PROLOGUE

Prologue de mon roman « Le réveil du crabe lune » paru chez Zonaires éditions

Nuit du Dimanche 5 juin 1988.

    À minuit trente, le garçon était sorti de la salle un peu avant la fin du concert, les tympans fripés par la sono hypertrophiée et sans regret pour le reggae mollasson du Narcotic String Band, le bien nommé.

    Après des mois de pluie, le temps semblait s’être mis au beau. La nuit était douce. Les habitants de la cité traînaient encore dans les rues. Des gamins à vélo, en skate ou chevauchant des bécanes privées de pot d’échappement, slalomaient entre des boites de bière alignées sur l’esplanade. Ceux qui n’avaient pas de monture ajoutaient sifflets et acclamations au bordel sonore ambiant.

    La mère du garçon n’était pas couchée. Les soirs où il sortait, elle rôdait dans l’appartement jusqu’à ce qu’il revienne. Quand il s’en étonnait elle trouvait un prétexte auquel il ne croyait pas. Cette nuit là, elle se plaignit d’une migraine. Il perdit du temps à chercher sa torche électrique. Quand il quitta l’appartement, elle était encore debout. Il referma la porte sur ses protestations.

    Il courut vers son rendez-vous. Ses jambes d’échalas tricotaient sur le bitume. Il coupa à travers pelouse. Personne du côté de l’Abribus. Ses copains l’avaient abandonné. Il devrait agir seul. Dépité, il rôda un peu aux alentours, puis il les vit. Pépé, un balèze, et le kid, un maigrichon, on lui donnait deux ans de moins que son âge. Ils étaient assis sur le gazon mité, un peu à l’écart des plots lumineux et de leur halo d’insectes électrons. Il resta dans l’ombre d’un buisson et les observa. Le kid se grattait l’omoplate, il réajusta son tee-shirt et tapota le genou du grand.

    – Marre d’attendre… je me casse !

    Pépé lui saisit le bras.

    – Tu restes, schmoulbluk !

    – J’ai soif.

    – Tu bouges trop !

    Le garçon s’approcha derrière eux et leur colla à chacun une claque sur le sommet du crâne. Ils bondirent, prêts à la bagarre. Le garçon se tenait face à eux.

    – Eh, les mecs ! C’était à l’Abribus, le rencart !

 – Putain, ça va pas ? vociféra Pépé. Une heure qu’on t’attend. On n’allait pas rester comme des cons devant ton Abribus. Tu veux qu’on se fasse repérer par la BAC ?

 Le kid râlait, il regarda sa montre au cadran bleu :

    – On allait se casser. T’as vu l’heure ?

    – Pile le moment d’y aller !

    Ils avancèrent de front par les rues du quartier ouest nappées de lumière orange, franchirent la passerelle qui menait à un arboretum vallonné. Ils s’aventurèrent sous les arbres. Ici, la nuit était calme, un silence parfumé régnait. Ils ralentirent l’allure. Le garçon qui ouvrait la marche s’arrêta, inspira profondément, le visage levé vers les branches fleuries.

    Pépé derrière lui, chuchota :

    – Avance ! C’est toxique, les fleurs d’acacia…

    Le kid, s’approcha d’eux, se haussa sur la pointe des pieds, cueillit une grappe, avala quelques pétales.

    – Ma mère, elle fait des beignets avec, ça rend immortel, elle dit.

    Pépé éleva la voix :

 – Bon, fini de se branler ! La nuit est courte.

    Le  chemin  gravissait une butte plongée dans la pénombre. D’un buisson de troènes surgit un chien noir. Il s’ébroua, fit claquer sa peau et leur emboîta le pas.

    Le kid se retourna, trépigna en martelant le sol, agita les mains pour le faire partir. Le chien s’arrêta, pencha la tête. Il geignit un peu, une plainte amicale et déçue, puis il se recoucha, le museau posé sur ses pattes avant.

    Dernière grimpette.

    Les trois silhouettes parvinrent au sommet de la butte, toujours sous le couvert des arbres. La clarté électrique qui montait de la ville basse découpait l’architecture disloquée de la maison des jeunes et de la culture. Ils observèrent les lieux. Il n’y avait aucune voiture sur le parking. La MJC était plongée dans l’obscurité. Le garçon expliqua la marche à suivre :

    – On longe les cours de tennis et on entre par une fenêtre du foyer. Ensuite, on grimpe dans le hall et on défonce la porte du bureau. La recette de la soirée est dans le placard. Super simple !

    Ils se levèrent et allèrent se poster dans les hauteurs du théâtre de verdure. Les fenêtres étroites du foyer se trouvaient au niveau de la pelouse. C’était le seul passage un peu délicat. Les trois adolescents observèrent les alentours, attentifs aux bruits de la nuit. À cent mètres de là, derrière les arbres du parc, les premiers immeubles étaient à peine visibles.

    Le garçon se décida à prendre pied sur le gazon. Il s’approcha de la fenêtre dont il avait baissé le levier dans l’après-midi et la poussa du pied. Il s’accroupit, passa les jambes par l’ouverture, s’agrippa au rebord de la fenêtre et se laissa glisser dans le foyer. Pépé et le kid en firent autant.    

Le kid n’avait plus qu’une heure à vivre.

Égal à lui-même

Mars dieu de la guerre (Peinture Philippe Hamm – Ughetto)

L’homme rêve

Sa double vie l’abandonne

Délivré de lui-même

il rejoint l’ombre jaune

où luit l’image femme

L’homme rêve d’une étreinte heureuse

Il s’invente un nouvel espace

une terre promise

qu’il baptise

et signe de son nom

L’homme rêve la fin des temps

la mort de la mort

Il est Dieu devant son livre

Il se bat avec les mots

L’homme rêve qu’il aura le dernier

Il s’entend dire :

Que ma défaite jamais n’advienne

DÉSIR

L’empreinte des corps dans le sable noir

La course douce des fourmis sur la peau

Les galeries creusées par les soupirs

La chute éternelle des fougères

Les éclaircies d’herbes filantes

L’ion positif le plus parfait

La seconde aveuglante

L’éclair de magnésium

La radiation ultime

pour dissoudre l’acier des parois

fondre le cristal des silences

Dernier chapitre de la nouvelle « CENDRES »

Extraite de mon recueil « IVRESSE DE LA CHUTE »

Cette nouvelle est dédiée à la mémoire de mon père, un « gars de l’Assistance ». Avant l’âge de dix ans, il avait déjà fugué plusieurs fois de ses « familles d’accueil » maltraitantes avant d’en trouver une qui l’a aimé et respecté.

Il quitte l’obscurité pentue des forêts, franchit le Rhône et parcourt des prairies grises bordées de haies coupe vent, l’esprit agité par des images impensables. La guerre est terminée et les hommes en âge de travailler sont devenus rares. Partout, il se fait embaucher facilement. Il traîne ses godillots éventrés sur les sentiers illunés de la plaine avant d’atteindre enfin la Provence.

Ses yeux cerclés d’indigo sont deux trous d’ombre et sa peau rougie par le froid n’est que dartre pelliculeuse et sa bouche serrée, une fente vive sous un trait de duvet blond. Il mendie et finalement est engagé par le patron d’un moulin à huile. Le moulinier vient de perdre son vieil ouvrier en pleine saison des olives. Le gamin qui n’en est plus un travaille du lever du jour au crépuscule, sans rechigner, serrant la presse à bras, portant les scourtins lourds de pulpe et prenant plaisir à voir couler l’huile jaune verte, à humer son odeur de foin et à caresser la peau grasse de ses mains, étonné par sa douceur nouvelle. Ici, on l’appelle par son véritable nom : Valentin Cendres. Les villageois moquent un peu son allure dégingandée et sa façon de saluer de sa main à deux doigts. Il ne s’en soucie pas et se sent si éloigné de son enfance qu’il a oublié l’odeur de la paille et de la fumée.

