Béton triste

Les arbres ont grandi depuis que la cité est sortie des terres à blé, dans les années 60, au siècle dernier. L’homme s’en étonne, se gare sous leur ombrage et continue son chemin à pied. Les parallélépipèdes de béton affichent un bariolage de linge aux balcons, entre les antennes paraboliques.
Des gosses assis sur un muret de descente de cave épient le visiteur avec acuité. Un intrus mais sa dégaine débraillée est rassurante. Il n’a rien d’un assistant social ou d’un éducateur. Quant aux flics, aucun ne se pointe seul dans la cité.
Il fait un signe amical aux gamins, lève les yeux sur les murs ravaudés. Cité de transit qui aurait dû être démolie depuis longtemps mais qui gagne son éternité à raison d’un remaquillage tous les trente ans. On s’installe ici pour quelques mois en attendant des jours meilleurs et quelques décennies plus tard c’est la quille. Les déménageurs en livrée noire vous emportent, vieux chiffon essoré, au fond d’une armoire à poignées.
Bâtiment 9.
Ici a vécu la mère Foucard. Une obèse qui passait son temps sur son balcon étroit, coincée entre deux pots de fleurs sans fleurs, vigie du radeau de la Méduse. Elle attendait le retour de son mari qui s’était tiré, puis de ses enfants placés dans un foyer d’accueil. Un jour, la Foucard est morte d’un arrêt cardiaque, sur son minuscule balcon rouge. Les voisins ne l’ont remarqué que trois jours plus tard. Elle faisait partie de l’architecture. C’était l’époque où la cité sortait des terres à betteraves, quand les pieds-noirs, familles musulmanes et juives, côtoyaient les gens sauvés des quartiers insalubres du vieux Créteil, des bidonvilles de Stains, avant les arrivages d’Afrique noire ou d’ailleurs. A chacun son folklore : photo du pape au-dessus de la télé, thé à la menthe, jilbabs, qamis, boubous éclatants…
Les balcons se succèdent, un peu ragaillardis par la récente réhabilitation de la cité, mercurochrome et bleu de méthylène sur la plaie. La vie grouille encore au creux de la blessure.
Escalier G, bâtiment 4. C’est là.
Sur le pas de la porte défoncée, un gamin hébété est assis dans la pisse de chien. Un autre tire sur un mégot. La fumée chasse un instant l’odeur qui monte du sous sol. Vieilles urines, désinfectant, épluchures pourries. Ce sirop de vie n’a rien d’un nectar.
L’homme retient sa respiration, avise la rangée de boîtes à lettres déglinguées. Graffitis, tags, insultes, cœurs percés, violés par des phallus surhumains.
Aucun nom connu de lui.
Il faut croire que le monde enfoui en lui n’a jamais existé.

ŒUF

Œuf

Soir immobile
Le monde gît
sous ses voûtes hautes
Une foule écran
charrie son silence
Des quinquets de quartz
brillent
entre les corps de faïence
Le cri d’Anubis
dessine des portées
de chacones injouables
Sous les sorbes
l’élytre des criquets
bat
sans orchestre

Le monde est plein comme un œuf
Me reconnaîtras-tu ?

J’ai des épaules de ciel
griffées par les oiseaux de proie
J’ai la patience du sable qui attend ton pas

PARLE


Parle moi
Demande-moi
s’il est temps de balayer la cendre
des mille portes brûlées sur ton passage
Parle-moi
de tes semelles de vent trouées d’oiseaux
du sel de tes larmes
creusant les plaies des suppliciés
Donne-moi
une seule raison
bonne ou mauvaise
de t’écouter
dire
que la poésie
s’est mise à puer
comme des millions de cadavres

Fils du hasard

Désert

La matière qui fuse des étoiles mitraille ma chair. Des liqueurs primordiales suintent de mes blessures imperceptibles.

Inutile de me décrire, je vous ressemble : enfant du hasard ou de Dieu. À chacun ses croyances.

Comme vous, je me suis accoutumé à la vie, à ses merveilles, à ses souffrances. Heureusement, j’ai la faculté d’oublier mes peines. Chaque jour, méthodiquement, je tranche mes entraves, rengaine mes doutes et m’efforce de croire que l’humain est meilleur qu’il ne paraît. Notre horde aurait-elle survécu tout ce temps s’il en était autrement ?

