauteuils bas. Certains lisaient des bandes dessinées. Ils ont relevé la tête. L’atmosphère s’est tout de suite électrisée. Ahmed exposait ses incisives noires, Tutuse tourniquait sa cravate Mickey entre ses doigts boudinés. Le dirlo nous a toisés. J’étais prêt à me tirer mais Vanden m’a repoussé en première ligne d’un coup de genou dans les reins.

    Le tondu a simulé un sourire. Ses lèvres minces ouvertes sur des dents d’acteur américain.

    – C’est à quel sujet, les gars ?

    – On vient l’inscrire ! s’est écriée ma troupe d’une même voix.

    – Ah, bien, des inscriptions.

    – Non, une seule. Lui ! a dit Tutuse en me désignant.

    Le directeur a rigolé mais il ne s’est pas démonté.

    – Donc, une seule adhésion. Tu as une photo de toi ?

    Je la tenais déjà en main, un peu froissée. Un copain du collège m’avait dit ce qu’il fallait apporter.

    – Organisé, je vois. Et la cotisation ?

    J’ai étalé sur le bureau les billets piqués à ma mère.

    Le directeur les a recomptés.

    – Tu me remplis ce formulaire.

    Je me suis exécuté.

    – Les Rémouleurs ? Tiens, tiens… Jean Leguen, hein ? C’est breton, ça, non ?

    Ce mec me mettait mal à l’aise.

    – Incroyable, un Breton ici, s’amusait le directeur. Moi, c’est…

    Il avait craché une suite de consonnes râpeuses, quelque chose entre choucroute et Tchaïkovski.

    Ceux des fauteuils se sont marrés.

    – Te fatigue pas, le Breton, appelle moi Le Tché, comme tes futurs amis.

    Les loquedus affalés se sont mis à gueuler :

    – Ouahhh ! Vive le Tché !

Entretien de l’éditeur avec l’auteur

C’est AUJOURD’HUI que sort mon roman « Le Réveil du crabe lune » chez Zonaires éditions

L’auteur

Vous êtes un auteur de nouvelles plutôt prolifique avec plus de150 titres et lauréat de nombreux concours, alors qu’est-ce qui vous a conduit à écrire un roman ?

    J’ai commencé par écrire un roman, celui là même publié aujourd’hui par Zonaires. J’étais conscient de ses imperfections et le considérais comme un brouillon. J’ai retravaillé certains de ses chapitres pour en faire des nouvelles. Elles ont abreuvé de nombreux concours et alimenté en partie mes deux derniers recueils « Ivresse de la chute » et « Pastel noir » (chez Zonaires Editions)

    Toutes ces années années consacrées à la nouvelle m’ont appris à mieux écrire. J’ai eu envie de reprendre ce roman délaissé. Je dois dire aussi que j’ai profité de l’aide patiente de personnes telles que Magali Duru, rencontrée justement grâce aux concours de nouvelles. Dans ce roman, qui a changé souvent de titre, les concordances d’événements et de dates étaient compliquées à rendre cohérentes. Les apports de Magali m’ont permis de gagner en clarté et en efficacité.

Comment le décririez-vous ?

    Les personnages de ce roman sont les témoins actifs d’un monde en pleine errance. La situation sociale, réelle, montre comment elle influe profondément sur les comportements individuels. J’ai cherché à privilégier  le dynamisme et la tension de l’action en cherchant à éviter tout manichéisme. 

    C’est l’histoire de Jean Leguen, un être indécis en proie à des obsessions délétères. La quarantaine passée, il survit depuis une vingtaine d’années accroché aux rochers d’un coin de côte bretonne. Indolent et solitaire, seuls l’alcool et la mer peuvent encore apaiser son mal-être. Un événement inattendu le conduit à retrouver la cité banlieusarde de sa jeunesse délinquante. Dans un climat social qui est à l’émeute, il sortira de sa réserve et conduira ses anciens et nouveaux amis à l’aider, au péril de leur vie. Quant à ses anciens et nouveaux ennemis, ils le traqueront sans pitié.

Pouvez-vous nous éclairer sur le titre ? Qu’est-ce qu’un crabe-lune ? Que représente-t-il ?

    Le crabe lune est l’un des noms du tourteau aussi appelé crabe dormeur ou clos-poings car il est toujours prêt à brandir ses pinces au moindre danger ou lorsqu’on le dérange dans son sommeil. Le comportement de ce crustacé évoque celui de Jean Leguen. C’est l’un de ses amis qui le qualifie de crabe lune

Quels auteurs ont pu vous influencer dans ce registre noir ?