Le moulinier et sa femme lui donnent la chambre de leur fils disparu en 1915 lors d’une attaque allemande, aux Eparges. Les premiers temps, il dort par terre. Il se méfie de la gentillesse. Tout ce qui est donné sera repris, il en a l’expérience. Il lui faut près d’une année pour accepter l’affection de ses bienfaiteurs.

Avec ce confort nouveau qui lui laisse le loisir de penser vient le temps du remord. Des images d’incendies le réveillent en sursaut. Il entend meugler les vaches encerclées par le feu et il voit le cadavre du vieux marin, tout noir et racorni, et la course aussi d’un cheval à la crinière enflammée. Et il se souvient de sa difficulté à mettre le feu au fenil, ce soir là. Personne ne pourrait comprendre ce qu’il a fait, ce qu’il a subi. Il pense que sa culpabilité se voit sur son visage. Le moindre regard semble l’accuser. Parfois, quand la tension est trop forte, il se taillade le torse et enduit ses blessures de sel. La femme du moulinier l’oblige à fréquenter l’église.

On fête le dernier jour du carnaval, le premier du carême, le mercredi des Cendres. C’est ton jour ! plaisante le moulinier en lui tapant sur l’épaule et il croit que l’homme se moque de lui.

À l’église, les cendres des rameaux d’olivier, bénies l’année précédente, sont disposées sur un plateau d’argent et le curé les encense trois fois. Valentin suit les fidèles qui se lèvent et s’approchent de l’autel. Le curé trace une croix de cendre sur le front de ses ouailles. Quand c’est son tour, Valentin baisse les yeux et les doigts du prêtre laissent une trace brûlante sur sa peau. Il a l’impression d’être marqué du sceau de l’infamie. Memento, homo, quod pulvis es, et in pulverem reverteris. Les paroles incompréhensibles du prêtre lui semblent une malédiction. Il sort de l’église avec les autres. Tous portent la croix grise au front mais lui seul est mortifié.

La lumière du dehors, aveuglante et sans doute divine, semble le désigner à la vindicte de la foule qui gronde et s’amasse autour d’un gigantesque pantin de paille nommé Caramantran, le bonhomme carnaval. Il est accroché à une potence dans un habit ridicule fait de hardes bariolées et ressemble à Valentin. Les villageois jugent ses turpitudes et rient en l’accusant de tous les maux et lui lancent des pierres et lui crachent dessus et le condamnent. Valentin crie avec eux mais c’est de terreur. Un jeune garçon approche une torche enflammée de la paille qui dépasse d’une des jambes du pendu. La flamme monte au ventre du Caramantran et creuse ses entrailles et prend sa forme humaine, fluente silhouette de lumière en fusion.

Valentin cligne des yeux sous l’assaut des fétus enflammés qui se métamorphosent en papillons noirs. Il est si près du brasier que le velours de son pantalon en est roussi. Personne ne l’arrête quand il se jette sur le Caramantran en feu et qu’il l’étreint et qu’il s’embrase à son tour sous la clameur de la foule et qu’il devient graisse fondue et cendres.

5ème chapitre de « Cendres »

Une nouvelle tirée de mon recueil « IVRESSE DE LA CHUTE »

Constellation du capricorne (montage JH)

Il traverse le plateau de Langres, passe quelques mois en Bourgogne et longe la vallée du Rhône. Des réserves de paille et de foin brûlent sur son passage. L’été, cela peut arriver. Il n’est pas forcément coupable mais il se sauve toujours plus loin. Il atteint les Cévennes par un froid de loup. Trois doigts de sa main gauche gèlent et deviennent aussi blets qu’une poire passée. Il les tranche avec son couteau, enveloppe sa main dans une bande découpée dans sa chemise de chanvre. Une vieille femme courbée sous un fagot le rencontre, errant et fiévreux. Elle désigne une masure qui domine la vallée. Il marche derrière elle, lentement, de plus en plus faible. Elle habite la dernière pièce encore solide d’une maison ruinée, très haut sur un promontoire rocheux. La femme soigne son infection avec ses remèdes de sauvage. Une fois remis, il apprend à pêcher les truites du torrent, à reconnaître les champignons, à les faire sécher sur des claies. Chaque soir, après avoir trait les deux chèvres, abattu quelques arbres et empilé le bois sur le tas que la vieille n’a jamais vu si haut, il s’assied sur le banc de pierre, sous l’ombre centenaire des deux mûriers et contemple le moutonnement des forêts. Ensuite, il mange la soupe de châtaignes, boit le lait des chèvres et s’allonge sur sa paillasse de feuilles, les yeux rivés sur les flammes de l’âtre et son rêve est une continuité de la journée. Il voit passer ainsi douze saisons.

Un matin, il trouve la vieille étendue sous les branches nues d’un châtaigner, morte, les yeux ouverts. Il la porte sur son lit et la veille longtemps. La maison de cette femme n’a pas brûlé, ni la forêt, ni les animaux dans l’étable et il creuse une fosse et il enterre la vieille femme et il plante une croix de branches sur le tumulus de terre. Pour la première fois de sa vie, il pleure.

Il descend les chèvres près du village où quelqu’un pourra les trouver et part en tournant le dos à l’étoile polaire, immobile entre la Grande Ourse et Cassiopée. Il a retenu la leçon d’astre d’un vieux journalier qui, dans sa jeunesse, était matelot sur un clipper faisant la route du thé. Il repense à l’homme au regard bleu qui lui parlait de mondes liquides où les feux de Saint-Elme courent à la pointe des mâts, tels des crachats d’étoiles. L’homme avait vu, par une nuit d’équinoxe, brûler une ville sur une côte d’Asie et la mer était un brasier mouvant et le gamin en avait rêvé mais l’incendie de la ferme où il se trouvait alors n’avait pas illuminé la rivière qui passait au bord des champs. Du journalier, on avait retrouvé le corps calciné dans les décombres, pas plus grand que celui d’un enfant.

4éme chapitre de « CENDRES »

Une nouvelle extraite de mon recueil « IVRESSE DE LA CHUTE »

Le lendemain, le gamin s’éveille sur un redan moussu. Il voit d’abord les brodequins puis le gendarme en entier. On trouve dans sa musette le briquet et son sort est scellé.

Sans la protection des pandores, il serait lynché par les paysans. On le renvoie à Paris. L’administration le confie au centre des Vermireaux du côté de Quarré les Tombes, dans l’Yonne. L’institution est censée dispenser à ses pensionnaires des soins de climatothérapie mais ce n’est qu’un débarras d’enfants : gosses abandonnés, orphelins, pauvres, délinquants…

Le gamin reste là près d’une année, vêtu comme ses camarades de guenilles achetées chez des chiffonniers, souffrant du froid, de la faim et battu souvent. Ils sont tous exploités dans les fermes alentours et beaucoup meurent rapidement. Certains sont livrés aux abus des gardiens. Pas le gamin qui n’est pas attirant avec sa mine hâve et ses croûtes malsaines. En 1910, il se révolte avec les autres, vandalise l’orphelinat et en profite pour s’évaporer dans la nature. Il ne connaîtra rien du procès qui condamne les tortionnaires mais il se souviendra toujours de sa maigreur squelettique, de son corps couvert de plaies, d’ulcères et d’abcès. Il gardera dans sa chair la marque des crocs des chiens et dans ses narines l’odeur de la paille pourrie où il était condamné à dormir comme tous les pisse-au-lit.