Ma mémoire imparfaite réécrit l’histoire de ma vie, ajuste les contraires. J’organise mon chaos. Quoi de plus banal. La plupart des gens font de même. Le monde serait pire qu’il est si chacun d’entre nous y déversait les scories de sa pensée, son flot d’ordures interne, ses images noires. L’être raisonnable réprime le délire qui l’agite en nouant sa cravate ou en se limant les ongles.

Rassuré par des symboles familiers et codifiés, guirlande clignotante décorant les rues de la conscience collective, je suis un élément assez commun de la grande meute civilisée, celle qui, d’un instant à l’autre, peut brûler sa forêt symbolique et lâcher les chiens de sa folie.

Pour avoir la paix, je m’oblige à planifier ma normalité, je contrôle mon humeur, résume mes idées en une pensée moyenne, souvent remplacée par une opinion. J’abandonne mes songes aux ténèbres et lutte contre la déraison à coup de mensonges. Mes contradictions et mes désirs se dissolvent en une constante abnégation. Je filtre ma fantaisie au tamis de la bienséance pour devenir transparent.

Je vieillis, soutenu par mes rêves extravagants, consolé par des confréries éphémères. Si je m’accommode de ma bizarrerie, je m’en méfie autant que je crains l’inquiétante étrangeté de l’autre.

Je suis un être approximatif aux sentiments inconstants, tributaire des événements, des maladies, de la météo. Quand la foule gronde, je me sens traqué. Je deviens une bête apeurée, prête à tuer pour survivre. Une fois sauvé des crocs des chiens, j’installe autour de moi mes dispositifs de sécurité.

Légèrement abruti par l’abondance, enfin tranquille en un pays pacifié, je m’indigne du massacre des innocents que les  autres  organisent très régulièrement comme si c’était un rituel nécessaire. J’ai peur de devenir à mon tour une victime car je me considère innocent, c’est-à-dire – selon ma définition de l’innocence – un imbécile privé de pouvoir de décision.

J’ai longtemps cru que les bourreaux n’appartenaient pas à l’espèce humaine alors qu’il aurait suffit que je me regarde agir. Je suis aussi cruel que mes congénères. Par procuration, maintenant que j’ai perdu l’énergie de la jeunesse. Cette tranche sanglante, c’est le bœuf 37552. Oh ! Le bel animal au regard langoureux qui broutait, le poitrail absorbé par les herbes, quand passait le train des vacances. Dans mon assiette, il n’est qu’un amas de protéines que je sale et que je poivre. Qui planifie le massacre des animaux est capable d’organiser celui de ses frères, à condition de les reléguer au rang de bêtes. Ce qui est difficile car l’humain à sa fierté, sa dignité. Quelque chose en lui, malgré ses turpitudes, le tire vers le haut.

Je me souviens : petit garçon, j’étais enthousiaste. Mais le temps est un tueur d’âme patient. Vivre à minima en espérant de cette manière mourir le plus tard possible demande un effort quotidien. Tant d’écueils, de récifs évités et finir, au bout du compte, absorbé par l’abîme. À quoi bon ces espoirs, cette fatigue et cet ennui !

Je suis un peu réconforté, à l’automne, par le tapis de feuilles pourrissant au pied de l’arbre. Fermentation, promesse d’une vie nouvelle. Illusion doucereuse… J’imagine la recomposition de mes atomes, ma renaissance éternelle. La mélancolie me rend nostalgique d’une unité perdue, d’un univers de fraternité, d’une paix où l’inconscient et le conscient seraient réunis.

Au fond, je me déçois : je n’ai eu aucune influence sur le cours de l’Histoire qui se régale perpétuellement de ses légendes sanglantes et les recrache à peine corrompues par la digestion. Il est tellement facile de commettre le mal par simple négligence alors que le bien demande un effort de volonté constant.

Exaspéré, un matin, j’ai brisé le miroir avec mon front. C’était un miroir d’appoint encadré de plastique bleu et muni d’une patte pour l’accrocher. Quand je l’ai pris, les deux morceaux de verre qui tenaient encore se sont détachés du cadre et les éclats ont fait des trous de lumière dans le carrelage.

En ramassant les débris qui fragmentaient le monde en une infinité de possibles, une écharde de verre s’est fichée dans mon pouce et la douleur m’a ramené à la réalité.

Enfant du Hasard ou de Dieu, je ne sais pas.

