Paysan et poète…

Aujourd’hui encore quelques poèmes méditatifs de mon ami Jean-Marc Etienne

Le domaine des Alysses à Ponteves

Vivre avec toi dans la volupté d’exister, sans vouloir découvrir de certitudes.

déchiré par ta présence forte,

je t’aime d’un amour égoïste et désespéré

qui se sait infécond, comme parcellisé.

Cosmos redécouvert

tu es en moi, tel un dieu révélé.

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Jette toute crainte dans le vent de la vie.

Jouis de ces moments inespérés et foudroyants

où l’amour et la beauté se présentent à toi.

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Il pleut

La bougie sur la table,

Son reflet dans la vitre,

Je bois du thé

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Poésie…

Aujourd’hui quelques poèmes de mon ami Jean-Marc Étienne (voir l’article du 26 avril)

Le village de Jean-Marc

3 poèmes :

J’apprends à rire sans remords

du tout comme du rien

à vivre, enfin content, le temps qui m’est donné,

pour honorer les dieux de ma joie éclatante et fragile,

comme la fleur qui s’ouvre au soleil arrivant.

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 Je suis le résultat incertain d’une mélancolie

entretenue.

L’humour nécessaire à l’inanité profonde

de nos existences

éteindra le désir de reconnaissance,

éternel catalyseur d’ennuis indescriptibles.

Je n’existe qu’à travers ton regard

qui éclaire mes obscurités.

Je ne serais sans toi

qu’attentive indécision.

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Je ne sais qu’épeler ton nom

le dire en son entier me brûlerait la bouche.

Je ne dois qu’épeler ton nom.

Pensée pour Jean-Marc

Jean-Marc Étienne

Jean-Marc Étienne est parti vers d’autres cieux voici un an jour pour jour. Dire qu’il me manque est un euphémisme. Il était vigneron, cultivait en bio depuis 1977, son vin lui ressemblait, franc, généreux et d’une grande complexité aromatique. Plusieurs fois maire de son village de Ponteves dans le haut Var, il a œuvré notamment pour faire de sa commune une Zone Agricole Protégée et bien d’autres réalisations en faveur d’un monde futur habitable. Mais, avant tout, il  était mon ami, celui qui m’a permis de changer le cours de ma vie, qui m’a révélé à moi-même.

Pour ton amour de la vie et ta générosité sans faille

Pour ta foi en l’humain malgré ta haute conscience de ses turpitudes

Pour ta bienveillance et ton ouverture d’esprit

Pour ton courage et ta sincérité

Pour l’élégance de tes sentiments

Pour ton humour, ton doux sourire ironique et compassionnel à la fois

Pour ta présence protectrice malgré ta disparition

Pour la chance que j’ai eu, de vous rencontrer toi et Brigitte, l’amour de ta vie, celle qui te permettait d’avancer sur tes chemins de liberté

Celle qui, comme toi, m’a permis de retrouver le fil de ma vie

Pour votre patiente et constante amitié

Pour votre accueil et votre sollicitude

MERCI !

Jean-Marc nous parle encore grâce à ses poèmes. En voici un extrait de son recueil « Petit traité du bonheur volontaire »

Ô toi qui ne seras plus là quand je serai parti,

puisses tu ignorer la tristesse trompeuse,

puisses tu ne voir là que le terme

d’un parcours amoureux

qui ne peut que se recomposer, à fin

de somptueux partages à venir.

Tous les atomes rencontrés alors ne seront que de toi.

Tu les habiteras comme tu habitais, par tes amours puissantes,

les gens que tu croisais au long de ce périple étrange.

Je voudrais que tu saches que l’explosion prévue de nos

particules assemblées pour un destin houleux,

n’est que le but avoué d’un mal d’amour et de partage.

Savoir que les destins entrecroisés ne se perdent jamais

mais accumulent, au milieu de leur vide fécond,

des richesses récoltées par de brillantes vies.

Ne plus pleurer, jamais, mais voir dans ces départs, les

rencontres annoncées,

les retrouvailles enfiévrées de ceux qui, pendant mille et mille

années peut-être

se sont éperdument aimés au travers de leurs atomes amusés.

Tous mes atomes t’aiment d’un amour éternel.

Ton absence cruelle n’est que le soupir d’un temps se reprenant

Amour

Un poème pour échapper à ce jour sinistre d’élection

Voyage

En ces nuits d’arsin

l’amour trimardeur

nourri d’alberges

erre d’erg en reg

Les cicindèles

efflorescences d’astres

brodent son chemin

Quand il s’endort

sans cantique ni cantilène

sous l’isatis du ciel

il rêve des forêts venelles

où veille la noctuelle

sphinx en ailes

Au matin rémige en partance

il mène sa chaloupe

sur le fleuve Élysée

assoiffé d’océan

Syrinx vibrant

il chante

un fragment d’idylle

que sa mémoire versatile

offre aux pluies lustrales

Il célèbre

les salicornes

la ganse des vagues

leur opale

les remous

les escales

la provende des îles

l’hélianthe

au zénith du corps des filles

Son sexe phœnix

doux scalène

épouse l’azur

Cheval volant

Un long extrait (le début) d’une nouvelle du recueil Pastel noir

1 – Scotie

   Taine caracole sur le dos de Scotie, l’anglo-arabe le plus fringant de l’élevage familial, un cheval que son père lui a formellement interdit de monter ou même d’approcher.

   Quand Scotie saute un obstacle, Taine se retrouve le front plaqué à son encolure, les doigts crispés sur les rênes. Le grondement sourd des sabots couvre tous les bruissements de la campagne. Du coin de l’œil, il saisit au vol le miroitement d’un ruisseau, le filage roux des châtaigniers. Il encourage Scotie, la bouche contre son oreille.

   Tout s’accélère.

   À l’approche d’une haie, le cheval s’envole. Le sol s’éloigne. Scotie monte droit vers le bleu. Taine le mène toujours plus haut. L’air de l’altitude siffle à ses oreilles et un panache de vapeur s’échappe des naseaux du cheval volant.

   Plénitude.

   Ils survolent la propriété des parents de Taine, enclave de prairies entre la forêt sombre et la gorge de la rivière. En bas, les chevaux de la ferme sont à peine visibles sur le tapis d’herbe.

   Soudain, Taine sent les flancs de sa monture glisser entre ses jambes tandis qu’il reste suspendu en apesanteur sous les nuages. Scotie n’est plus qu’une figurine de plastique brun qui tombe en tournoyant sur elle-même et va s’écraser sur les rochers qui dominent la rivière. Taine est aspiré par la gerbe rouge.

   Réveil en sursaut.

   Putain de cauchemar !

  Il faut te faire soigner, Taine, tu ne peux pas continuer comme ça. Tes mauvais rêves te tueront…

   Taine est allongé sur le dos. Il rumine ses pensées, le regard fixé sur la lucarne grillagée. Il ne fait pas encore jour. Les lumières de la cour et les projecteurs du mur d’enceinte donnent à la bruine une trame de soie sauvage. Le fenestron est ouvert. Taine écoute le bruit de fond produit par la ville. Certains jours, il croit entendre les clameurs de l’hippodrome et humer l’odeur du crottin alors que le champ de course se trouve en bord de mer, de l’autre côté de la colline où s’élève la prison. Miel du foin nouveau, suint des chevaux. Renaissent alors des images du passé qu’il pensait définitivement effacées : la ferme de ses parents, les chevaux paissant dans les prés, le poulain qu’il aurait voulu que son père lui offre pour ses douze ans. Scotie…

2 – Dessin animé

   Il vient de purger neuf années sans moufter ; c’est sa dernière nuit en cellule et il ne sait pas s’il aura la force d’affronter le monde extérieur. Il est agacé par les raclements de gorge de son co-détenu.

   Quand il produit ces borborygmes, c’est qu’il va s’adresser à toi. Des inepties. Prends ton mal en patience, Taine. Tiens, encore un peu ! Tu as réussi à le supporter jusque là, alors reste calme…  

   – Eh ! Tu me la dessines quand, cette fille ?

   – Je dormais, bon sang !

   – Tu m’as promis un dessin, hier soir.

   Détends-toi, Taine, amuse-toi un peu avec le débile mais, surtout, surtout, ne l’assomme pas. Demain, tu seras loin…

   – Quel dessin ?

   – Une femme ! Tu sais bien.

   – Je ne dessine que des chevaux. Tu veux en faire quoi, de ce… dessin ?

   – Un modèle pour Habib, le tatoueur. Sur le bras droit, j’en ai pas encore.

    – Je vois… Sur le bras de la veuve Poignet.