Il erre dans la campagne près d’une semaine avant d’être rattrapé. Cette fois, l’administration l’expédie à la colonie pénitentiaire d’Auberive, en Haute-Marne. Là-bas, il est employé dix heures par jour dans une verrerie industrielle. Aussi maltraité que ses camarades, il s’épuise et parvient à s’évader après trois ans de calvaire. Il atteint les Vosges où il se loue dans une métairie, à Senones. Sa vie y est aussi monotone que les sapinières. Il grandit, forcit beaucoup. À quinze ans, il en paraît vingt et a l’air sournois sous sa chevelure filasse.

La guerre est déclarée. Les incendies déclenchés par les bombardements, il n’y est pour rien. Il court avec les autres, un seau d’eau à la main et ne parle pas et ne communique pas et dort toujours à l’écart, près des vaches ou des chevaux, et mange sur un coin de table, loin du patron, et n’accepte pas les regards apitoyés des femmes et les moqueries des enfants et se frappe la tête contre les murs quand l’envie lui prend de flanquer le feu à la paille ou au foin. On ne peut dire s’il est méchant ou imbécile. Il s’abrutit de travail, accepte toutes les tâches, cure la fosse à purin, déblaie le fumier, charrie des poutres plus lourdes que lui, tue le porc et dépouille les lapins, tire la charrue de bois car il n’y a plus de cheval.     Au loin, le ciel s’allume derrière les crêtes. Il frémit au roulement des canonnades. Les allemands arrivent. Il fuit.

3ème chapitre de la nouvelle « Cendres »

extraite de mon recueil « Ivresse de la chute »

La forêt est toute proche. Le gamin s’enfonce dans l’épaisseur des feuilles et leur fermentation humide chauffe ses pieds à travers les semelles fendues de ses brodequins. Dans le dédale des arbres, la nuit continue au-delà du jour. Il se faufile entre les candélabres serrés des taillis et perçoit des frôlements dans les buissons. Il devine une mare à l’odeur de vase, écarte les premiers joncs, cassants et morts sur les rives, s’assoit sur la mousse d’un tronc couché, croise les bras sur sa poitrine, ses mains ne dépassant pas des manches de sa veste et il regarde le ciel au dessus de la clairière qui se nimbe de bleu pâle. Le piaillement des oiseaux se mêle aux bruissements de la frondaison. L’écho de leurs pépiements donne une profondeur nouvelle à la forêt et à sa solitude. Maintenant, les rayons obliques du soleil éclairent la cime des arbres. Le gamin enlève ses brodequins, accroche son bourgeron et sa culotte de toile à une branche et entre dans l’eau qui lui paraît presque tiède. Le fond part en pente douce. Une vase grasse et noire gicle entre ses orteils. La surface du bassin reforme son miroir entre ses jambes puis le soleil rend sa limpidité à l’eau où flottent des particules végétales vieil or. Soudain, un nuage éclipse la lumière. La surface de l’étang prend une couleur plombée. Le gamin a de l’eau aux épaules et décide d’avancer encore. Avant de disparaître, il lève les yeux vers les hauteurs comme pour chercher un signe de salut et croit voir un œil dans un trou du ciel. Il sort précipitamment de l’étang, se rhabille, grelottant de froid, ajuste sa musette et tombe nez à nez avec deux bûcherons qui le reconnaissent, le saisissent et le ligotent en attendant d’avoir fini leur journée pour le ramener chez ses parents nourriciers.  

La nuit suivante, il s’échappe à nouveau, le corps meurtri par les horions qu’il a reçus. De la colline qui surplombe sa ferme d’accueil, il regarde, bouche bée, les flammes dévorant la paille du hangar et sa haine cède le pas à l’émerveillement. Le ronflement de la torchère brouille les cris du fermier et de sa femme. Le fond de vallée rougeoie et les ombres des arbres s’élèvent et plongent dans la fournaise tandis que, minuscules, se découpent des silhouettes gesticulantes contre la clarté de l’incendie qui gagne la maison. Ce sont les voisins accourus pour balancer de dérisoires seaux d’eau. On dirait un peuple de gnomes abreuvant un dragon à la soif inextinguible.

2ème chapitre de « Cendres »

extrait de mon recueil  » Ivresse de la chute »

À la nuit tombée il s’enfuit, emportant ses trésors dans une musette de toile : trois cailloux aux formes bizarres, une lame ébréchée fixée dans un manche de bois cerclé de ficelle qu’il avait patiemment décapée pour en ôter la rouille, un quignon de pain dur et un briquet à amadou volé au fermier.

Il a froid malgré les épaisseurs de loques dont il s’est affublé et la pleine lune projette son ombre d’épouvantail sur le chemin empierré. Il contourne les soues à cochons, traverse les champs en direction de la forêt, s’égratigne aux haies d’aubépines ou d’épines noires. Ce n’est pas sa première fugue mais, cette fois, il est déterminé. On ne le reverra plus ici et personne, à l’avenir, ne le battra. Il marche vite, droit devant lui. Lorsque les arbres décharnés semblent se mettre en mouvement pour le sabbat, que le moindre buisson est une bête prête à bondir, il s’approche d’une ferme endormie. La brise nocturne est avec lui, le chien ne le sent pas. Aux abords de la grange, il bute sur un soc de charrue abandonné et retient un cri de douleur. Son genou est poisseux de sang. Il écarte un peu la lourde porte de planches, se coule dans l’étroit passage, s’habitue à l’obscurité, grimpe à l’échelle et se niche dans le foin, en proie à une indicible terreur, redoutant, au moindre bruissement, des entités effroyables. Il fini par s’endormir, rassuré par les renâclements du lourd cheval, au dessous de lui, qui sabote les parois de son box, sans doute affolé par l’odeur de sauvagine du gamin et par son râle de moribond. Pourtant, il ne meurt pas le gamin aux yeux chassieux. Avant l’aube, il retrouve assez de force pour descendre de son perchoir et sortir de la grange. Frissonnant et le corps meurtri, il se dirige en boitant vers le croassement des bois noirs. Parfois il se retourne et la ferme aux murs bas lui paraît, à mesure qu’il s’éloigne, gagnée puis ensevelie par une marée de terre nue et grasse qui se confond avec le ciel. Il laisse, dans ce havre de hasard, l’empreinte dans le foin de son corps malingre et un peu de sang de sa plaie à la jambe qui brille comme un trait de cinabre sur les herbes sèches. Une fumée claire s’élève au dessus de la ligne encore visible du toit de la maison. Le vent porte une odeur d’écorce brûlée mais aussi, pense-t-il, de châtaigne ou plutôt de viande. Le paysan aura sans doute relancé le feu dans l’âtre. Il imagine le morceau de lard gras, ivoire blanc veiné de rose pâle, que, peut-être, le fermier fait griller puis pose sur une tranche de pain avant de mâcher, vide de toute pensée, savourant cette provende au goût de suint et décrochant avec sa langue un morceau de chair coincée entre deux molaires tout en mettant sa veste de toile matelassée puis sortant et humant l’air pour deviner le temps qu’il fera à l’odeur de l’air et à l’épaisseur du ciel qu’il y a entre les étoiles invisibles et lui, posé sur son seuil de pierre tel le gardien du temps.