Ivresse de la chute

ivresse de la chute

C’est avec joie que je vous annonce la sortie aux éditions  Zonaires du premier volume de mes nouvelles.
 Ce recueil est intitulé : « Ivresse de la chute ». Il contient 19 nouvelles préfacées par Françoise Guérin et sera disponible à partir du 30 janvier prochain.

* Pour en avoir une petite idée, vous pouvez visionner la bande annonce concoctée par mon éditeur : https://dai.ly/x712xrw

* ou bien lire la 4ème de couverture : http://www.zonaires.com

* ou encore lire la préface de Françoise Guérin : http://newcalipso.eklablog.com

Soutiers de tous les pays…

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Le pauvre est trop nombreux et devient encombrant. Le système n’a plus besoin de ses bras inutiles. Il faut l’affamer, l’éliminer, il ne rapporte rien, il coûte, il réclame, il se révolte (rarement) L’éradication programmée de cette masse indistincte prend de l’ampleur malgré les campagnes de charité – il faut tout de même sauver les apparences. A mort le pauvre ! Volons ses terres agricoles pour produire l’éthanol, ravageons ses forêts pour y cultive les palmiers à huile, raflons ses terres arides riches, en sous sol, de promesses énergétiques et de métaux rares ! Ne gardons qu’une masse nécessaire de soutiers exotiques maintenus en survie à la limite de leurs forces, incapables de révolte. Intégrons les mieux bâti, les plus affamés ou les plus serviles dans la police et l’armée (privées de préférence) sans trop les nourrir pour qu’ils conservent leur capacité de carnage et de pillage. Maintenons cependant un petit cheptel de pauvres, pour l’exemple. Qu’on les voit morts de froids dans les rues, en file à la soupe populaire, crevards et résignés sous leurs baraques de cartons ! Ils sont un avertissement pour ceux qui aurait la tentation de crier à l’injustice, une promesse pour ceux qui oublieraient leur rang de soumis, une réserve de bras bon marché.

La démocratie n’est-elle pas qu’un piédestal au consumérisme, un alibi moral pour les puissants insatiables ? A croire qu’ils ont des milliers de vies, ces nababs, qui devraient vivre éternellement pour pouvoir dilapider leur trop plein de richesses et de vices. Comme ils sont persévérants ces pilleurs de vie, ces sociopathes acharnés à rester les derniers vivants sur une planète détruite par leur insatiabilité, leur cupidité. Ah, prendre son bain dans une baignoire en marbre dont les robinets d’or crachent du lait d’ânesse ou du sang de jeunes vierges ! Manger religieusement le dernier ortolan…

Que faire des quelques rêveurs qui de par le monde croient encore échapper au grand décervelage médiatique et agiter les foules ? Les puissants s’impatientent, le génocide global ne va pas assez vite. Ils alimentent la chaudière qui, peu à peu chauffe l’eau de notre quotidien. Nous serons cuits avant de nous en rendre compte si on n’éteint pas le gaz sous la casserole. D’une manière ou d’une autre.

DOGONS

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Huitième ancêtre après le Maître de la Parole, le Verbe, analogue au sperme comme l’oreille l’est au vagin, s’enroule huit fois avec la semence autour de la matrice pour la féconder.

Huit fois aussi, la spirale de cuivre rouge, image de l’eau principielle, s’enroule autour de la jarre solaire pour éclairer le monde.

Zéro, obscurité sans origine n’a jamais eu le temps d’exister.

Dans la lumière des pluies nouvelles et l’orage des forgerons, Sept unit les contraires qui enfantent la perfection.

Le guide s’est enfui de l’école à dix ans et réinvente la tradition en juxtaposant des bribes de symbolisme déguenillé. Les touristes suent en buvant ses paroles hasardeuses.

Huit est bègue.

Zéro brille sur le monde.

Sept est à la recherche d’un médiateur pour régler un divorce.

Là bas

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Par l’image bleue

je reviens en enfance

pas la mienne

celle d’un autre

qui vit

loin d’ici

misérable et affamé 

Là bas

la guerre continue

On parle d’extermination

Les gens crèvent

de faim

du choléra

de respirer 

Que voulez-vous ?

disent les nantis

C’est comme ça !

C’est la vie !