    – Déconne pas, les vieilles, c’est pas mon truc. T’as une parole, oui ou non ? Allez, hop, au boulot, quoi !

   Il te fait la morale et il te donne des ordres. Ça te ferait presque rire. C’est la bonne réaction, Taine.

   – Demande poliment ! Tu te souviens du Petit Prince ?

   – Je fréquente pas ceux de la haute.

   – Je te parle du personnage de Saint-Ex…

   – Saint-Ex ? J’ai pas fait mon cathé, moi !

   – Antoine de Saint-Exupéry, l’écrivain, le père du Petit Prince. Tout le monde connaît…

   – Pas moi ! Faut croire que j’habitais loin de son château !

   – Bon, efface tout et on reprend.

   – J’efface quoi ? T’as rien dessiné, encore !

   – Patience, écoute !

   – Fais caguer !

   – Tu devrais surveiller ton langage. Apprends à te retenir.

   – Quand tu as envie de pisser, tu te retiens, toi ?

   – Pas envie, besoin !

   – Je suis pas dans le besoin. J’ai ce qu’il faut…

   – Sauf la patience ! Le Petit Prince, tu vois, c’est une histoire, dans un livre. Tu sais, le truc avec des pages qu’on tourne.

   – Tu te fous de moi ! Qu’est-ce que je t’ai fait, hein ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?

   – Recule ! Lâche-moi le bras !

   – Aïe ! Putain ! Y m’a mis un coup de boule, l’enculé !  Je pisse le sang !

   – Ça t’apprendra à me coller quand je te parle de Saint-Exupéry.

   – Tu m’as pété le nez.

   – Tiens, presse ce mouchoir dessus. Et sois attentif. En plus d’écrire, Saint-Ex était aviateur. Un jour, son avion est tombé en panne et il a dû atterrir dans le désert pour réparer. Il n’arrivait pas à desserrer une saloperie de boulon grippé. Au bout d’un moment, il a renoncé et il s’est endormi. Le lendemain, il est réveillé par une voix de gamin. C’est un prince qui vient d’une étoile très lointaine. Un gosse de riche en plein désert qui lui demande : S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! Il insiste tellement que Saint-Ex se met au travail. Et c’est là que l’histoire commence…

   – Arrête, j’en ai plus rien à secouer de ton dessin. Tu m’embrouilles.

   – Sûr que tu n’es pas le Petit Prince. Pourtant, tu vois, je m’imagine tout à fait en aviateur tombé du ciel dans ton désert. Allez, on reprend depuis le début. Fais le vide ! Je dors peinard dans mon sac de couchage. Tu te radines, le nez au vent, et tu me chuchotes à l’oreille…

   – Oh non, merde !…

   – Répète après moi : S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

   – …

   – Je perds patience ! Alors ?

   – …S’il te plaît dessine moi un mouton.

   – S’il VOUS plaît ! Et marque un temps d’arrêt après S’il vous plaît. Respecte les points de suspension.

   – J’ai rien à suspendre.

   – Laisse tomber, dis-le comme tu le sens.

   – S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

   – Génial ! Tu vois, quand tu veux. Sans déconner, tu l’as dit au quart de poil. Tu as l’oreille musicale et tu ne le sais même pas !

   – J’entends pas de musique.

   – Normal, je viens de couper le son.

   – …

   – Oublie. Reprenons. Alors comme ça, tu veux que je te dessine un mouton, mon petit gars ?

   – Merde, non, pas un mouton, une meuf !

   – Tu as dit et répété : un mouton. Faut savoir ! Alors, le  mouton ou la fille ?

   – Une femme, une belle.

   – Ça ne te suffit pas les photos de filles à poil placardées au-dessus de ton plumard ? Elles sont à gerber, tes images !

   – On fait un marché, tu me crobardes cette nana et je déchire les photos.

   – Fais-le tout de suite !

   Il le fait, ce con ! Laisse tomber, Taine, c’est pas drôle.

   – Voilà, le mur est débarrassé… À toi ! J’en voudrais une super belle. Pas blonde, rousse, avec des beaux nibards et un jean bien serré, tu vois, un joli petit cul…

   – Sûrement pas ! Un jean, c’est sans mystère. Je devrais faire comme Saint-Exupéry. Le petit prince n’était jamais satisfait du mouton qu’il dessinait, alors il lui a dessiné la caisse qui contenait le mouton. Tu veux un dessin de caisse ou un sac avec une fille dedans ?

   – Taliban !

   – Je plaisante. Passe-moi mon crayon et mon carnet, là sur la table. Vite ! Je sens l’inspiration qui vient… Merci. Maintenant, mets-toi à l’aise, allonge-toi sur ton pucier. Pense que tu es un gamin, le jour se lève sur le désert. Tu entends la caresse du crayon sur le papier ?

   – Y a deux trois trucs que j’aimerais piger, Taine. Pourquoi t’es pas devenu dessinateur ? Un pro, je veux dire. Et pourquoi t’as fais de la boxe au lieu de t’occuper de bourrins dans un bled de ploucs puisque tu bassines tout le monde avec ça ?

  Il te gonfle, ce mec, Taine, mais il met le doigt où ça fait mal…

   – Parce que les chevaux n’aiment pas les types en colère. Voilà ! Tu t’allonges, oui ou merde ?

   – J’me mets à côté de toi…sinon, je vois rien.

   – Reste où tu es. Quand je dessine, je bouge pas mal. Ça peut être dangereux…

   – Je pue ou quoi ? Je suis pas assez bien pour toi ?

   – Tu n’es bien pour personne.

   – Tous des connards !

   – Ferme-là une bonne fois et zieute. Quelqu’un qui dessine c’est aussi jouissif à voir qu’un cheval qui cavale ! Profite du spectacle. Respire le bon air !

   – J’aime pas la campagne.

   – Tu n’aimes rien. Essaie un peu de réveiller la poésie qui roupille en toi, vingt dieux ! Ne la laisse pas se noyer dans la soupe qui te sert de cerveau.

   – Tu me prends pour un mongol, hein ?

   – D’excellents cavaliers, les mongols !

   – Je capte rien à tes conneries ! Si tu étais aussi malin que tu le dis, tu te ferais comprendre d’un mec comme moi.

   – Ne demande  pas l’impossible !

   – Qu’est-ce t’as à te la péter ? Tu te crois intelligent parce que tu cognes plus faible que toi ?   

   – Je n’y peux rien. Quand un truc m’agace, je tape dessus. Bon, d’accord, je regrette pour tout à l’heure. Mea culpa !

   – À coule pas..? Si, elle coule, ma narine. Mon mouchoir est plein de sang.

   – Tu en veux un autre ?

   – Pas le bourre pif, bordel !

   – Un autre mouchoir, pauvre nase ! Prends-en un. La boîte, là. Ça te dérange que je cause en dessinant ?

   – Ça me berce. Pourquoi tu fais ces grands gestes en dessinant ?

   – Je t’avais prévenu, c’est mon style….

A suivre dans le recueil

L’éternité dure une seconde

Mais une seconde, c’est court pour certains, surtout si c’est la dernière…

le début d’une nouvelle extraite de « Pastel noir »

Tableau de Léon Spilliaert

Une route forestière. Un tunnel de feuillage et le piston des phares qui repousse la nuit…

   Les amortisseurs de la berline talonnent dans les nids de poule. Je conduis les bras tendus. Je me tais. L’Endive aussi, à côté de moi. Pas pour les mêmes raisons. Sur le tableau de bord, une boite de cachous va et vient à chaque virage. Elle m’énerve.

   Fasciné par le flux des insectes lumineux qui viennent s’écraser sur le pare-brise, l’Endive se tient droit sur son fauteuil, maintenu par un corset qui lui rigidifie le dos et qui doit le faire souffrir à chaque chaos. Il endure ce calvaire depuis des années, sans moufter. Un maso de première, l’Endive ! Je lui lance un coup d’œil de temps en temps. Par bonheur je ne peux voir que son meilleur profil qui se découpe sur la nuit, faiblement éclairé par le tableau de bord. La bouche est absente de ce côté. Elle se trouve toute entière sur l’autre joue, une entaille oblique privée de lèvres qui s’ouvre par intermittence sur un chaos dentaire. Il est borgne et son œil valide a l’air de vouloir se répandre comme une huître ouverte aux contours torturés. Il ne le ferme jamais, même en dormant, ce qui fait qu’on peut le croire somnambule en plein jour quand on le rencontre marchant tel un zombi sur les chemins de la propriété. Il a conservé ça de son ancienne vie, cette tendance à vagabonder et cet air halluciné.