CENDRES

Tout d’abord, meilleurs vœux à toutes et tous !

Pour commencer l’année, une nouvelle extraite de mon recueil « Ivresse de la chute » Elle sera livrée en plusieurs épisodes. première partie aujourd’hui.

On est au tout début du printemps dans une combe perdue des alentours de Clamecy. Il reste des poches de neige sur le bord des talus.

Maigre, sale, le crâne tondu et vêtu d’un bourgeron trop grand pour lui, voici le gamin. Assis sur une pierre à l’orée d’un boqueteau de chêne, il tisonne un feu de bois mort en surveillant vaguement les quatre vaches qu’il a menées au pré. Des escarbilles rougeoyantes montent vers le ciel avec les flammes. Il serait en peine de dire son âge. Quant à son nom, il ne sait pas si c’est vraiment le sien. Jusque-là, à la ferme, on ne l’a jamais appelé que le gamin ou Machin, Truc, Toilàbas, Enfant de pute… L’Assistance Publique l’a placé là quelques semaines après qu’on l’ait trouvé sous un porche d’immeuble d’une rue de Paris, emmailloté dans une couverture de cheval et maculé de crottin. Un gratte-papier l’a baptisé selon la coutume du Bureau des Assistés, en consultant le calendrier. On était le 15 février 1899, mercredi des Cendres, premier jour du carême. Le jour suivant, on célébrait Valentin, un saint martyr. L’employé inscrivit sa trouvaille sur le registre. Il était content. Valentin Cendres, ça sonnait bien.

Le gamin avait peut-être trois mois quand sa nourrice d’accueil est venue le chercher au foyer de l’Assistance, à Paris. Ils sont repartis par le train jusqu’à la gare de Nevers puis ils ont pris une calèche et traversé de mornes campagnes hachées de pluie.

La nourrice du gamin reçoit vingt francs par mois pour son élevage. La tendresse n’est pas comprise dans le prix. À l’âge légal, on l’a inscrit à l’école où, pour la première fois de sa vie, il a entendu quelqu’un prononcer son nom, celui attribué par l’administration. Il n’a pas réagi et il a fallu que le maître lui hurle à deux centimètres de l’oreille, le prenant pour un sourd ou un idiot.

Après la classe, le fermier l’oblige à trimer jusqu’à la nuit. Le gamin est souvent remercié d’une taloche ou d’un coup de pied. Au catéchisme où on l’envoie plus volontiers qu’à l’école, il se tient à l’écart des autres, terrifié à l’idée d’être observé et jugé par un dieu implacable. Il apprend à tendre l’autre joue.

Une obscurité de sépulcre estompe les bois et noircit le ciel. Le gamin tend ses mains au dessus du feu mourant. Le tapis de braises est une cité de rubis aux venelles d’ombres et la fumée se confond avec le suaire de brume qui s’affale mollement sur la campagne. Il se lève, pisse sur les brandons et pousse les vaches vers le chemin de boue, à peine visible dans le crépuscule. Le fermier le surprend au détour de l’étable, frappant les animaux de sa badine de saule et les insultant et les maudissant. Il reçoit des coups de poings, de pieds. Son nez saigne et il se réfugie dans l’encoignure d’une porte, recroquevillé, la tête dans les bras.

RETOURS de LECTURE

Avant de prendre quelques jours de vacances, voici quelques avis de lectrices et lecteurs à propos de mon roman « Le réveil du crabe lune »paru chez Zonaires éditions » en Octobre 2022. J’invite celles et ceux qui se reconnaîtront à donner leur point de vue sur la page de BABELIO consacrée à ce roman. Merci d’avance car il faut savoir que les livres édités par de « petites » maisons d’éditions ont peu de visibilité, voir pas du tout.

  • Je crois que ce que j’ai préféré dans ce roman, au-delà de l’histoire, c’est la relation entre les personnages : Puget, Vernier, L’Endive… Et on s’attache vraiment à Leguen, Péri, Sitbon (mon préféré) Ils sont tous magnifiques. Le rythme m’a plu aussi, les 250 dernières pages sont vraiment haletantes.

 Jordy G.

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  • Ce fut un plaisir de collaborer à un texte aussi puissant.

Magali D

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  • Ce roman est tellement prenant que je l’ai lu d’une traite. Bilan : une nuit blanche et un lendemain au boulot : dur, dur ! Je ne remercie pas l’auteur.

Jérémy C.

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  • Je suis heureuse d’avoir découvert un écrivain français qui, à l’instar de certains écrivains américains, sait magnifier  la nature et les paysages où les personnages évoluent. Sans compter que l’histoire est captivante.

Mélanie L.

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  • Une histoire qui ne laisse pas de répit et une écriture dont je salue l’efficacité.

Jean- Pierre F.

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  • Un roman dont les personnages m’accompagnent encore…Pour l’anecdote je l’ai lu en avion…et il m’est peu arrivé de relever le nez. Superbe et les relations humaines y sont dépeintes avec une grande finesse…

Barbara A

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  • J’ai beaucoup aimé l’histoire, l’intrigue et les personnages.

Natacha R.

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Retour à la terre

Dernier chapitre de ma nouvelle « Cheval volant » extraite du recueil « Pastel noir » édité par ZONAIRES

7 – Retour à la terre

   Hagen l’a mis à l’amende :

   –  À l’avenir, ramène des mecs normaux, pas des cannibales. J’ai dû raisonner mes gars. Ils t’en veulent.

   Taine affiche désormais un profil bas, accomplissant sans rechigner les sales besognes, se laissant humilier, essayant de se faire oublier.

   Pénétrer chez Hagen en son absence, dans le quartier résidentiel du Roucas, est un jeu d’enfant. La nuit est calme et des odeurs d’herbe fraîchement coupée flottent dans le parc.

   Taine a suffisamment fréquenté la villa pour y repérer ce qui l’intéresse : un petit coffre rudimentaire benoîtement dissimulé derrière un chromo. Hagen n’y laisse que des sommes sans importance à ses yeux mais assez attractives pour un type décidé à changer d’air.

   Taine retrouve le goût des nuits d’antan, quand il travaillait avec Jeanne, sa femme. Le coffre ne lui résiste pas longtemps. Il empoche les cinq liasses de billets qui s’y trouvent.

   Le coup de matraque met fin à ses rêves ; il se réveille sur la banquette arrière d’une Mercedes qui roule en direction des falaises du cap Canaille. Il garde les yeux clos, tentant d’analyser la situation. Le conducteur, un nommé Gus, n’est autre que le gardien qui l’a repéré et il sent nettement la pointe de la lame que Mathéo, assis à ses côtés, lui appuie sur le foie. Gus roule vite, Mathéo lui fait observer que ce n’est pas le moment de se faire poisser par la police.

   –  Ils sont là ! s’écrie Taine en montrant la vitre latérale. Mathéo détourne à peine la tête.