Dans ce pays

là bas

loin d’ici

on marche sur les ossements

Une vraie archéologie

Des grains d’homme roulent sous le pied

Des cailloux dans nos chaussures

qui n’arrêtent pas nos pas

Océan

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Lagune

Dune

L’eau sonne

Ether martyr

Sable azur

Age nuage

Nage nue

Hune

Humus

Lune rousse

Douce plume

Dure mousse

Sillon fauve

Nacre perlée

Sombre navire

Cuisses ouvertes

Dorades grises

Rades lumières

Erre pure

Navire vole

Vire aux vagues

Voile aux yeux

A l’âme une amertume

Rivières d’hier

Rias

Rira bien

qui le dernier

le dernier matin marin…

Devant la mer

L’amant amer

Soudain

la gerbe

La mort liquide

tout

Crabes rouges

Rages courbes

Goémons noués

Nous

sous les houles

Saoulés

griffés

par les chaluts

Salut

Temple

VIGNES 3

Dans ma nuit de tous les jours

Je porte ton image floue

au bord des rues du monde

des mondes passants fermés dans leurs costards

transparences en habit

Klaxons

indifférence

je vais par les regards

sans rire

sans voir

sous les ciels couvercles

les ailes néons du boulevard

J’oublie mes êtres de poussière

les vieux appels

Sourds ma source

trouve le cours de mon dédale

Remonte l’écheveau de mon apocalypse

Que ton vent solaire éparpille mes abeilles

d’os et de chair

Que tes rivières secrètes accueillent la pluie acide

de ma lumière morcelée

Rejaillit ma source de tes terres douces

Le temps pleut

La vie éclabousse

Un concert et un disque à ne pas manquer

Clément Janinet / 1er Album

« Ornette Under the Repetitive Skies »
 

CONCERT

 

mardi 20 mars à 20h30 au Studio de l’ermitage à Paris
pour fêter la sortie de son premier album O.U.R.S.
 

Réservation des places ici :
Vous pouvez également soutenir le projet en commandant l’album ou des affiches sérigraphiées en tirage limité (50×65 cm)

VIDEO

Découvrez O.U.R.S :

 Ici 

La photographie

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Une rue de Montmartre balayée par un homme vert et noir au sourire blanc. Les pieds dans le caniveau, il me salue. Je n’entame pas la conversation. J’ai peur de réveiller sa nostalgie, d’apprendre ce que je devine, comment il vit, loin des siens et dans quelle misère. Je décide de marcher jusqu’à épuisement.

Je passe le pont au Change. L’orage menace. Boulevard St Michel, je croise une belle qui fuit vers le jardin du Luxembourg sous son parapluie luisant de paradis. Souvenir d’une autre. Je cherche son nom. Ce n’est pas possible de l’avoir oublié. Il a disparu dans les limbes.

C’était hier, ma vie. Hier était Paris, hier était l’amour. Qu’est devenue celle qui me tenait le bras sur le quai Malaquais, tandis que gonflaient les bourgeons de mai ? Toujours, toujours…

Je hâte le pas, je suis fatigué. Je prends le métro, soudain pressé de rentrez chez moi et de la retrouver. Ombre parmi les ombres du passé.

Sur la photographie, elle est adossée à un mur marqué, quarante ans après, par les impacts de balles de la Libération de Paris. Je la faisais poser. Elle était un peu agacée. Les appareils numériques n’étaient pas encore inventés. Tandis que je brandissais ma cellule devant son visage pour mesurer la lumière, son sourire s’éteignait. Il est revenu lorsque j’ai braqué mon objectif sur elle. Ce n’était qu’une convenance destinée à ceux qui découvriraient la photo au fond d’une malle oubliée des vivants. Une manière de me dire adieu. Je découvre, en examinant attentivement ce cliché, que son regard vogue au dessus de moi, sans me voir. Je n’avais rien compris. Je m’inventais une histoire à laquelle j’étais le seul à croire. L’adolescence pourrait excuser mon manque de réalisme mais je sais que je n’ai pas changé tant que ça. L’âge adulte ne m’a presque rien appris. Je ne m’accommode pas de la réalité.

Je range la photographie.

Par la fenêtre, j’observe la rue mouillée, luisante de néons. L’homme vert reviendra demain. Son balai à la main, il s’arrêtera un instant pour répondre à mon bonjour et me sourire.

Je continuerais ma route, le cœur un peu plus léger.

Mythomane

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Il exhibe ses mille vies. Comme si sa biographie éclairait l’humanité. Il affirme être le fils aîné d’une immigrée italienne bavarde et d’un père taiseux, rejeton putatif d’un baron français producteur de houblon.

Adolescent mélancolique, les mots le sauvent de ses peines. Il égaye de son verbe déluré la banlieue où il vit. Dommage qu’il porte la guerre en lui !