   Au bruit de succion qu’il produit, je devine que l’Endive salive. D’ailleurs je le vois guigner la boîte de cachous qui va, qui vient, qui m’énerve de plus en plus.

   – Sers-toi Lendi ! Les cachous, je te dis ! Prends la boite !

   – Gnoui, mémi.

   – Ne me remercie pas, elle me rend dingue à rouler comme ça !

   L’Endive se tourne vers moi et je profite de l’affligeant spectacle donné par l’autre moitié de son visage : chair turgescente froncée d’épaisses crénelures beigeasses, narines d’ombre ouvertes sous un œil cramé aux paupières définitivement soudées.

   Je ne suis pas sympa avec l’Endive, je pourrais le traiter gentiment, spécialement aujourd’hui. Il n’a pas toujours été cet infirme dont on moque le nom. Au temps de sa splendeur, c’était Bernard. Personne n’aurait osé le surnommer Nanar et encore moins l’Endive comme on le fait depuis son accident. Il n’est pas très grand, un mètre soixante dix, peut-être, mais bien proportionné et musclé avec ça. Une allure d’athlète.

   Du coin de l’œil, je le vois secouer la boîte de cachous dans sa grosse pattasse aux ongles frangés d’un éternel cambouis. Ce mec serait capable de vous dévisser la tête avec deux doigts. Sans doute que je ne ferais pas le poids si on devait se castagner. Pas de danger que ça arrive, l’Endive ne jure que par moi. Je suis un des rares gars du domaine en qui il a confiance. Je ne sais vraiment pas pourquoi.

   Je décide de faire une bonne action. Parler un peu avec lui. Et ça, croyez moi, c’est un sacerdoce.

   – Alors Nanar, ils sont bons ces cachous ?

   – Gnoui, gnoui, mémi momou !

   Un chevreuil traverse le rai des phares avant de disparaître dans les fourrés obscurs. Il est passé tout près de la calandre. J’aurais détesté le toucher. Je ralentis au cas où il y en aurait d’autres, je baisse ma vitre et je hume l’air printanier, l’odeur d’humus. C’est une nuit comme je les aime. Je m’étonne que l’Endive ne me livre pas son couplet favori. J’entends des bruits mouillés, ça ne rate pas, il déglutit en grinçant des dents.

   – N’est mô na mie !

   Ça y est, il a trouvé le moyen de sortir son leitmotiv : N’est mô na mie ! Traduction : C’est beau, la vie !

   – Eh bien, tu n’es pas rancunier !

   – Gnon, gnon namais !

   – Ouais, Lendi, c’est chouette la vie ! Au fond tu as raison, au fond…

Pastel noir

Rejoindre la lumière… Éros et Thanatos au travail…

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Taureau – Huile sur toile -Joël Hamm

Mon atelier est installé dans un ancien mas, au sommet d’une colline cernée par les pins. L’hiver j’ai, à l’horizon, une vue panoramique sur les neiges du Haut Verdon. L’été je panique en admirant les feux de forêts qui courent sur les crêtes autour de chez moi.

   La date de mon exposition approche et je suis loin d’être prêt. Pour ne pas perdre de temps je dors dans mon atelier et je réchauffe au micro-onde les plats que m’apporte le commis de l’Hôtel des Mirages, l’unique structure touristique du village, à cinq kilomètres de là. Le plus souvent, tout à ma frénésie colorée, je saute les repas et ce sont mes chats qui se régalent ou s’empoisonnent, selon l’humeur du cuistot.

   Un type qui passe sa vie à peindre n’a rien à envier à un marin au long cours. Après quelques années, personne ne l’attend plus sur le quai. Je rumine ça en repoussant le vide de ma toile à grands coups de brosse dégoulinante de bleu. Il est de plus en plus rare que je sorte gagnant de mon combat contre la matière.

   Fatigué, je m’allonge sous la verrière. D’énormes nuages toupies sculptés par le mistral parcourent le ciel. Leurs flancs rosissent. Bientôt ils vireront au carmin puis passeront au prune foncé avant de se détacher, bleu acier, sur la nuit claire. 

   Ma toile inachevée me domine de ses deux mètres de hauteur. Cet être hirsute reflète la complexion brouillonne de mes pensées. Il me hait et pue des pieds. Je me lève, empoigne une brosse large et lui balance au visage.

   Je détruis systématiquement les tableaux que j’estime ratés. Quelques coups de cutter rageurs les mettent en lambeaux ou bien, quand je suis plus raisonnable, une couche de blanc rétablit leur virginité. Pour celui-ci, j’hésite. Le mieux est de descendre vers la civilisation et de m’accouder au bar des Mirages, le bien nommé. Je partagerai mes repentances avec l’un ou l’autre des artistes installés dans les anciennes tanneries accolées à la falaise, à la sortie de la ville.   

   Sur la place, les jets de la fontaine oscillent sous les risées du mistral et mon havre préféré inonde les pavés de sa lumière jaune. J’entre. Beaucoup de bruit. Musique et conversations animées. L’ambiance des samedis soir. J’escalade un tabouret face à la tireuse à bière dont les chromes reflètent mon image déformée. Sale tête ! Ghislaine ne remarque pas mon teint terreux et pose un verre de blanc devant moi. Quand on vous sert sans que vous ayez besoin de passer commande, c’est qu’il est temps de réagir. Pourtant je me laisse faire, souscrivant avec Ghislaine et tous les habitués à cette rassurante impression d’immobilité temporelle qui donne l’illusion que notre vie n’est qu’une longue journée bien réglée. 

   Un rapide coup d’œil dans la salle me permet d’apercevoir le bel Ortega menant une discussion animée sous l’immense miroir constellé de chiures de mouches. Je l’aurais repéré sans le voir, à son rire qui est un peu comme l’enseigne sonore du bistroquet. Il discute avec quelqu’un dont je ne distingue que le dos ou plutôt l’échine tant les os de l’homme saillent sous sa redingote noire anachronique. Curieux vêtement, pour un mois de mai !

   Tout en sirotant mon verre de Cassis blanc, je vois la sinistre silhouette se lever. L’homme passe près de moi. Une mèche sombre balaie les reflets verts de son regard tendu.

   Manuel Ortega se lève à son tour et me rejoint au bar. Il me serre contre lui.

   – Te voilà revenu parmi nous, amigo !

  Son haleine empeste l’alcool.

   – Juste un entracte avant de retrouver mes chaînes…

   – Pas ce soir, c’est la fête chez moi !

   Il jette un billet sur le comptoir, m’empoigne par un bras et m’entraîne dans la rue. Je ne suis pas en état de résister.   

   J’ai du mal à le suivre tant ses enjambées sont longues. Soudain, en passant devant la mairie, il stoppe net et désigne le drapeau tricolore.

   – Tu sais que mon père était anarchiste ?

   Je m’arrête, interloqué, ne voyant pas le rapport avec son intérêt pour le drapeau.

   – Ah, bon !

   – La guerre d’Espagne… Il combattait les franquistes. Un homme courageux ! Nous sommes trop mous actuellement. Je suis mou, le monde est une montre molle !

   Il s’approche de  moi.

   – Sa guerre était juste mais… tu vois cette cicatrice sous mon œil ? Il nous cognait, ma mère et moi. Un héros, une brute !

   Je reste silencieux en essayant de recoller les morceaux. Il tend alors le bras vers le tympan sculpté de l’église, de l’autre côté de la rue.    

    – La voici, la vraie révolution ! La beauté silencieuse… Celle qui fait la paix. Douzième siècle, style roman. Très pur ! Je suis né trop tard. J’aurais aimé sculpter ce christ …  

   – Manuel, tu es sculpteur aujourd’hui. Un bon !

   – La beauté me fuit. Ce que j’aime, tu vois, c’est frapper la pierre !

   Son rire résonne entre les façades obscures.

   – Je suis comme mon père, amigo. Una bestia!

   Il m’enserre les épaules. Je tente de me dégager. Quand il est dans cet état, il est à fuir. Il hurle :

   – Le monde est une blessure. Regarde ce clocher, il  poignarde le ciel. La mort n’a aucun droit, bande de gogos !

Un Ta gueule énergique jaillit d’une des fenêtres de la place. Il jure en espagnol et part à grands pas vers la rivière. Je le rattrape et nous marchons côte à côte par les rues mal éclairées.   

   Loin devant nous, une forme efflanquée disparaît dans l’ombre.

– C’est le gars qui était  avec toi au café…

   – Selim, oui. Lui aussi aurait dû vivre au moyen âge. Il aime cette époque depuis que je l’ai emmené admirer les sculptures de Gislebertus.