  Taine saisit son poignet, le tord violemment. Le couteau tombe, vite repris par Taine de son autre main. Il le plonge en avant, dans le ventre de Mathéo et tranche les chairs. Mathéo s’affaisse. Un second coup de couteau l’achève. Gus freine en catastrophe, crache des injures, dégaine son automatique. Gêné par le volant, il a du mal à se retourner, bascule à mi-corps par dessus son siège pour tirer. Taine, qui s’est baissé, frappe à l’aveugle vers le haut, de toute sa force. La lame s’enfonce profondément sous le menton de Gus qui presse la détente par réflexe. Taine sent la brûlure de la balle qui lui déchire l’épaule tandis qu’il pousse sur le couteau. Sonné, il repousse malgré tout le corps de Gus qui l’arrose de son sang et ouvre la portière. Il tire les deux cadavres hors de la voiture et les fait rouler dans le ravin.

   L’effort l’a épuisé. Il remonte dans la berline, fait demi-tour en direction de la ville. La douleur lui lacère la poitrine.

   Taine gare la voiture à cheval sur le trottoir, titube vers l’entrée de l’immeuble. Le gros Thomas, assis sur les marches du perron, boit au goulot. Il lui tend sa bouteille de rhum aux trois quarts vide. Taine se fait mal en l’écartant du passage. Il s’arrête plusieurs fois pour reprendre son souffle avant d’atteindre son étage et de pousser la porte de sa chambre. Il ôte sa chemise, noie sa blessure de gin, confectionne un tampon avec un tee-shirt, déchire une bande de tissu dans son drap.

   Sandra arrive à cet instant, prévenue par Thomas qui lui a annoncé que Taine en tient une sacrée. Sans prononcer un mot, elle l’aide à confectionner son pansement de fortune.

   Il reste un moment assis sur le bord du lit, respirant avec difficulté et refuse qu’elle l’emmène à l’hôpital. Il a encore la force de soulever la lame de parquet sous la quelle il planque ses économies, empoche les billets, met son blouson à l’épaule et descend péniblement l’escalier. Sandra le suit des yeux avant de le rejoindre. Quand ils atteignent la berline, il est épuisé. Elle ouvre la portière, remarque les sièges ensanglantés.

   – Pas question qu’on monte là dedans. Attend-moi ici. Seulement trois minutes. Je vais te conduise aux urgences.

   Appuyé contre la carrosserie, il réprime une grimace.

– Dernier endroit où aller… Laisse-moi…

   Quand elle revient au volant d’une Clio empruntée à une fille du bar où elle travaille, elle le retrouve assis au bord du trottoir, la tête dans ses bras, posée sur ses genoux. Elle se gare, l’aide à se relever et à s’asseoir à la place du passager. Il se laisse choir en grimaçant. Elle se met au volant et l’interroge du regard. Elle perçoit à peine sa voix.

   – L’autoroute A9…

   Elle embraye.

   – Et après ?

   – …direction Nîmes, Alès et puis Florac. L’adresse…mon portefeuille…poche… blouson.

   Elle se gare, fouille le blouson, trouve le portefeuille, en tire les papiers. Il hoche la tête.

   – … La photo… là… Scotie… Au dos…

   Il sombre dans un sommeil profond. Sandra reprend la route en jetant de temps en temps un coup d’œil vers lui. Il marmonne des paroles qu’elle ne comprend pas.

   La nuit s’éclaircit quand elle aborde la route des crêtes, dans les Cévennes. Il semble être éveillé mais il garde les yeux mi-clos. Elle sent sa main se poser sur sa cuisse. Il lui adresse un sourire fatigué.

   Jeanne, je ne voulais pas…

   L’ombre de la voiture s’étire démesurément dans le soleil levant. Ils traversent une forêt de châtaigniers avant de quitter la départementale et d’emprunter une étroite route sinueuse. Au sommet d’une colline, Taine indique un chemin de terre empierré de remblais. Sandra ne parvient pas à lire le panneau à demi effacé qui annonce le domaine. D’un geste las, Taine lui fait signe de se ranger sous les frondaisons. Au bout du chemin, on distingue une bâtisse en pierre, à peine visible derrière la végétation.

   Qui t’attend ici, Christophe Taine ? Tes parents sont peut-être morts depuis des années ou bien ils ont quitté la ferme… Tu ne t’es jamais soucié d’eux.

   Il prend sa respiration et s’extirpe difficilement de son siège. Sandra fait le tour de la voiture et se précipite vers lui. Il la stoppe du regard.

   Non, Jeanne… J’y vais seul. Pars…

   La lumière de l’aube révèle son teint blême, il titube. Sandra retient un cri en le voyant zigzaguer vers une prairie où paissent des chevaux. Il se retient à une barrière tandis que les chevaux s’approchent de lui à pas lents. Il tombe à genoux et reste ainsi, la main tendue dans leur direction, le corps retenu par les barbelés, ses yeux morts ouverts sur le paysage indifférent.  Vu depuis un cheval volant, Taine n’est qu’un pixel indiscernable parmi ceux du pré minuscule de son enfance.

Mise à feu

6ème chapitre de ma nouvelle « Cheval volant » extraite du recueil « Pastel noir » édité par ZONAIRES

6 – Mise à feu

   La canicule a surgi sans prévenir et plombe la ville. Taine joue les zombis chez Hagen. Il fait ce qu’on lui dit de faire. Un bon toutou, docile, presque un fonctionnaire. Il s’en tient aux règles qu’il s’est fixées : boire moins, ne pas jouer aux courses, fermer les écoutilles sur les trafics de Hagen, se tenir à l’écart de Mathéo, parler le moins possible de sa vie privée – Luigi en a déjà trop dit – recruter ses combattants dans des quartiers éloignés du sien, fuir les femmes, mettre de côté un maximum de thune et tailler la route. Loin de la ville. Se payer un petit carré de verdure et y faire brouter deux ou trois chevaux. Une idée du bonheur.

   Tu y crois vraiment, Taine ? 

   Au milieu de la nuit, il fume, accoudé à la balustrade de son minuscule balcon. Il observe les fenêtres encore éclairées de l’hôtel miteux d’en face où s’entassent des familles africaines dans des chambres minables, pour cinq cent euros par mois. Il a repéré depuis un moment un gaillard qui prend souvent le frais en exhibant une musculature exceptionnelle. Parfois la fortune vous tend les bras, à deux pas de chez vous…

   Il a suivi l’Africain, admiré sa démarche souple, sa vélocité et discrètement enquêté sur lui. C’est la première fois qu’il rencontre un type si naturellement prêt au combat. Avec un peu d’entraînement et en espérant que cet athlète possède quelques ressources de sauvagerie, il sera capable de donner une leçon à Vassili et à tous ses congénères. Taine repousse cette pensée. Il entend des pas qui s’arrêtent devant sa chambre. Il se retourne, regarde Sandra qui avance vers lui, silencieuse. Il ne distingue que ses yeux verts allumés par les enseignes de la rue. Il pourrait l’arrêter d’un geste… 

   – J’ai trop chaud, je n’arrive pas à dormir, murmure Sandra.

   Elle est bientôt si près de lui qu’il perçoit l’onde de chaleur émanant de son corps.

   – Pourquoi ? demande Taine en regrettant immédiatement la stupidité de sa question.

   – Ma chambre donne sur la cour. J’y étouffe. J’allais descendre faire un tour, je t’ai vu depuis le couloir. Tu es beau.

   – Beau ?

   Il hausse les épaules. Préfèrerait éviter ce genre dialogue.

   – Beau, oui…

   Il est sans réaction. Elle se coule contre lui et, dans un soupir qui ressemble à un gémissement, il la prend dans ses bras.

  Oh, et puis  merde !