Volontaire, il est blessé grièvement sur le front de l’Amour. Décoré, bardé de croix, il rédige ses mémoires pendant sa convalescence. Il rêve à l’Autriche du 19 ème siècle, à ses plumes et à ses ors, sans bouger de son lit. Découragé, misérable, il postule un poste de brancardier dans une maison de santé. La sienne décline. Sa maigreur fait peur. Il en fait un atout et devient funambule par légèreté.

Lassé du cirque, il s’exile à Avignon, visite le palais, y rencontre le pape et sa mule, vante, face à eux, la confusion des races, le mélange des cultures. La mule est d’accord avec lui.

Il aime l’odeur aillée de la ville, sa languide intensité, ses propres attitudes magnifiques sur les remparts. Il voudrait qu’un ouragan le transporte aux quatre coins de la terre. Il coloniserait tous les esprits et vivrait un siècle en chaque homme. L’éternité ne le lasserait pas.

Il aimerait se sentir bien partout, y compris dans sa peau.

A refaire !

Regard

Il ne lisait pas les journaux, n’écoutait pas la radio, ne regardait pas la télé, n’avait pas d’amis, ne perdait pas son temps à discuter avec ses collègues de travail. Il avait appris la nouvelle en fréquentant assidûment les bistros de la ville. Tous les bistros car il aimait en changer souvent pour ne pas finir encalminé dans la routine. Selon lui – et ça le rendait malade – la vie n’était elle-même qu’une longue habitude, une répétition de gestes médiocres.

Non, il n’était pas près à s’attarder quelque part, à prendre racine. Il se donnait l’illusion que ses gestes répétés – on en a tous : lever le coude, allumer une cigarette, lever le coude, allumer une cigarette etc. – étaient moins significatifs quand il les effectuait dans des lieux différents. Illusion du voyage et du déplacement, on a beau changer de bar, on se retrouve toujours face à soi même. Il errait comme une ombre. Anonyme passe muraille, il avait un physique neutre et banal qui accrochait à peine la lumière. Cette transparence était à peu près sa seule satisfaction. Pas d’amis, pas de famille – plus de famille serait plus exact car les siens l’avaient fui. Le bonheur était une obligation sociale dont il ne percevait pas exactement les avantages ; les gens batifolaient dans les vallées de larmes d’un monde cruel. C’était ce monde justement qui devait disparaître le 21 décembre prochain. La bonne et grande nouvelle discutée et commentée au bord des comptoirs ! Si seulement c’était vrai.

Il ne se souvenait plus si la prédiction était Aztèque, Maya ou Hottentot mais il constatait, un peu agacé, que bien des gens avaient trouvé là un sujet de conversation digne de leur bêtise. Les hommes aiment se faire peur pour oublier leurs peurs. Près de lui, faisant face à des verres de pastis, il y en avait deux qui s’excitaient sur le sujet. Le premier, un petit jeune pourtant d’allure très sérieuse, banquier ou agent d’assurance si on en jugeait à sa mine avenante d’escroc patenté, affirmait s’être remis à boire et à fumer puisque le jour de la destruction finale arrivait et qu’il n’avait donc plus rien à perdre. Son voisin immédiat, un syndicaliste, braillait comme dans une manif : Tous ensembles, tous ensembles ! Les pauvres types ! Ne comprenaient-t-ils pas que le monde avait commencé d’agoniser à la première microseconde du big-bang et que naître était une condamnation à mort assurée ? Lui seul semblait se rendre compte que la fin était contenue dans le commencement. Il avait compris très tôt que sa vie ne serait jamais qu’une mort lente. Pas vraiment désagréable mais totalement insupportable quand il y pensait. Il avait résolu le problème et décidé d’en finir bien avant que le monde – Ah ! Ah ! Ah ! – n’explose. Avant même les fêtes de fin d’année. Il se demandait quel sens pouvait avoir le comportement compulsif de ses semblables, acharnés à courir les magasins tout en pensant plus ou moins que le père Noël risquait de ressembler cette année à une victime d’Hiroshima. Après tout, c’était une éventualité, cette fin du monde. On avait sur terre assez de moyens de destructions à notre disposition. Ça pouvait péter d’un instant à l’autre. Alors pourquoi pas le 21 décembre. Lui même possédait son arme fatale, bien rangée dans une armoire : un calibre 12 chargé de chevrotine. Ça ne pardonne pas si on s’en sert convenablement. Il s’était fixé une limite : le 18 décembre, sa date anniversaire, histoire de faire un compte rond et de devancer tout le monde dans l’hypothèse où la prédiction se révèlerait exacte. Au fond, il savait bien que sa mort ne troublerai personne et surtout pas des gens affairés à acheter leur foie gras ou à faire la queue aux restos du cœur – selon leur position sociale – tout en se demandant s’ils auraient, cette année, le loisir de déboucher le champagne ou de mettre à cuire leurs nouilles. Se doutaient-ils, ceux là, que, de toute façons, la fin du monde du 21 décembre serait une réalité pour environ 150 000 d’entre eux sur terre, le nombre de terriens qui meurent chaque jour. Vertige ! Savoir que sa fin du monde personnelle serait celle aussi de tant d’autres individus accentuait sa déprime. Il décida d’avancer la date fatale, ne serait-ce que pour éviter à ses pensées de cogner plus longtemps contre son crâne douloureux.