    Ils sont nombreux et surtout américains. Des auteurs qui ne négligent jamais le paysage où évoluent leurs personnages et qui utilisent tous les ressorts de leur langue pour produire des images sidérantes. Ils n’abusent pas de l’introspection. Les aspects philosophiques, psychologiques ou politiques s’expriment  essentiellement au travers de l’action et des rapports des personnages avec leur environnement.

   Mon auteur préféré est Cormac Mac Carthy, même si ce dernier me désespèrerait plutôt d’écrire tant je trouve son talent indépassable.

Y a-t-il des personnages qui vous ressemblent ou que vous affectionnez plus que d’autres ?

    Jean Leguen est un antihéros, c’est lui que je comprends le mieux même s’il peut se montrer peu sympathique. Ses amis, Léa Jourdan, Pietro Péri et Simon Favenec, sont les personnages positifs du récit, plus « sages », plus facile à aimer. Tout comme les journalistes Nicole Vernier et Daniel Puget ou encore Puisais, le policier désabusé ( un cliché des romans policier que j’ai tenté de déstructurer). Pietro s’appelait en réalité Michel P. C’était le copain de mes quatorze ans. Son caractère m’a inspiré celui de Pietro et, tout comme lui, il a fait un séjour en prison pour le même genre de délit. Je sais qu’il a suivi ensuite une voie plus conventionnelle.

    J’ai cependant une affection particulière pour Franck  Sitbon, un être ambivalent, sauveur et dangereux à la fois… Je crois l’avoir bien connu dans la vie réelle. Il s’appelait Sylvain S, timide quand il était enfant, grand séducteur à l’adolescence. Il a accompli une carrière de scientifique à la différence de ses frères, escrocs et délinquants…

   Le Tché, personnage mafieux du roman est le clone imparfait d’un individu qui était directeur du foyer de jeunes travailleurs voisin de ma MJC. Un ancien militaire baraqué en T-shirt noir ou pull kaki qui portait un pantalon de treillis et des rangers été comme hiver. Très avenant, le gars, malgré sa boule rasée et ses maxillaires proéminents. Derrière son bureau, on voyait un immense panneau arborant une collection d’armes modernes : fusils mitrailleurs, pistolets automatiques etc. (neutralisées, j’espère !) Si tu mets ça dans un roman, personne ne te croit.

    Les décors sont importants pour moi. Ainsi, la Bretagne, où se déroule une partie de l’action est le pendant lumineux et heureux de la toxique ville de Certeuil en banlieue parisienne. Ce sont sans doute ces deux lieux qui sont les « personnages » principaux du roman. La cité des Rémouleurs ressemble à la cité où j’ai vécu plus de quinze années. La MJC du roman est la copie exacte de celle qui m’a ouvert au théâtre, au cinéma, à la culture. C’est dans son sous-sol que j’ai tiré à balles réelles avec un pistolet Luger subtilisé quelques heures à mon père. J’aurais très bien pu tomber dans la même délinquance que mes personnages…

Les personnages ont-ils  été façonnés pour témoigner de quelque chose en particulier ? Ou sont-ils le produit de rencontres ou de faits réels ?

    Comme je viens de le dire, le monde que je décris ne m’est pas inconnu. Mes personnages sont pratiquement tous calqués sur des copains d’enfance ou d’adolescence. Certains ont très mal tourné et je les ai tous perdus de vue. J’ai utilisé leurs personnalités et parfois leur vécu, en les imaginant pris dans une histoire qui retentit avec des événements actuels. Cet univers est celui des cités où vivent des gens délaissés et méprisés par les pouvoirs successifs. Les turpitudes de l’époque n’ont fait que s’aggraver. Leur révolte est la mienne.

EMEUTE

Mon roman « Le réveil du crabe lune » sort aujourd’hui aux Editions Zonaires

EXTRAIT :

    Les rues de la cité étaient étrangement calmes malgré la rumeur trouée d’explosions sporadiques qui montait de la ville nouvelle. Le quartier semblait déserté. Soudain un groupe de jeunes a surgi au coin de l’immeuble. Ils sont passés devant nous en courant. Nous les avons suivis en crachant nos poumons.