   Ils restent un moment ainsi, puis Sandra s’écarte, va fermer la porte de la chambre avant de revenir vers lui.

   Après cette nuit, Taine n’a plus qu’une idée en tête, ramasser suffisamment d’argent et quitter la ville le plus vite possible.

   Hagen l’a à la bonne, il ne peut pas savoir que Taine passe tout son temps libre à entraîner un lutteur africain nommé François Akoda dans une cave du squat. Il ne s’est pas trompé en le repérant. Akoda est un paysan illettré des alentours de Niamey qui se dit champion de lutte traditionnelle. Il économise sou à sou pour y retourner la tête haute avec sa femme et ses trois enfants. L’argent que lui a promis Taine à titre personnel en plus de la prime qu’il pourrait empocher chez Hagen lui permettra de réaliser son projet. Taine lui sert de sparring-partner et l’entraîne très loin sur le chemin de la hargne et de la violence. Il lui a décrit par le menu les combats chez Hagen. Il ne suffira pas, comme au Nigeria, de mettre un genou à terre pour être déclaré vaincu.

   François est une force de la nature qui sait anticiper les actions de son adversaire mais Taine vérifie ce que lui a dit Hagen : il est difficile de faire renoncer un individu aux règles apprises dans son enfance.

   Taine a misé sur le désespoir d’Akoda pour le convaincre, sur la précarité dans laquelle il survit avec sa famille et sur son sentiment de culpabilité.

   Taine, qu’est-ce que tu fous ? Tu es devenu le fumier qu’espérait Hagen. Pas de quoi être fier !

   Akoda est fin prêt. Il tient seulement à garder son pendentif pendant les combats, une dent de cochon susceptible de le protéger des sortilèges.

   Taine se garde d’assister aux séances de pugilat. Il ne fait pas exception ce soir là.

   Akoda met moins de dix minutes à rétamer son adversaire, un pervers blond qu’on appelle Noureïev et qui ignore qu’il va vivre ses derniers instants. Le Russe ne fera plus de pointes sur les yeux de ses adversaires tombés à terre. On traîne son cadavre hors du cercle. Promis sans doute aux poissons du large. Les rares joueurs qui ont parié sur l’Africain courent empocher le pactole et, ce soir là, aucun autre combat n’a lieu. Les sbires de Hagen font évacuer les locaux. Taine attend Akoda à la sortie de la savonnerie. Longtemps. Attiré par des gémissements, il fait le tour du bâtiment et trouve l’africain gisant dans son sang, massacré sans doute par les sbires de Hagen. Taine met de longues minutes à le réanimer et doit le soutenir pour quitter le terrain vague.

   Ils marchent dans la nuit chaude, le long de la ligne de chemin de fer. Taine aperçoit de très loin la lueur qui illumine le ciel de leur quartier. L’odeur d’incendie ne vient qu’ensuite, avec le hurlement des sirènes de pompiers. La rue est bouclée. L’hôtel en face du squat brûle. Akoda, fou furieux, bouscule Taine, se fraye un passage dans la foule. Les policiers qui barrent la rue le matraquent. La femme d’Akoda, le regard figé, perdue au milieu d’un groupe de gens à demi-nus, hagards et misérables, serre deux de ses enfants dans ses bras. Le troisième grille dans les étages. Taine, anéanti, croit reconnaître un des russes de Hagen dans la foule des badauds. Puis, il ne le voit plus…

Asphalt jungle

Chapitre 5 de la nouvelle « Cheval volant » extraite de mon recueil « Pastel Noir » édité par ZONAIRES

5 – Asphalt jungle

   Il est dans la rue, luttant contre la tempête, le col de son blouson de cuir relevé et les poings serrés au fond de ses poches. Les lampadaires chahutés par le vent lui dessinent une ombre démesurée aux jambes dansantes.

  Dans la cohue d’un pub ringard, il boit une bière en mangeant un sandwich. Il en descend trois autres à la suite et avale en conclusion un double scotch qui lui laisse une amertume tenace dans la bouche. Il téléphone à Hagen.

   L’ouragan peut bien dévaster la ville, il se déplace maintenant sur un coussin d’air. La lune est une boule de flipper étincelante chahutée par les nuages. La tête lui tourne. Il n’a jamais aimé cette ville ni aucune ville. Et pourtant, il y a passé la plus grande partie de sa vie. C’est là qu’il a connu Jeanne, et qu’il l’a perdue… Une ville, ça ne dort jamais. Seuls les honnêtes gens, ces zombis qui rentrent chez leur télé en cohorte résignée, croient le contraire. Et ceux qui ressortent la nuit en quête d’exultations culturelles ou sexuelles chaussent leurs œillères, enjambent sans les voir des types endormis dans des cartons, passent en ignorant le soupirail d’où s’exhale l’haleine de vingt clandestins courbés sur leurs machines à coudre, vont se goberger aux dépends des misères et des trafics honteux. N’entendent rien, ne voient rien…

   Le monde est peut être créé par l’imagination de ceux qui croient y vivre. Qu’est-ce que tu en penses, Taine ?

   Un éclair zèbre l’espace, flashe la façade de verre d’un immeuble de bureau. Le fracas du tonnerre fait vibrer le sol, des larmes tièdes roulent sur la poussière des trottoirs.

   Déluge.

   Taine court s’abriter sous les arcades obscures de l’immeuble. Il en profite pour se vidanger la vessie et fumer une cigarette. Lassé d’attendre la fin de l’averse, il descend le boulevard en courbant le dos et prend une petite rue qui mène au port. Les drisses tintent contre les mâts des bateaux du port de plaisance. Il marche plus d’une heure en direction de l’ouest, longe des rails luisants de pluie avant de rejoindre la friche des fabriques désaffectées, l’ancienne savonnerie.

   Une lueur filtre sous une porte métallique. Il tambourine selon le code convenu, attend. La pluie est presque tiède. Son pantalon et ses chaussures sont imbibés d’eau, ses cheveux dégoulinent. La porte s’entrebâille. Un type en treillis, immense, apparaît, le tire à l’intérieur et le fouille avant de le guider dans un labyrinthe de couloirs. Des hurlements montent du sous sol. Taine pense aux cris des porcs dans un élevage industriel. Odeur d’embrocation et de sueur, escaliers de béton brut, coursives déglinguées. Le géant s’arrête devant une porte métallique et téléphone sur son portable en se grattant le scrotum de l’autre main. Une voix de rogomme invite Taine à entrer dans ce qui a dû être le bureau de direction de l’usine.

   Hagen, c’est sûrement lui,  trône au milieu de la pièce, les pieds posés sur une table à tréteaux encombrée de cartons à pizza et de bouteilles. Son visage rubicond est mis en valeur par une chemise vert pâle. Un autre individu vautré dans un siège bas en mousse se cure les dents. Il adresse à Taine un regard torve. Hagen  se redresse sur son siège.

   – Ben, mon vieux, t’es bien gaugé. T’as pas de parapluie ?

   Il se met à rire, imité par son homme de main. Taine serre les mâchoires.

   – Alors, c’est toi, le fameux Taine. Te présente pas, Luigi m’a déjà fait l’article. Comme ça, tu cherches un job dans ta spécialité ? Laquelle, au fait ?

   Taine fixe Hagen qui le toise avec un sourire narquois.

   – Les potes au rital ne sont pas forcément les miens mais, bon, on est en affaire. Si t’es pas trop exigeant, je peux faire un geste.

    Hagen cligne de l’œil vers son acolyte

   – Hein Mathéo !