Le 15 décembre il appuya le canon du fusil contre son cœur et le 25 mai il se réveilla dans une chambre d’hôpital. L’infirmière se pencha sur lui qui venait d’ouvrir un œil. Elle souriait. Un beau sourire. Il ne comprit pas tout de suite où il se trouvait mais il aperçut le soleil qui jouait derrière les stores et il entendit des chants d’oiseaux par la fenêtre entrouverte.

La fin du monde était à refaire mais ce serait plus difficile car il sentit son estomac gargouiller. Il avait faim, le temps était au beau et l’infirmière avait sacrément la main douce.

Visite de chantier

 

Troupeau

Il était satisfait. Ses actionnaires auraient des revenus assurés pour des années. Une commande d’état, un projet gigantesque ! Aucune tréfilerie au monde n’avait eu cette chance. Il s’agissait de construire un mur qui enfermerait à terme quarante pour cent de la Cisjordanie et la séparerait d’Israël.

Sept cent quatre-vingt dix kilomètres de long, soixante à soixante-dix mètres de large avec, successivement, une ligne de fil de fer barbelés (ses barbelés !), un fossé, un mur en béton haut de huit mètres muni d’un système d’alarme électronique, des voies de passage et, à nouveau, du barbelé, sur plusieurs rangées. Des milliers de kilomètres de fil.

Il accompagna un ministre dans les premiers temps du chantier. Depuis un hélicoptère, il vit ses chers barbelés tendus autour des enclaves palestiniennes de Kalkilya et de Tulkarem. Et ce n’était qu’un début. Des milliers d’oliviers avaient été arrachés pour faire place au mur. Qui a entendu les plaintes des paysans chassés de leur maison, séparés des ressources en eau et de leur terre par des tranchées qui coupent les chemins d’accès ? Le ministre lui annonça qu’une fois les travaux achevés, trois cent quatre vingt mille palestiniens seraient contenus par cette frontière barbelée. Soudain il se revit, enfant affamé, couvert de poux, errant dans les rues du ghetto de Varsovie arrêtées net par un mur de brique. Une atroce douleur lui tordit le ventre tandis que des images de son passé affluaient, un train dans la nuit, des cris… Treblinka. Pourquoi avait-il été épargné ?

Des images d’actualités s’imposèrent à lui : d’autres murs, d’autres remparts qui couraient à la surface de la planète. La barrière électrifiée entre les deux Corées; la ligne verte séparant les communautés grecques et turques sur l’île de Chypre – fils barbelés, béton, tours de guet, fossés anti-chars, champs de mines ; les lignes de « paix » – acier, béton, barbelés !- en plein Belfast ; Le Berm, ce remblais de sable de deux mille kilomètres de long, élevé par les Marocains sur le territoire sahraoui ; l’encerclement de Melilla et de Ceuta, ces enclaves espagnoles emmurées au Maroc ; les douze cent  kilomètres de mur construits par les États-Unis à la frontière mexicaine – et ce n’était pas fini ; le grillage électrifié hérissé de barbelés qui traverse le Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ; la barrière le long de la frontière du Pakistan avec l’Afghanistan ; le mur édifié à Bagdad par l’armée américaine pour séparer les quartiers sunnites et chiites…

Il avait accepté de participer à cette folie, aveugle à ce qui n’était pas ses propres préoccupations et, soudain, il avait conscience de trahir sa propre histoire.