   – Gislebertus ?

   – Celui qui a sculpté le portail du Jugement dernier et les chapiteaux de la nef de la cathédrale d’Autun, aux alentours de 1130.

   – Houlà ! Ça remonte…

   – Inaccessible beauté ! Je suis tellement loin de cette qualité d’expression.

   – Il est habillé comme en plein hiver.

   – Selim subit une période de glaciation.

   – Complètement givré, oui !

    – Un poète…

   Manuel se met à déclamer :

   – Il a brûlé jusqu’à la moindre brindille de sa hutte de mots / Il n’est plus qu’une écorce calcinée.

   – C’est contagieux, sa dinguerie !

   – Il a écrit ça en Bosnie. C’était un enfant de quinze ans errant dans les ruines. Plus de maison, plus de famille, plus rien ! La poésie puait comme des milliers de cadavres !

   Et il reprend sa marche.

A suivre dans le recueil…

Rature

le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir » (un terroriste de la « belle » langue)

Banlieue nord. Six heures du matin. La nuit s’estompe.

   Un homme promène son chien sur les pelouses de la médiathèque. À six heures trois, il surprend un énergumène occupé à taguer les murs. Son chien aboie et menace le tagueur. À six heures quatre, l’homme gît sur le trottoir, exécuté de deux balles en plein front. Le chien lèche le sang de son maître.

   Deux heures plus tard, Abel Fournier, journaliste à L’Echo des Rues, bien connu des services de police pour sa fréquentation assidue des scènes de crime, franchit la bande plastique qui balise la place. Il interpelle le commandant Grimal qui ne l’a pas entendu arriver, occupé qu’il est à se frotter furieusement les oreilles.

   – Commandant Grimal ! 

   Le commandant se retourne d’un bloc.

   – Ah, Fournier, manquait plus que vous ! La ville est à feu et à sang et nous voilà avec un cadavre sur les bras.

   – Neuf panneaux publicitaires cramés cette nuit à Paris, un en banlieue. Pas de victimes… Quel rapport avec ce qui est arrivé ici ?

   – Lisez donc les inscriptions, là, sur la façade de la médiathèque. Identiques à celles relevées sur les lieux d’incendie dans la capitale. Aarrrr ! Foutue démangeaison !

   – Ça ne va pas mieux votre allergie ?

   – On dirait que j’ai un nid d’aoûtas dans les esgourdes… J’entends plus rien.

   – Dites commandant, j’ai pensé à vous. Ma grand-mère a eu le même genre de problème. Aucun remède n’y faisait. En désespoir de cause elle a bricolé cette pommade qui lui a bien réussi. Voici un pot qui lui restait.

   – Graisse de canard de Saint-Sever… Vous trouvez ça drôle, Fournier ! 

   – Ne vous fâchez pas. Mémé y ajoute toutes sortes d’herbes. C’est magique. Essayez ! Que risquez-vous ?

   – Guérissez-vous… Facile à dire ! Qui vous a prévenu d’abord.

– Pour la gratouille ?

   – Quelle patrouille ? Je vous demande comment il se fait que vous soyez déjà là ?

   Fournier hausse le ton.

   –  Secret professionnel ! Dites, est-ce que votre labo a une idée concernant l’affaire de cette nuit ?

   – Cessez de bramer, je ne suis pas sourd ! Qu’ont-ils à nous apprendre, les zigotos  de la PTS ? Que les débris de verre ramassés proviennent de bouteilles transformées en bons vieux cocktails Molotov ? Du temps et de l’argent perdus, Fournier. De toute manière, je ne vous dirai rien. Vous n’êtes qu’un gratte-papier. Utilisez vos méninges, bon sang ! Étudiez ce qu’affichaient ces panneaux publicitaires. Le sens du message, toujours chercher le sens ! Quel titre, votre canard, ce matin ?

   – PARIS BRULE-T-IL ?  Mon rédac chef est un poète !

   Quelque part dans la ville, un homme compose un court texte à l’aide de caractères en plomb corps 24, un matériel pédagogique réformé. Il sourit benoîtement en calant le composteur sur le chariot. Dix panneaux publicitaires brûlés en une seule nuit ! Et il y a eu aussi cet importun surgi avec son chien au mauvais moment devant la médiathèque. Il parlait mal. D’un vulgaire. Un de moins ! Encrage, tour de manivelle. Son chef d’œuvre apparaît, un slogan imprimé sur fond rose fuchsia : Français PUR, PUR Français 

Suite dans « Pastel noir »

Faucheur d’ombre

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Dessin à la plume (Joël Hamm)

Point de côté.

   Poignard sous les côtes.

   Essoufflé, Marco Pasini cesse de courir. Il n’est pas sûr d’avoir semé ses poursuivants.

   Il se retourne.

   Personne dans la rue. Le quartier est calme.

   Canicule.

   Des gouttes de sueur coulent de son front et se vaporisent dès qu’elles touchent le trottoir chauffé à blanc. De ses doigts écartés, Marco remet en ordre ses cheveux avant de pousser la porte de la Médiathèque.

   Il hésite un instant, se dirige vers les toilettes du sous-sol.

   Espace climatisé.

   Sa chemise trempée est un suaire glacé. Il se passe de l’eau froide sur le visage, scrute son reflet dans le miroir.

   Pourquoi fuir ?

   Il boxe le mur.

   Douleur à la main.

   Des pas dans l’escalier.

   Il se précipite dans l’un des trois WC, tourne le loquet avec précaution. Attend.

   Fait comme un rat.

   L’eau d’un lavabo coule. Assis sur la cuvette, cœur battant, Marco entend un homme tousser.

   Soufflerie du séchoir électrique.

   L’homme remonte l’escalier.

   Cinq ans auparavant, Marco Pasini quittait la région parisienne pour habiter cette ville de province étouffante. Ils ont fini par le retrouver.

   Le téléphone avait sonné un peu après midi, alors qu’il dormait harassé par une nuit à décharger des camions frigorifiques. Légèrement comateux, il avait attendu qu’une voix se manifeste mais n’avait perçu qu’une respiration au bout du fil. Il avait raccroché et s’était souvenu d’appels semblables les jours précédents. Sur le moment, il n’y avait pas prêté attention.

   Il était sorti pour prendre un café au bar, en face de chez lui, et son rythme cardiaque s’était accéléré à la vue du journal ouvert qui traînait sur le comptoir.  Sur la photographie qui occupait un quart de page, entouré de sa cour, plastronnait celui pour qui, dans sa jeunesse, il aurait sacrifié sa vie. L’homme qui l’avait brisée comme si c’était celle d’un rat surpris dans son plateau de fromage : Maurice Fontana, le maire de Charnis, une ville de la banlieue parisienne. La photographie le montrait inaugurant le nouveau Centre Culturel. L’article rappelait le passé scandaleux de Fontana et son irrésistible ascension vers la lumière et la probité. Visage fripé, cheveu rare mais l’œil toujours vif, Fontana fixait l’objectif  et semblait s’adresser à Marco. Tu vois, je t’ai retrouvé…

La suite dans le recueil « Pastel noir »

Bloody girl

le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir » (la naissance d’une tueuse)

Beyoncé

   –…Si un jour je fais du ciné ? Ben, je garderai mon nom : Daya. Daya Diallo. Ça pète, non ? Mon look ? J’ai un peu tout essayé…Le genre lionne, comme Beyoncé, tu sais, son concert à Central Park. Ouais, d’accord, c’était il y a longtemps. N’empêche, j’ai choisi la même coupe pour le mariage d’Alfa… mais pas en blonde. C’est has been. En rouge feu… Quatre heures chez la coiffeuse…Pas évident ! Nous, les peuls, on a des cheveux à peine ondulés. Alors pour les friser… Les fringues ? Tu vois la robe au crochet de Beyoncé ? C’est ça, à franges… Mais pas jaune, orange ! J’étais bombax avec. Sauf qu’il faut être championne de kung-fu pour casser les petits cons qui te traite de pute… C’est du passé tout ça…Maintenant que je bosse j’ai tout remis à zéro. Sage, la fille ! Rien qui dépasse… Je suis revenue aux cheveux lisses… Pas rouges. Genre carmin foncé, si tu vois. Tiens, je te snape un selfi. Dis, quand est-ce que tu reviens par ici ? Tu me…

   – Daya ! À qui tu téléphones ? Arrête ! Ittuni ! Viens, Daya !

    Bon, je te rappelle, Kali… Ma mère pique sa crise… Dur, dur oui… Bises !