   Mathéo ricane en crachant son cure dent.

   – Je sais parfaitement qui tu es, reprend Hagen. J’ai suivi ta carrière, à l’époque. Christophe Taine ! Le petit petzouille cévenol qui monte à Paris et qui devient champion de boxe… Un beau conte de fée. Pas pour longtemps. Gravissime K.O à la suite de ton troisième combat chez les pros. La faute à pas de chance ! Un long coma et une rééducation à Garches. Tu reviens doucement à la vie. Un peu bancal. Ta femme te dorlote, une vraie petite maman, elle bosse dans un bureau et toi tu joues à l’artiste. Un vieux rêve, à ce que m’a dit Luigi… Sauf que t’es pas Rembrandt. Vous avez besoin de thune. Alors, tu quittes la rubrique sportive et celle des beaux-arts, direction celle des faits divers. Vous descendez dans le sud. Des dizaines de cambriolages, du pognon vite gagné et aussitôt dépensé. La grande vie ! Jusqu’à ton dernier coup. La joaillerie Cellier. Quelle idée d’emmener ta copine en expédition. Vous aviez réussi votre coup et voilà qu’elle glisse du toit et se vautre cinq étages plus bas. Toi, au lieu de cavaler, tu te laisses arrêter près de son cadavre, avec la joncaille. Quel con ! Voilà où ça conduit les beaux sentiments. Moralité, t’es devenu l’ombre de toi même, tu picoles, ne dis pas non, je le sens d’ici. Et tu voudrais reprendre les gants ?

   Ne t’excite pas Taine. Oublie le visage fracassé de Jeanne et reste calme. Ravale ta fierté. Au point où tu en es….

   – La taule ça use les meilleurs, tu ne tiendrais pas dix secondes sur un ring en face de mes gars. Le free fight c’est du pipi de chat à côté de nos combats. Mais j’imagine que t’es pas le genre de gars à accepter nos règles. En fait y en a qu’une, de règle. Hein, Mathéo !

   – Ouais, pas de règle du tout ! s’esclaffe Mathéo.

   – Toi, t’es un type réglo, ajoute Hagen, tu ne pourrais pas frapper un mec à terre. J’ai pas raison ? On t’a greffé cette morale à la con le jour de ta naissance. C’est terrible de conditionner les mômes en leur cachant la vérité sur le monde.

  Desserre tes poings, Taine. Barre-toi ! Il existe d’autres moyens de gagner ta vie. Trouve-toi un coin peinard. Dans une région d’élevage, pourquoi pas. Tu en connais assez sur les chevaux pour te faire embaucher comme palefrenier ou même garçon d’écurie… Tout plutôt que subir le mépris de Hagen.

   – Alors, tu vas commencer par faire le rabatteur. On verra si tu crois encore à tes principes de blaireau. Prouve que t’es devenu un salopard et je te donnerai ta chance. Tu te prends cent cinquante euros par tête que tu nous ramènes… De préférence des blackos. Ça ne se plaint pas et mes russes adorent leur viande.

   Mathéo déchaîne son rire imbécile, Hagen lui adresse un signe de tête.

   – Première leçon. Math, tu lui montres !

   Tire-toi, Taine !

   Taine suit Mathéo jusqu’à une passerelle qui domine un espace violemment éclairé par des lampes halogènes. Ils sont assaillis par les vociférations d’une trentaine d’hystériques qui se bousculent autour d’un espace délimité par un trait de craie où une montagne de muscles, tout en nuque et en épaules, le crâne rasé, savate le visage ensanglanté de son adversaire. Deux balèzes mettent fin au massacre en tirant le perdant par les pieds tandis que les parieurs chanceux vont se faire payer au fond de la salle.

   – Ce Vassili, il est terrible ! s’enthousiasme Mathéo. En Russie, il participait à des combats à mort. Ici, on ne peut pas se permettre…

   Laisse tomber, Taine, il en est encore temps !

    Trois semaines plus tard, Taine est toujours au service de Hagen, homme à tout faire, du ramassage des cotisations au recrutement des combattants. Il est devenu un expert capable de convaincre n’importe quel pauvre mec de tenter sa chance sur le ring clandestin de Hagen. Un amateur peut aussi bien lutter contre son semblable que tomber malencontreusement sur un gladiateur de Hagen. Les parieurs, dans ce cas, misent sur la durée des combats.

   C’est fou le nombre de paumés qui rôdent dans les rues. Taine drague près des bars de nuit, écume les abords des bureaux d’intérim, fréquente les salles de musculation, guette, sur les quais de la Joliette, les types récemment jetés par le système et pas encore trop décatis physiquement. Le hic, c’est que ces mecs sont rarement à la hauteur. Dépourvus de muscle ou de mordant. Il apprend à reconnaître le client idéal. Les inconscients qui sont prêts à servir de punching-ball pour trois fois rien et la promesse utopique de mille euros en cas de victoire.

Scoties blues – 4ème chapitre de « Cheval volant »

Une nouvelle extraite de mon recueil « Pastel noir » édité par ZONAIRES

Théodore Géricault

4 – Scotie blues

   La nuit suivante, Taine dort très bien. Au petit matin, il se retrouve dans la rue, un sac de marin à l’épaule, son misérable pécule en poche. Luigi, un pote libéré trois mois plus tôt, lui a refilé l’adresse d’un squat.

   La pluie lui traverse le cerveau. Il arrive transi de froid au squat. Des gosses le conduisent auprès d’un certain Thomas qui est sensé réguler l’endroit. Le type, genre goret mal rasé, lui tend une main molle et lui indique la piaule de Luigi. Taine se laisse tomber sur le matelas taché qui occupe les deux tiers de l’espace. Il sombre immédiatement dans le sommeil puis rêve et se débat, prisonnier du dédale qu’il arpente trop souvent.

   Cette fois, ils sont deux sur le dos de Scotie. Taine appuie sa joue contre le dos bronzé de la fille en sarong qu’il enserre de ses bras. C’est elle qui dirige le cheval mais, au moment où Scotie prend son élan pour sauter une barrière, la fille s’évapore et Taine est désarçonné.

   Jeanne !

   Taine est réveillé par son propre cri, bien réel lui. Aussi présent que les images qui envahissent son cerveau embrumé et qu’il ne parvient pas à chasser. Vieux film de son passé qui ne passe pas. Il se revoit. Etendu sur le sol de rocaille, incapable de bouger les membres. En tournant la tête, il aperçoit Scotie, couché sur le flanc à quelques mètres de lui, les lèvres retroussées sur ses dents, haletant avec un souffle rauque, les yeux exorbités. Un filet de sang coule de ses oreilles. Un essaim de mouches s’y abreuve.

   Taine tente de se relever. Une douleur fulgurante lui traverse l’épaule et le bras droit. Un os dépasse de sa chair à hauteur du coude. Il entend des pas. L’homme est au dessus de lui, le dominant de toute sa hauteur.  Impossible de distinguer ses traits mais Taine sait que c’est son père. Son regard va de Taine au cheval agonisant. Il s’éloigne, s’agenouille près de Scotie, chasse les mouches de ses yeux avant de se relever et de disparaître. Taine est encore conscient quand son père revient accompagné de son régisseur et d’un palefrenier. Les deux hommes restent debout près de lui tandis que le vieux s’approche du cheval, un fusil à la main. Il en braque le canon entre les yeux de Scotie. L’explosion résonne dans la combe. Taine a un haut le cœur. Une seconde plus tard, il sent l’odeur de la poudre brûlée. Le canon du fusil pend près de sa joue. Son père est au-dessus de lui, il relève son fusil et, à cet instant, Taine comprend que son paternel a eu du mal à résister à la tentation de l’achever, lui aussi. Le palefrenier et le régisseur le font glisser sur une civière de toile et il sombre dans sa nuit.