Aucun Josué ne ferait tomber ces murailles au son des trompettes, comme à Jéricho. Le ghetto moderne finirait par enfermer tout le monde, chacun de part et d’autre des barbelés.

Ce furent ses dernières pensées,  juste avant que l’hélicoptère ne soit touché par un tir de roquette.

 

Terra Cæruleus

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RAPPORT N° XWXX 205675 – Galaxie Andromède

MISSION D’OBSERVATION INTER SPATIALE SECRETE concernant la planète « Terra Cæruleus. »

Année 10233 de notre ère

Âge estimé de Terra Cæruleus : 4,54 milliards d’années

Distance Terra Cæruleus-Andromède : 2millions d’années lumière

Apparence : bleue

Aspect subjectif : Magnifique

Présence de vie : oui

Espèce la mieux adaptée : Bacterium (bactérie)

Nombre total estimé de bactéries sur Terre : 5 millions de trillion de trillion

Activité : base du fonctionnement vital de Terra Cæruleus

Principale espèce parasite : Humanus vulgaris ou « Humain »

Nombre d’humains à la date de la découverte de Terra Cæruleus : 7 milliards

Activité : Autodestructrice.

Avenir de l’espèce : Aucun en regard de leur système de vie.

ETUDE en VUE INVASION et OCCUPATION

Principale espèce à combattre : Humanus vulgaris (Humain)

Caractéristique de l’Humain : Agressivité, langage articulé, désir de domination de la nature et de ses semblables. Conscience limitée de sa condition et de ses devoirs. Equipé d’armes de destruction massive.

Divinité principale : Or

Fétiches : carrés de papier imprimé (dollars, euros, yen etc.…)

Langue : En voie d’uniformisation

Gouvernement mondial démocratique: Aucun.

Organisation au « pouvoir » : Société Totalitaire Marchande

  1. Caste dominante : 1810 milliardaires en dollars (monnaie dominante)

– activité principale : Profiter

– Particularité : Consanguinité

– Traits psychologiques des éléments de la caste : Sociopathie, psychopathie.

– Milieu naturel de la caste : territoires protégés, paysages préservés, paradis fiscaux.

– Devise : Toujours plus !

  1. Caste intermédiaire : 11 000 000 de millionnaires en dollars

– Activité principale : Atteindre le niveau de vie de la caste 1

– Traits psychologiques : Ambition, avidité, charité ostensible, hypocrisie.

– Milieu naturel de la Caste 2 : voir Caste 1

– Devise : Moi d’abord !

  1. Caste intermédiaire:

– Particularité : Éléments servant de relais aux castes 1 et 2 et participant au maintien en l’état de la caste 4 : Politiciens, ecclésiastiques appartenant à diverses sectes (ou religions), militaires, policiers, agents des médias, financiers subalternes etc.

  1. Basse caste (esclaves) :

– Nombre : 6 milliards 980 millions dont 1 milliards de sous alimentés promis à une mort prochaine programmée.

– Activité principale : difficile à déterminer (quatre sous classes : ceux qui cherchent à survivre par tous les moyens, les dévoués au système, les zombis et les résignés.)

– Milieu naturel de la Caste 4 : L’ensemble de la planète sauf les territoires protégés cités plus haut. Flux migratoires importants en tout sens.

– Comportement : Endurance à la souffrance, croyance en l’irrationnel, addiction aux jeux de hasard, conformisme, respect des puissants.

– Avenir : Maintenus en dépendance par les castes « supérieures » ou éliminés par tous les moyens (épidémies, guerre, création artificielle de la pénurie)

– Traits psychologiques : Naïveté, désir de servitude, résignation, attentisme.

– Devise : S’il vous plaît not’bon maître !

  1. Caste minoritaire :

– Nombre : Une poignée (constamment détruite et renouvelée)

– Vie sociale : Groupes épars et désorganisés

– Particularité des individus: Esprit rebelle.

– Activité principale des groupes : Réflexion, subversion, résistance à tout type d’oppression, rêve et construction « d’un monde plus juste et plus humain (???) » Construction d’alternatives au Système dominant.

– Philosophie : Liberté, Equité, Solidarité.

– Devise : Debout !

– Avenir de la caste : Indécis

ÉTAT DE LA PLANÈTE A SON ORIGINE

(analyse rétroactive)

– Air : pur

– Eau : pure

– Sol : riche en microorganismes, oligoéléments et autres nutriments organiques

– Radioactivité : faible

 ÉTAT ACTUEL DE Terra Cæruleus

– Air : Pollué (pesticides, PCB, métaux lourds etc.…) + atmosphère réchauffée artificiellement par l’industrialisation.