   Daya sort de sa chambre, s’approche de Salimata qui trie des photographies sur la table du salon.

   – Lâche moi, m’man, je suis majeure !

   – Longtemps…longtemps qu’Alfa n’est pas venu.

   Daya se tourne vers sa jeune sœur Dialikatou qui joue sur son smartphone.

   – Tu peux pas la sortir un peu, Diali ? Je vais les brûler ces photos.

   – Vas-y, toi ! Elle veut pas bouger de là.

   – Daya, ndaar ! Regarde !

   Sur le cliché que désigne Salimata on voit son fils Alfa et son meilleur ami, Marco, qu’on appelle aussi le rital parce qu’il a purgé six mois de prison en Italie. En réalité, il est d’origine Wolof. Son véritable nom est Bolikoro Demba. Il pèse un bon quintal et mesure près de deux mètres. 

   Daya a une moue de dégoût. Marco est sa hantise. Elle le déteste depuis la fête de son onzième anniversaire. Après le repas, penchée à mi corps sur la rambarde du balcon, elle discutait avec Diouma, sa copine de l’étage en dessous. Brusquement, elle s’était retrouvée suspendue à dix mètres du sol. Marco riait et la tenait agrippée par une jambe et un bras. Daya avait hurlé. À peine reposée sur le balcon, elle avait vomi son poulet Yassa. Alfa s’était fâché avec Marco. En fait, depuis quelques temps, elle ne pense qu’à lui et pas seulement à cause de l’histoire du balcon. Salopard de rital wolof !

   Maintenant Salimata brandit une photo du mariage d’Alfa. Celle où elle rayonne dans son boubou bleu indigo orné de losanges colorés. Près d’elle, Alfa embrasse Sandrine, la petite gauloise blonde en robe de soie sauvage blanche qui paraît encore bouleversée d’avoir été fichue dehors par ses parents. Son frère Manuel se tient un peu en retrait. Aucun autre membre de leur famille n’est venu au mariage. Près des mariés, Marco le rital se penche sur le décolleté de Daya.

    Salut, Bloody girl ! s’était exclamé Marco le rital en voyant Daya descendre du taxi devant la mairie de Stains. Salimata n’avait pas tout de suite reconnu sa fille, onduleuse sirène en  robe de dentelle orange bien trop moulante. Sa crinière flamboyait dans la lumière matinale. Seul son frère Alfa s’était extasié sur sa beauté. À coté de Daya, la mariée ressemblait à la pleine lune un soir de brouillard.

   Daya avait repoussé les assauts du rital à deux reprises au cours de la journée. Le coup de genou dans les couilles, il ne l’avait pas volé. Ça s’était passé aux toilettes. Au sous-sol du restaurant, pendant que la noce dansait. Respecte-moi, et tu vivras vieux ! lui avait lancé Daya pendant qu’il se tordait de douleur. Une affaire en suspens, avait pensé Daya. Si quelqu’un t’a mordu, il t’a rappelé que tu as des dents.

   Daya s’empare de la photo et l’emporte dans sa chambre. Elle s’approche de la fenêtre. Sous les lampadaires du parking, il y a cette tache sombre qui résiste à la pluie…

A suivre dans le recueil « Pastel noir »

La vague

un extrait d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Avant la nuit

Lundi 21 juin 2015 –  22h42 – Pleine mer

   La fenêtre de sa chambre est ouverte. Elle écoute la mer mener sans trêve ses trains de vagues à l’assaut de la côte. De temps en temps, une lame plus forte résonne au fond des cavités rocheuses. Elle compte les vagues pour vérifier la périodicité du phénomène. Habituellement, ce calcul l’aide à s’endormir mais ce soir la mer lui refuse sa berceuse.

   Elle se lève, se traîne dans la salle de bain, presse l’interrupteur. Le miroir jaillit de l’ombre, impitoyable. Elle essaie de sourire à son visage raviné par la lumière du néon. Pourquoi pleurer, pour qui ? Elle reste longtemps devant le miroir. Ses larmes se tarissent. Une petite reniflette, elle se mouche, roule en boule le mouchoir de papier, s’adresse quelques grimaces. Enfantillage. Apitoiement ridicule… Elle embrasse son reflet qui ne fait rien pour elle en retour.

   Son entourage la croit forte parce qu’elle ne se plaint jamais. Elle résiste, espère. Mais quoi ? Mais qui ? Tous aveugles et ignorants ! Tous ceux qui passent sans la voir … Et elle ? Est-ce qu’elle essaie seulement d’être vue, de voir qui la regarde ? À quoi bon rejouer ce jeu, séduire, être séduite, voir, jour après jour, s’abîmer joie et fantaisie dans le marais des habitudes, des tracasseries quotidiennes, des déceptions…

  Elle  se passe un peu d’eau fraîche sur le visage. Assez de misérabilisme ! À trente ans, la vie est devant soi. En principe. Il faudrait qu’elle reprenne ses démarches pour le divorce, et adieu Théo ! Mais qui connaît la procédure qui efface les vieilles images et les noie dans leur saumure quand elles viennent polluer vos rêves et gâcher votre sommeil ?

   Elle branche son cerveau sur le rythme du ressac qu’elle entend depuis sa chambre mais, quand elle ferme les yeux, elle ne voit qu’une vague immobile, cristallisée, figée. Elle songe à son geste stupide, tout à l’heure, quand elle a découvert Théo endormi sur le canapé. Elle s’est agenouillée près de lui et a déposé un baiser au creux de sa main abîmée qui gisait dans la lumière. Elle pense qu’elle est incohérente. Une folle.

   Elle se lève, passe une robe légère et sort dans la nuit. Le chemin serpente entre les genêts. Elle le suit en écoutant le grondement de la mer, inlassable.

Miroir, mon amour

Le début d’une nouvelle extraite de recueil « Pastel noir »

Un miroir brisé. Une malédiction qui tarde à venir. Il suffit d’être patient...


Auto portrait – Léon Spilliaert

Posté à la fenêtre de sa chambre, Ugo capture le soleil avec son petit miroir. Il promène la tache de lumière sur la pelouse et vise un chat qui passe. Les convulsions du rectangle lumineux agacent le chat qui bondit après lui. Le jeu dure quelques secondes puis, désappointé par l’immatérialité et la vivacité du reflet, l’animal abandonne la partie et disparaît sous un bosquet.

   Déçu par le manque de persévérance du chat, Ugo dirige son miroir vers la façade de l’immeuble voisin. La parcelle de soleil explore quelques fenêtres sombres, révèle la couleur d’un papier peint, éclaire les perles de verre d’un lustre avant de se poser sur le visage d’un homme accoudé à son balcon, tout en haut du bâtiment. L’homme, ébloui, fait un geste de menace. L’enfant recule vivement et lâche le miroir qui se brise sur le sol. Il entend des pas. La porte de sa chambre s’ouvre brutalement.  

   – Sept ans de malheur !  grogne sa mère, furieuse.

   Accroupi sur le carrelage, Ugo lève vers elle un regard dépité. Il tient les restes du miroir entre deux doigts. Une bête morte. C’est un petit miroir d’appoint encadré de plastique bleu et muni d’une petite patte à l’arrière. Son père s’en sert pour se couper les poils du nez.

   Il tend le cadavre à sa mère. Les deux morceaux de verre encore sertis dans le cadre tombent et font des trous de lumière dans le carrelage. Il ramasse un éclat plus grand que les autres, y voit au passage le reflet de ses yeux et des larmes rouler sur sa joue.

   Vive douleur.

   Une écharde de verre s’est piquée dans son pouce. 

   – Tu vois. Ta punition commence, dit sa mère. Tu n’en feras jamais d’autres ! Ne touche plus à rien et ne va pas mettre du sang partout ! 

   Devenu adulte, Ugo se souvient avec effroi des taches de sang vermeilles sur le blanc étincelant de l’émail du lavabo. Il associe cette image à celle de son œil morcelé par l’éclat de miroir brisé et aux paroles proférées par sa mère.

A suivre dans le recueil…

Consolations

Un extrait d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Une disparition, une recherche, le mal à l’œuvre…

Dessin crayons de couleurs – Joël Hamm

Des coups à la porte. D’autres coups. Plus forts. Habib bondit hors de son lit. Son pied roule sur une bouteille vide. Mauvais whisky. Il s’était pourtant promis de ne plus…

   Il enfile un pantalon, se cogne à la commode. Battements sous son crâne. Il ouvre sa porte. Samy est là. Regard de cinglé. Il entre.

   – Je cherche Alexia ! Hier soir, elle m’a faussé compagnie au bal des pompiers.