    Plus on avançait et plus on entendait les cris, le hurlement des sirènes, et aussi des claquements brefs, des détonations sourdes répercutées en écho. Une lueur rouge passait au-dessus des immeubles. Gigantesque feu de Bengale.

   Les jeunes nous avaient distancés. Nous avons coupé par les pelouses, dévalé la colline. Une fumée opaque nous enveloppait. Une dizaine de garçons ont reflué vers nous en hurlant.

    – Ils ont bloqué la rue ! Il faut traverser la ligne du R.E.R.

    Nous avons suivi le mouvement. Deux cons essoufflés au pays de la guérilla urbaine ! De la passerelle qui surplombait le centre commercial on avait une vue imprenable sur l’esplanade du niveau trois que les policiers nettoyaient à coups de matraque. Une voiture brûlait devant le multiplex. Les pompiers gesticulaient derrière les flammes. Leurs formes noires traversaient par instants la fumée striée de bleu par l’éclat des gyrophares. Des groupes s’enfuyaient vers la haute ville. Pietro se tenait le côté.

    – On arrive trop tard, c’est la fin…

    Une cavalcade a fait vibrer la passerelle que nous finissions de traverser. Nous avons sauté en contrebas. Des ados arrivaient au pas de course suivis de près par une dizaine de malabars, tous vêtus de noir, le visage barré d’un foulard. Ceux-là brandissaient des manches de pioche, des battes de base-ball. Quelques secondes après eux, des silhouettes ont émergé de la fumée en courant sans qu’on comprenne de qui il s’agissait. Nous étions coincés. À quelques mètres de nous, un car de gardes mobiles interdisait l’accès à la gare. Nous avons gravi une pente arborée qui nous a ramenés au sommet de la colline. Une barre d’immeubles en demi-lune dominait un vaste terrain de jeux semé de bosquets. Au centre de la place, trônait une immense sculpture métallique. Des fenêtres s’éclairaient les unes après les autres sur la façade du bâtiment. On apercevait des gens penchés à leur fenêtre. Dans les coursives, ça galopait, ça criait.

Claude Mathis

La maison de Mathis sur l’île Sainte-Cécile

Claude Mathis (maire de Certeuil) est un personnage de mon roman  » Le réveil du crabe lune »qui paraît le 07 octobre aux Editions Zonaires

EXTRAIT :

    Le maire repêcha sur la table sa biographie de Milarépa, s’éventa avec, comme s’il balayait les arguments de Sitbon. Il paraissait soudain très las.

    – Comment circonscrire…

    – …La racaille ?

 – Ce mot est étranger à mon vocabulaire, tu le sais.

   Mathis cessa d’agiter son livret.

    – Vous avez raison, dit Sitbon, à présent, on dit caillera. Quoique ces choses-là évoluent tous les jours.

    – Je ne doute pas de ton savoir en ce domaine, mon cher.

    – J’apprends beaucoup auprès de vous.

    – Ne sois pas insolent !

    Mathis écarta les bras et les laissa retomber d’un geste d’impuissance.

    – Tu sais parfaitement d’où viennent les voyous qui commettent les délits dans cette ville !

    Sitbon sentit que le maire allait se mettre en rogne pour de bon, même s’il affichait toujours son sourire satisfait de campagne électorale.

    – Ces quartiers sont désespérants, Franck. Les jeunes trafiquent, les parents en profitent.

    – Ecoutez, monsieur Mathis, personne ne choisit d’habiter la cité des Rémouleurs, j’y ai vécu, mes proches y vivent toujours. Installez-vous là-bas, vous comprendrez peut-être.

    Mathis ne répondit pas. Il était parti récupérer la bouteille. Il se versa les dernières gouttes. Sa main tremblait. 

    – Franck, tes remarques d’anarchiste de luxe m’exaspèrent.

    – Ce que j’en dis… Les tarés d’Agir pour se croient les anges gardiens des beaux quartiers. Vous trouvez normal qu’ils se baladent avec des chiens dangereux et des matraques électriques. Un type a failli en crever près de chez vous. Je me demande comment il aurait fini si je n’étais pas passé par-là. Vous avez besoin de ça en ce moment ?