– Eau : polluée à 80% (idem air)

– Sol : appauvris, épuisés par des cultures intensives polluantes (famines prévues)

– Radioactivité : Forte à très forte selon les lieux. Déchets radioactifs créés par Humanus (qu’il est incapable de réduire ou de « gérer »)

– Effets de la pollution : Catastrophes « naturelles » diverses. Déplacements massifs de populations. chute en progression +++ de la biodiversité, accroissement du nombre de maladies chez les végétaux et les animaux spécialement dans l’espèce humaine : cancers (y compris chez les enfants), cardiopathies, dégénérescence intellectuelle…

– Classement qualitatif de la planète Terra Cæruleus parmi les 25 planètes habitées découvertes dans l’univers depuis l’an 0 : 25 ème

CONCLUSION DES OBSERVATEURS :

  • Potentiel de colonisation : Très Faible
  • Prospective : Revenir dans 500 000 ans, après disparition des radiations, effacement des perturbations humaines et régénérescence naturelle du milieu par les bactéries.

Emeute

Emeute

Il s’arrête, hoquetant, s’appuie contre le tronc d’un platane.

– Cavaler dans cette fumée, quelle connerie ! Tu crois que c’est comme ça, la guerre ? Les plus rapides qui courent devant et les clampins qui suivent sans rien voir, sans rien comprendre.

– Parle à ceux qui en sont revenus.

– Rien à en tirer ! Traumatisés, amnésiques. Si un vantard enlève sa chemise, il te montre la cicatrice d’une balle perdue, tirée par on ne sait qui… Paraît que plus de vingt pour cent des tués dans une bataille le sont par les soldats de leur camp. Pas étonnant avec cette fumée !

– Cours, ils arrivent !

SURVIVANT

Homme

Un homme apparaît.

Affamé.

Spectre électrique.

Sans papier, la parole troublée face aux nantis tranquilles.

L’homme raconte une histoire de douleur, d’exil.

Incandescente.

Son corps ne ment pas. C’est un homme qui a subi des traitements spéciaux.

Il n’a pas voulu céder.

Que la vie soit douce à d’autres !

Ceux qu’il a en face de lui sont sourds. Ils ressemblent à ses bourreaux. Tranquilles et satisfaits.

Ils voient sur son corps les traces des sangles, les cicatrices, voudraient les effacer. Les oublier.

Son histoire est recomposée par eux, officielle, suspecte.

Le corps de l’homme les affronte, ses mots sont des armes, son regard une insurrection.

Sa colère attise leur haine mais rien ni personne ne le chassera la parole de son corps battu.

Sa vie dure, résiste aux marchandages de la mort

Il crie : LA MORT N’A AUCUN DROIT BANDE DE GOGOS !

Récrée

ballon

Depuis la rentrée, il a ramassé trois cent trente-trois marrons dans la cour. Il n’y en a plus par terre. Il regarde les arbres, fasciné par le soleil qui radiographie les feuilles de marronnier.

Choc entre les épaules.

Bousculade.

Il tombe. Genoux en sang.

Il se relève.

Les cris absorbent les couleurs, l’oxygène. Il bondit vers ceux qui tournent autour de lui en hurlant. Il en saisit un au hasard et, soudain, ne voit plus rien. Il reprend conscience, couché sur le dos. Les battements de son cœur résonnent  sous le préau. Il perçoit une voix au-dessus de lui, ouvre les yeux. Le visage du maître occupe tout le ciel. Il ne distingue pas ses traits à contre jour. La lumière est éblouissante, insupportable.

Il détourne la tête et les lacs de larmes dans ses yeux roulent dans la poussière. Gouttes de mercure.

– Te voilà calmé ! dit le maître. Qu’est-ce qui t’a pris ?

Il veut se relever. La grosse patte du maître le plaque au sol.

– Reste tranquille ! Tes parents arrivent. Il faut te faire soigner, mon petit ami !

Les élèves de sa classe font cercle autour de lui, graves et silencieux. Celui qu’il a tenté d’étrangler se tient près du maître, une main sur la gorge.

Plus tard, quand le psychologue lui demande de s’expliquer, il marmonne :

– Ils m’ont dérangé. J’étais tranquille avec le soleil.