   – Qu’est-ce qu’elle foutrait ici, ta sœur ?

   – On ne sait jamais.

   Habib a la voix pâteuse, il hausse les épaules.

   – Pourquoi tu ne m’as pas emmené ? Je t’attendais, comme tous les samedis soir…

   –  Tu ne danses pas !

–  Et alors, d’habitude ça n’empêche pas. C’est Alexia, qui ne voulait pas que je vienne ?

   – Eh ! Je te parle de la disparition d’Alex, là !

   Habib baisse la tête.

   – À une heure du mat, au moment de rentrer, plus d’Alex ! J’ai sillonné les routes alentour. Personne. On ne l’a pas revue. Ma mère a prévenu la police.   

    Habib se tait. La passion qu’il entretient pour Alexia est son jardin secret. Elle et Samy habitent l’immeuble en face du sien, au cinquième étage. Depuis sa fenêtre, Habib passe des soirées entières à les épier. L’hiver, c’est facile, les pièces sont éclairées. Leurs ombres sont projetées contre les rideaux tirés, celles de Samy et d’Alexia à table, celle de Maria qui sert. Le père est mort depuis longtemps. Dès qu’il fait beau, Alex bronze sur le balcon. Habib la contemple à la jumelle. Il essaie bien de la chasser de son esprit, buvant comme un trou, allant jusqu’à sniffer des comprimés de Ritaline écrasés qui lui restent de son traitement mais son tourment est inexpugnable. Il aime Alexia depuis le premier jour où il l’a vue. Elle avait dix ans, comme lui. Son rire clair, ses boucles blondes… Il n’osait pas l’approcher, alors il avait eu une idée géniale : apprivoiser son frère, devenir son intime. Samy a deux têtes de plus que lui et des muscles noueux qui roulent sous sa chemise comme un congrès de cobras. Des bataillons de psychologues scolaires se sont égarés dans le labyrinthe désolé de son intellect. En devenant l’ami de Samy, Habib pense qu’il lui a offert une greffe de cerveau. À eux deux, ils forment un être complet et ne ratent jamais une occasion d’exprimer leurs talents. Ils se trouvaient en cinquième avec deux ans de retard lorsqu’ils ont organisé leur premier trafic. Ils faisaient macérer du trèfle dans un mélange aromatique composé de cire à parquet, de miel et de vinaigre, tassaient la mixture puis la laissaient sécher au soleil. Enveloppé de papier alu, ça ressemblait à des barrettes de hasch. Samy les refourguait à ceux de troisième. Sa taille et son regard noir étaient des arguments de vente à faire pâlir d’envie un assureur. Bilan : une dizaine d’ados malades comme des chiens. Le principal du collège les avait convoqués.

   – Ce n’est peut-être que de la fumette pour lapin, avait-il fulminé, mais vous êtes des empoisonneurs. Vous mériteriez dix ans de clapier !

   Il avait ri de sa plaisanterie avant de les exclure et de les signaler à la gendarmerie.

   Samy n’est pas le pote idéal mais Habib n’en a pas d’autre. Surtout depuis qu’il est adulte. Samy travaille à l’usine de verrerie. Il s’est offert une petite japonaise d’occasion qu’il a transformée en monstre de la route : couleur framboise écrasée, ailerons acérés, jantes extra larges et sono d’enfer qui occupe tout le coffre. Habib est sans famille, sans emploi, il touche des aides sociales et vit dans le trois pièces qu’il occupait avec ses parents avant qu’ils ne repartent dans leur pays natal. Depuis que le service des HLM s’est aperçu de ça, il est menacé d’expulsion. Il parvient à peine à se nourrir et a bien du mal à faire le plein de sa 206 pourrie. L’ascension sociale de Samy le rend jaloux. Grâce à lui, il a pourtant atteint son but : approcher Alexia. Même s’il doit se contenter de la téter des yeux.

   – On prend ton tas de boue, décrète Samy. Faut qu’on la retrouve !

A suivre dans le recueil…

Némésis

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir » sur le thème du plagiat.

(Collage et crayons de couleur – Joël Hamm)

Pierre Dubreuil luttait avec l’héroïne de son nouveau roman. Elle lui résistait, n’en faisait qu’à sa tête et finalement lui échappait, marchant vers un destin qu’il peinait à imaginer. La dépression le guettait.

   Il ouvrit son agenda au 10 août. Son stylo Mont Blanc resta quelques secondes en suspens, appuyé sur l’air moite, puis il se mit à écrire : Canicule ! Chienne de chaleur ! Chien, roquet, cador, clebs, toutou… Médor… Ouah ! Ouah !

   Désespérant ! Il biffa ses facéties. La climatisation de son bureau avait rendu l’âme trois jours plus tôt. Il dégoulinait.

   Il se leva, ouvrit un minuscule frigo, dégoupilla une canette qu’il lampa d’un trait. La bière rejaillit immédiatement par tous ses pores. Il s’approcha de la fenêtre ouverte. Un souffle brûlant assaillit ses poumons. Il se pencha. Une traînée éblouissante s’étalait sur les capots des voitures garées trois étages plus bas. Paris au mois d’août… Il imagina l’effet d’une chute, s’éloigna de la fenêtre. Aucun attrait pour le suicide. Juste un coup de chaleur, un peu de fatigue. Rien de grave.

   Ecrivain reconnu, directeur de collection dans une maison d’édition de la rive gauche, Dubreuil espérait encore beaucoup de la vie.

   Il tapota sur son ordinateur portable, afficha le dernier chapitre de son roman en cours d’écriture. Il commençait à détester son personnage principal, une femme dont il saisissait mal la psychologie. Il  éteignit l’écran, referma la boîte de Pandore de ses chimères, comme il l’appelait pompeusement et avisa les cinq manuscrits empilés sur son bureau. Cinq rescapés de l’écrémage effectué par sa brigade de lecteur. Il devrait les examiner à son tour. La routine : lire la première page, deux si affinité, survoler le reste, piocher une phrase par-ci par-là, jeter un œil à la conclusion et, enfin, prendre une décision : poubelle ou lecture approfondie. Il fallait bien consentir à éditer quelques talents secondaires…

   Dubreuil sonna le secrétariat.

   – Sylviane ?

   – Non, monsieur, Paula. Paula Messine. Vous savez, la nouvelle stagiaire.

   Il marqua une pose, charmé par la voix de la jeune femme.

   – Je pars à la campagne, dites à Sylviane qu’elle m’y rejoigne ce week-end. Même tarif que d’habitude. Elle connaît le chemin…

   – Sylviane est en congé, monsieur.

   – Dans ce cas, Paula, c’est à vous que je confie cette tâche.

   – Ce serait un plaisir monsieur Dubreuil, mais…

   – Je descends vous expliquer.

   Il raccrocha, s’épongea le front et le tour du cou. De sa sacoche, il tira une fiole d’essence de lavande dont il s’aspergea les dessous de bras.

   Dubreuil qui vouait un culte aux stars américaines des années cinquante, trouva à Paula un faux air d’Ava Gardner jeune, en plus vulgaire. Il se faisait fort de la convaincre. Elle viendrait l’assister chez lui, à domicile, que ça lui plaise ou non.

   Paula refusa sa proposition, malgré les menaces. Une forte tête, cette sainte nitouche. Finalement, elle lui évoquait Bette Davis jouant le rôle de Rosa dans La Garce de King Vidor. Dubreuil prenait conscience qu’il n’aimait pas les brunes.

   Il se retrouva donc seul à la campagne.

   Le temps avait changé, il grelottait dans sa maison forestière humide perdue au cœur de la forêt du Morvan, avec son roman à terminer et cette corvée : lire les cinq manuscrits en attente.

   Il en saisit un au hasard et commença à le feuilleter.

A suivre dans le recueil…

Sortie de route

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

(Dessin crayons de couleurs et encre – Joël Hamm)

La route. Droit devant ! Toute tracée. Celle où tu es né, où tu mourras. La même. Toute ta vie. Sauf si un pas de côté t’en détourne…

   Pour moi, ça s’est passé quand j’étais ado, mon changement de voie.