Pietro Péri

Piétro Péri est un personnage de mon roman : « le réveil du crabe lune » qui paraît le 07 octobre aux éditions Zonaires

EXTRAIT :

    – Presque douze ans que je pilote ! J’aurais même pu devenir professionnel en Afrique mais, bon, le continent noir, c’est compliqué. J’ai préféré ma tranquillité. Je donne des cours de pilotage à Ferval, ça me paye au moins mes heures de vol. J’ai un bungalow à côté de l’aérodrome, oh, modeste ! La frite vagabonde m’assure l’ordinaire. Que demande le peuple ? Je suis libre. Tu crois que mon seul horizon c’est la bouffe et la fiesta ? Si je ne pilotais pas, j’aurais peut-être piqué une tête dans l’huile bouillante. Vues d’en haut,  tu sais, nos petites misères …

    J’étais en rogne contre sa légèreté.

    – Gaffe à l’atterrissage !

    – Tu me trouves primaire ? Ben oui, j’essaie de me faire plaisir en évitant d’emmerder les gens. Si c’est pas de la sagesse.

    J’ai ricané.

    Il a poursuivi sa leçon de philo à deux balles :

    – Si tous nos concitoyens étaient comme moi, le monde irait mieux.

    – Putain, un vrai paradis ! T’en as pas marre de dire des conneries ?

Nicole Vernier

Nicole Vernier (journaliste) est un personnage clef de mon roman « Le réveil du crabe lune » qui paraît le 07 octobre chez Zonaires Editions

EXTRAIT :

Maintenant elle était dans sa rue et n’avait plus le courage d’affronter sa maison trop pleine du souvenir de Daniel, de ses objets… La main sur la poignée de la grille, elle s’étonna de ne pas voir Margi bondir à sa rencontre. Elle finit par l’apercevoir, blotti sous un mahonia. Il se décida à venir vers elle. Elle poussa la grille. Une portière de voiture s’ouvrit quelque part dans la rue, puis se referma. Très doucement, comme retenue. Nicole Vernier s’immobilisa, les yeux fixés sur Margi. Elle écoutait les pas qui s’approchaient. L’affolement la prit. Elle repoussa la grille, chercha ses clefs dans son sac, ne les trouva pas, vida le sac par terre, renonça à ramasser les clefs, se souvint qu’elle ne fermait jamais la porte de la cuisine et se précipita vers le jardin.

Franck Sitbon

Janus

Franck Sitbon est un personnage (plutôt trouble) de mon roman « le réveil du crabe lune  » qui paraît le 07 octobre prochain chez Zonaires editions.

EXTRAIT :

Avant d’affronter sa jungle natale, Sitbon jugea raisonnable de repasser chez lui et d’échanger son costume en lin écru contre un jean délavé et une chemise assortie. En arrivant au bas de son immeuble, il remarqua une Ford Mondeo hors d’âge garée le long du trottoir. Pare-chocs arrière tenus par du fil de fer, ailes cabossées, l’une beige et l’autre rouge rubis. Il y avait une femme sur le siège passager, tassée sur son siège. Un homme, impassible sous la pluie fine, était assis sur le capot. Quand Sitbon le dépassa en roulant au pas, le type lui fit un signe de la main et se précipita devant la Mercedes au risque de se faire renverser. Il avait l’apparence de ce que Sitbon aurait pu devenir s’il avait végété dans son milieu et subi son destin : mal rasé, lardé de graisse, boudiné dans un survêtement informe. Sitbon s’arrêta et baissa sa vitre. Il croisa le regard de l’homme. Dévasté. Il descendit de voiture.

    Son cerveau reconstruisait le puzzle. Voiture déglinguée, profil de la femme et visage bouffi de l’homme : les Dominguez. Gigi et Manuel, les parents de Lucas qui venait de se tuer en moto. Il aurait dû faire le rapprochement quand Mathis lui avait donné le nom du jeune. Manuel s’approcha, Sitbon se raidit, sur ses gardes. Manuel avait trouvé son adresse…

    Dominguez se posta en face de lui, debout, les bras ballants, les épaules tombantes, sans animosité. Sitbon essaya de fixer le père éploré dans les yeux puis y renonça. La femme avait baissé la vitre de leur voiture et les observait. Manuel avait pris au moins cinquante kilos depuis que Sitbon l’avait perdu de vue. A quinze ans, il méritait déjà l’attention des services sociaux, mais les secours n’étaient jamais arrivés. Il tendit une main molle que Sitbon serra, le cœur soulevé par la gêne. Oui, il reconnaissait ce bon vieux Manuel.

    – Tu parles si je me souviens.