   Claude Bernier m’avait repéré parmi son troupeau de colleurs d’affiches. Sans doute parce que j’étais le plus vif de la bande et que je savais me battre avec ceux qui nous tombaient dessus certains soirs. Je ne savais rien de ses idées. J’avais dix-sept ans et besoin de thune. J’étais étonné mais fier aussi que Bernier s’intéresse à moi. Il a commencé par me confier de petites responsabilités : recruter les costauds de son service d’ordre, lui raconter l’ambiance de mon quartier, les réactions des gens à tel ou tel événement. Puis il m’a demandé de l’accompagner dans ses déplacements. Il m’invitait chez lui. Sa femme, Eliza, m’aimait bien, c’était réciproque. Je me suis souvent demandé comment elle pouvait supporter un type comme Bernier, elle si lumineuse et droite, si étrangère à nos turpitudes. Elle était belle et avait dix ans de moins que lui. Ils ne pouvaient pas avoir d’enfants. Assez rapidement, j’ai eu une chambre à ma disposition dans leur grande maison des bords de Marne.

   Mes parents s’accommodaient très bien de cette situation. Ils avaient assez de soucis avec mes cinq frères et mes deux  sœurs.

   Bernier se sentait une âme de Pygmalion mais j’étais une pâte difficile à modeler. Il était jaloux d’Eliza qui s’amusait – s’obstinait, compte tenu de ma balourdise – à m’enseigner ce qu’elle nommait  les bonnes manières. Avec elle, je me laissais faire, sa beauté et sa joie de vivre m’éblouissaient. Grâce à ses encouragements, à sa ténacité, j’ai réussi à suivre mes études jusqu’au bac. J’étais devenu son confident, je le suis resté par la suite. J’étais aussi celui de Bernier que je ne quittais pas d’une semelle et je m’accommodais tant bien que mal de ce double jeu. Je cumulais toute les fonctions auprès de lui : chauffeur, porteur de valise, organisateur de campagnes électorales, chien de compagnie, bavant à sa seule vue. Pas besoin de colle pour ses affiches : un simple coup de langue aurait suffit. J’étais le roi de la propagande, un fer de lance idéal dans les quartiers qu’on nomme difficiles, ma patrie. C’est ce qu’il croyait. J’étais devenu un renégat. Mes proches ne me reconnaissaient plus dans ce type tiré à quatre épingles, arborant cravate de soie et sourire de vainqueur. Je profitais pleinement des avantages offerts mais j’évitais de garer ma BMW flambant neuve dans les rues de la cité quand je venais voir mes parents.

A suivre dans le recueil…

Un été à tuer

Le début d’une nouvelle extraite du recueil  » Pastel noir »

Vers la mer…

Romain venait de traverser à vélo une bonne partie de la ville. Il était sept heures du matin et il suait déjà. Trois semaines que la canicule ne desserrait pas ses crocs. Les habitants de la cité restaient cloîtrés chez eux, volets fermés, tandis que dehors les chiens dansaient le be-bop en traversant des coulées de goudron fondu.

   Les mômes se terraient dans les caves, occupés aux besognes de leur âge. Romain et son ami Steven ne les fréquentaient pas. Ils ne voulaient plus subir les lubies des grands. Spécialement les vicelardises des frangins de Romain, tous très ingénieux dans la turpitude. Des connards ! avait résumé Steven. T’as vu leur prénom : Bryan, Brandon, et l’autre là, ta sœur, Heather ! Merde, on est en France ! s’était-il exclamé oublieux de son propre cas. Comment ça se fait que t’as échappé à ça ? Romain lui avait expliqué qu’en réalité sa mère avait voulu l’appeler Robin (en prenant l’accent américain). Elle venait d’accoucher à la maison et elle avait écrit le prénom du bébé sur un bout de papier pour que le père de Romain (paix à son âme !) ne se trompe pas en le déclarant. Le pater avait d’abord fait la tournée des bistros, histoire d’arroser la naissance de son fils avec ses copains, puis il s’était rendu à la mairie, avait retrouvé la note chiffonnée au fond de sa poche et l’avait lue au secrétaire en prononçant Robin à la française. Le type de l’état civil, un peu sourdingue, avait inscrit : Romain. C’est sans doute pour cette raison que sa mère ne le blairait pas particulièrement. Et aussi parce qu’il ressemblait un peu trop à son père (Paix à son âme, et ne va pas picoler comme lui !)

   Steven était au rendez-vous, pile poil ! Il slalomait entre les boîtes de bière vides qu’il avait alignées sur le parking de son immeuble. Il cabra son biclo et roula sur la roue arrière jusqu’à Romain qui remarqua que son copain ne s’était encombré d’aucune réserve. Une fois de plus.

   – T’as même pas pris une bouteille de flotte ! Je te préviens, Steven, je partage pas mon casse-dalle avec toi !

   – M’en fous, j’ai chouré de la thune à ma mother ! Je trouverai quelque chose en route.

   – T’es pas honnête !

– Je savais pas que tu connaissais ce mot. On y va ? Tu choisis le prem !

– S’tu veux … Tout droit !

   Leur jeu consistait à choisir une direction à tour de rôle et à pédaler tant qu’ils pouvaient. C’était un bon moyen de passer le temps, de tuer l’été. Quatre heures de route au hasard, deux heures de repos pique-nique et au moins cinq heures pour revenir car les fréquents changements de direction à l’aller ne facilitaient pas le repérage de leur itinéraire de retour. Tout au long du trajet, ils échafaudaient des plans vaseux. Projetant par exemple de transformer leur vélo en pédalo et de faire le tour du monde. Pas trop loin de la côte, tu piges. On risque rien…

   Après quelques kilomètres, ils roulaient torse nu, leur maillot noué autour du crâne, dérisoire protection contre le soleil qui montait dans le ciel laiteux, implacable rondelle incandescente floutée par la brume de chaleur. À une croisée de routes, Steven fit couiner ses freins et mit pied à terre. Il désigna une pancarte.

   – Jablon ! T’as vu, c’est par là.

   – Et alors ?

   – Y’a la mer à Jablon. On y va.

   – Sauf que c’est à moi de choisir la direction.

   – Marre, fait trop chaud. Là-bas on piquera une tête.

   – C’est loin !

   – Deux heures de route. Si on pédale bien.

   – On n’aura pas assez de temps pour revenir à l’heure.

   Steven sortit un billet de vingt euros et l’agita sous le nez de Romain avec un sourire aguicheur.

   – On se paiera une glace.

   – À deux boules ?

   – À trois, si tu veux.

A suivre dans le recueil…

Constipation blues

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Voisins (huile et pastel sur toile – Joël Hamm)

Trois jours et trois nuits sans sommeil. Qui dit mieux ?

   Flora dort à mes côtés, telle une gisante. Indifférente à mes insomnies. La semaine dernière, nous avons eu une dispute parce que je refusais de jouer aux cartes avec elle.

   – Tu n’es pas drôle, m’a-t-elle asséné. Tu es un tiède, de ceux que Dieu vomit !

   Eternel reproche. Elle a continué :

   – Et puis, j’en ai assez de décider à ta place. Même moi tu ne m’as pas choisie. Tu t’es laissé séduire !

   – C’est donc que je te plaisais, moi, la vomissure de Dieu, ai-je péroré en affichant mon sourire le plus énervant.

  – Je te croyais plus déterminé.

  – Tu n’as pas toujours boudé ma tiédeur, madame la frileuse.

  – Tout ce que tu fais quand on discute, c’est noyer le poisson, a-t-elle conclu.

 – Noyer le poison ! l’ai-je repris.

 Elle a haussé les épaules et m’a abandonné à mon marasme.

   Nos fâcheries me minaient, j’en perdais l’appétit. Ça tombait bien car je ne parvenais plus à expulser le moindre déchet de mes intestins. Ils menaçaient d’exploser dans une apocalyptique odeur d’égout. J’allais sombrer dans le désespoir quand une image du passé éclaira soudain ma conscience : ma grand-mère se relevant à demi assommée alors que je la regardais, tout penaud d’avoir poussé la porte qu’elle s’apprêtait à franchir. Je l’avais aidée à se relever en lui demandant pardon d’avoir ouvert si brutalement quand elle s’était exclamée : C’est la faute à pas de chance ! Tu ne pouvais pas savoir que j’étais derrière… Un mauvais hasard, c’est tout !

   Ce souvenir d’enfance me fit comprendre à quel point Hasard et Chance – ou plutôt Malchance – avaient joué un rôle de premier plan dans ma vie. J’avais envie de crier à Flora et à tous ceux qui croient diriger leur vie :

    – Bande d’inconscients, le Hasard est plus fort que vous. Vos décisions comptent pour du beurre !

   J’étais furieux. Ah ! Je ne savais pas choisir ! Ah, il fallait jouer ! Je fonçai sur la commode où sont rangés nos jeux de société et trouvai là le conseiller idéal. Un magnifique dé ancien en ivoire.

   Très excité par ma trouvaille, je m’enfermai dans les toilettes que je visitais en vain depuis plusieurs jours. Une question me tarabustait depuis cette fameuse dispute. Elle revenait jour et nuit tel le fouet sur le dos du galérien : rester ou partir ? Finir ma vie près de Flora ou bien la quitter et vivre seul. Libre de ne jamais faire de choix. Excédé par mes tergiversations, je lançai rageusement le dé sur le carrelage en lui demandant de répondre à ma première interrogation :

   Rester ?

   Il rebondit contre la plinthe avant de se stabiliser.

   Cinq !

   Le sort semblait m’indiquer le chemin de la chambre où je pourrais continuer à creuser mon sillon dans le matelas aux côtés de Flo, nuit  après nuit. Je relançai tout de même le dé.

   Partir ?

   Six !

   Je jubilais, assis sur la lunette des WC, concentré sur ma constipation qui restait insensible à mon exaltation.

   Depuis ce bouleversement, je médite mon départ, bercé par de vieux blues que je passe en boucle comme : I can’t be satisfied de Muddy Waters, The thrill is gone de BB King ou Constipation blues de Screamin’ Jay Hawkins, un air qui ne semble pas troubler Flora. Je l’ai toujours connue ainsi : maîtresse d’elle-même et peu encline à l’affolement. Tout de même, je m’inquiète car je me souviens que Screamin est mort d’une occlusion intestinale. Je devrais consulter.

….La suite dans le recueil

La petite fille

un extrait d’une nouvelle du recueil « Pastel Noir »

Elle

Aujourd’hui je déambule, indifférent au décor. Les platanes et les marronniers du parc des Buttes Chaumont sont encore debout. Au contraire des humains, l’âge leur a donné de la force. Sous leur ombrage, effondrés sur les bancs, des vieux birbes auxquels je ne voudrais pas ressembler ressassent des anecdotes blettes en lançant du pain aux canards du lac. Certains ont été mes camarades de classe. Une fois, je leur ai demandé s’ils se souvenaient de Lola et d’Esther, sa mère, qui était couturière à domicile. Ils ont bougonné en chassant de la main les images d’un passé aussi ranci qu’eux. C’est vieux tout ça…  

   Nous allions à l’école du passage Louvet, actuellement baptisé rue Jean-Pierre Bloch. Lola côté filles et moi chez les garçons. Ma mère était femme de ménage et mon père travaillait aux halles une partie de la nuit et de la matinée. J’étais souvent seul à la maison. Mon cartable sur le dos, je me postais derrière la porte et, quand j’entendais celle d’à coté s’ouvrir, j’attendais un peu et je sortais. Les premiers temps, j’ai suivi Lola et sa maman à distance mais, après quelques jours de ce manège, elles m’ont attendu et nous avons pris l’habitude de partir à l’école ensemble. En fin d’après midi, nous allions au parc des Buttes Chaumont. Une fois, Lola m’a invité chez elle à son anniversaire. Ma mère a catégoriquement refusé. Des gens qui ne parlent pas correctement le français ! Des parasites… Pure méchanceté envers des personnes qui n’avaient que leur joie de vivre pour résister aux duretés de l’époque. La cloison de notre appartement était mince. Ecoutez-les, ces deux rastaquouères, c’est la guerre et elles chantent ! fulminait ma mère.  Si ça continue, je vais porter plainte !

La bleue

Troisième nouvelle du recueil « Pastel Noir »

Poirier

La pluie devient plus drue puis l’orage se déchaîne. Il court sur le trottoir de l’avenue. Les voitures l’éclaboussent au passage. Il se réfugie sous un Abribus, pose sur le banc son sac à dos maculé de boue. Au moment où il relève la tête, il le voit passer, silhouette massive courbée sur une moto de faible cylindrée qui vaporise les flaques, gorille casqué enserrant entre ses jambes un ridicule coursier customisé d’autocollants fluo. Non, ça ne peut pas être lui ; à cette heure-ci, il trime à l’usine, sur sa chaîne de montage. Il recule précipitamment au fond de l’Abribus et attend, le cœur battant. La pluie martèle le toit. Quelques secondes passent. Ne tenant plus en place, il reprend son sac à dos et tente une sortie. Perdu ! Son père, c’est bien lui, roule au ralenti, sur le trottoir. Dans sa direction. Il se fige, n’ose plus faire un geste malgré la pluie qui le glace. Le paternel met pied à terre et lui désigne l’Abribus où il gare son misérable engin avant d’ôter son casque. Sa chevelure grasse dégouline dans son cou. Il domine son fils de son mètre quatre-vingt-dix. Ses épaules de cuir fument.   

   – T’es pas sur le chemin du collège, ni sur celui de la maison, mon gars. D’où tu viens,  Willie ?

   Il tâte les vêtements de son fils.

   – Des coups à choper la crève ! Tu me réponds, oui ou merde ? Faudrait pas que tu te remettes à faire des conneries.

  À cet instant Willie se souvient que son père était de piquet de grève depuis la veille. Ses cernes désignent sa fatigue et son haleine révèle les nombreuses canettes qu’il a dû s’enfiler avec ses potes devant le feu de pneus qu’ils ont allumé à la porte de l’usine. Il fixe Willie, son index épais brandi devant ses yeux.

   – Normalement, t’as cours à cette heure-ci.

   Willie sent le tremblement dans sa mâchoire. Il bredouille :

   – Le prof de math…

   – Quoi, le prof de math ?

   – Absent, il est absent…

   – Ça n’explique pas ce que tu fous là.

   – Raccompagné Michaël… habite du côté de la Marne. Tu sais, je t’en ai parlé…

   – Connais pas. Je te donne mettons…

   Il consulte sa montre, une copie de Rolex mastoc.

   – Vingt minutes pour être à la maison. Top chrono !

   Willie le regarde enfourcher sa bécane et démarrer dans un nuage bleuté dont l’odeur stagne quelques secondes sous l’abri…

etc…

ALIZES

Deuxième nouvelle extraite du recueil « Pastel noir« 

Tempête

Jeudi 21 septembre 2017

   J’entre au lever du soleil dans la baie de Lampaul. Le ciel clair est parsemé de petits nuages floconneux auréolés de lumière. Une légère brise égaye la mer.

   Je jette l’ancre.

   Autour de moi les équipages s’activent et, l’un après l’autre, les bateaux de plaisance quittent le mouillage.

   Je dors une partie de la journée et le soir je me rends à Lampaul.

   Dix-huit heures.

   L’homme que je dois retrouver n’est pas au rendez-vous à l’hôtel du Fromveur. J’écluse deux pastis. Au moment de payer, je m’aperçois que je n’ai pas mon portefeuille. Je n’ai qu’un peu de monnaie au fond de la poche, juste de quoi régler mes consommations. Je me revois sur la plage de Custren. J’ai dû y perdre mes papiers et mon argent. L’homme n’est pas venu. Je rentre au bateau.

   Vendredi 22 septembre 2017

   Je bricole un panneau « À Vendre » et j’expose sur le quai le matériel de sécurité du cotre.

   Pas d’amateur.

   Je suis obligé de faire la manche devant l’église. Les passants me regardent comme une bête curieuse. Il ne faut pas que je m’attarde sur l’île. Au Fromveur, personne n’a vu mon acheteur. Personne ne le connaît.

   Amertume.

   Où aller maintenant ?

   Encore une nuit agitée.

   Cauchemar… Toujours le même !

   Je suis bien éveillé maintenant.

   Je me souviens.

   Je me retrouve au milieu de l’Atlantique, comme il y a cinq ans.

   C’est le flot d’eau glacée qui m’avait réveillé ou plutôt dessoûlé. La cabine était sens dessus dessous. Je m’en étais extrait en butant sur les objets renversés.

   Personne sur le pont.

   Erwan avait disparu.

   Je m’en voulais de l’avoir abandonné, seul à la barre, inexpérimenté. Il avait dû basculer à la mer quand la déferlante avait couché le voilier.

   J’ai sillonné la zone pendant des heures. En vain.

   Plus tard, j’ai découvert que la trappe d’accès du réservoir d’eau s’était ouverte. Plus une goutte d’eau douce. J’étais pressé de rejoindre le premier port venu mais le vent a faibli.

   Mer d’huile, pétole.

   Le moteur est tombé en panne.

   Radio noyée.

   Impossible d’appeler les secours.

   Plusieurs jours se sont écoulés. Le bateau n’avançait pas et je mourais de soif quand l’Alizé s’était décidé enfin à souffler.

   Je ne me suis pas remis de cette aventure. Depuis la disparition d’Erwan, plus rien n’a de goût.