   Fin de l’épisode.

   Taine est assis sur son grabat, le dos contre le mur, la tête dans les mains.

   Taine, quelque chose déconne sérieusement en toi. Tu devrais retourner voir tes parents et effacer toutes ces années de merde. Le pardon existe. Le temps pacifie…

   Il ouvre les yeux, a du mal à se resituer. Ce n’est pas sa cellule. Il voit l’ombre de la fenêtre, une croix projetée par les lumières de la rue sur le mur délabré… La piaule de Luigi. Une silhouette se tient dans l’embrasure de la porte. Celle d’une femme élancée, fine, grande. Taine se redresse, en appui sur un coude. La fille hésite puis entre. Son visage s’inscrit dans le carré de lumière. Elle a des yeux sombres, des sourcils fins et arqués qui lui donnent une expression de curiosité amusée. Taine remarque sa jupe courte et flottante, son maillot de coton blanc soulignant sa poitrine libre. Le genre de fille à faire tourner les têtes d’une terrasse de bistro dans un ensemble parfait. Et bander instantanément un taulard tout juste sorti d’une longue période d’abstinence. Il se laisse retomber sur le matelas. L’inconnue s’approche.

   – J’ai entendu crier. Ma chambre est en face et ta porte était ouverte. Tu rêvais ?

   – Quelle heure est-il ?

   – Presque vingt-deux heures. Tu es le pote à Luigi ?

   – C’est ça… Maintenant, je vais vous demander de sortir. Il faut que je me lève, mademoiselle…

   – Appelle-moi Sandra.

   Elle agite une enveloppe chiffonnée.

   – Un mot de Luigi. Il est parti en Italie. Si tu as besoin de quelque chose, je travaille au bar, en haut de la rue.

   Taine attend qu’elle referme la porte derrière elle pour lire le message de Luigi : un numéro de portable, un nom : Hagen.

Le goût de la mangue

Chapitre 3 de ma nouvelle « Cheval volant » extraite du recueil « Pastel noir » édité par Zonaires

3 – Le goût de la mangue

   Là, je dessine la rue.

   Le boulevard Saint Michel, à Paris. Il pleut ce soir là, un soir de novembre, un soir d’encre où les formes et les couleurs se noient. Le vent hurle au carrefour de la rue Soufflot.

   Imagine.

   Ça picote les yeux et tu descends vers la Seine un peu à l’aveuglette, ton Perfecto dégouline, ton sweat est imbibé. L’eau te glace le dos malgré ton col relevé. Tu frissonnes, tu croises des formes vaguement humaines, des centaines de passants pressés qui se dissolvent dans le paysage brouillé, les néons qui clignotent, le flot des voitures sur le boulevard, les sons de la ville en pluie. Tu avances sans rien voir, anonyme dans la foule. Tu t’es barré de chez tes parents, marre que ton vieux te cogne depuis que tu es né. Tu as dix-sept ans, pas une thune en poche. Tu marches du matin au soir dans la ville transparente, tu as peur et tu as faim. Tu erres d’une gare à l’autre, d’une encoignure de porte à l’autre. Tu n’oses pas faire la manche. Ça viendra parce que tu as faim. Tu passes et repasses devant les baraques à kebabs. Les vapeurs grasses te donnent la nausée. Tu comprends qu’on peut estourbir un keum et lui piquer quatre euros pour un sandwich. Tu as soif. Tu as essayé de secouer un distributeur à coca sur le quai de la gare; quelqu’un est arrivé, a crié, tu t’es cassé en vitesse. Il faut absolument que tu boives, alors tu ouvres ta gueule à la pluie du ciel. Dans la nuit, le trottoir est un assemblage de flaques lumineuses, tu n’en as rien à foutre, tu ne distingues plus le décor, tes os commencent à fondre. Soudain, tu lèves les yeux et tu la vois !

   – Où ça ?

   – Boucle-la, écoute ! Elle vient à ta rencontre en glissant sur le tapis de lumière. Une silhouette bien distincte. Elle avance à son rythme qui n’est pas celui des autres passants. Sa longue jupe vole au carrefour. Tu t’arrêtes sous la pluie, tu attends qu’elle te dépasse. Elle a une main dans la poche de son blouson, l’autre tient un parapluie immense. Sous sa jupe indienne, elle a les jambes nues, ses chevilles sont enlacées de cuir. Elle ne vit pas à la même saison que toi, la fille. Le vent souffle un peu plus fort, découvre ses genoux ; tu relèves la tête, une frange brune balaie son visage. Tu la fixes comme un naufragé scrute une île, au loin. Elle te sourit, oui, un vrai sourire, dans le mouvement. Tu en restes baba. Un sourire ! Rien que pour toi. Tu existes, alors ? La pluie te paraît moins froide. Tu aspires l’odeur de sa peau fraîche quand elle te croise. Les passants te bousculent. Pauvre con de clebs mouillé ! Tu te retournes et tu as peur de la voir disparaître. Tu te mets à courir, à la suivre. Tu l’as presque rattrapée quand elle s’arrête d’un coup. On dirait qu’elle a pris la pose. L’air flotte et vacille autour d’elle et la foule s’écarte de cette ondulation. Tu ralentis mais tu ne veux pas avoir l’air d’un imbécile alors tu avances vers elle qui t’attend dans sa jupe virevoltante au vent. Tu es à trois pas d’elle quand elle se retourne. Tu stoppes net. Elle s’approche de toi, pris en faute. Tu as envie de détaler mais il te reste un brin d’amour propre. Elle te dit : Tu me suis depuis un moment, non ? Allez, viens ! Marche près de moi ! Profite de mon parapluie. Tu vas chopper la crève… Avance, on est bientôt arrivé !  Tu l’accompagnes sans chercher à comprendre. Sa jupe claque au vent. Tu marches derrière ce drapeau-là comme un soldat qui va à la bataille. Elle pousse une porte, grimpe des marches ; elle va si vite que toi, derrière, tu en as le vertige. La lumière éclate dans la cage d’escalier. Les couleurs de sa jupe tournoient sous tes paupières. Tu t’accroches à la rampe, tu vas tomber. Elle te retient, te soutient jusqu’au palier. Tu te retrouves assis dans un fauteuil en rotin. Elle t’aide à quitter ton blouson. Il fait bon chez elle, la lumière est douce. Elle t’offre un verre d’eau puis t’abandonne un moment. Quand elle revient, elle a changé de jupe. Celle-ci est longue aussi, en soie d’un bleu très bleu avec des impressions délavées. Elle a séché ses cheveux, ils font des boucles mordorées et tu la vois très grande depuis ton fauteuil. Elle tient un carré d’étoffe. Elle te le tend et dit : Va prendre une douche chaude. Tu es trempé. Et puis tu pues. Tu mettras ça ! Avec un tee-shirt à moi ça ira. 

   Elle déplie le tissu aux teintes vives. C’est un sarong, tu t’entoures comme ça ! En Malaisie, c’est un truc de mec.

   Tu reviens, récuré, ragaillardi, enveloppé dans le coton, tu t’en fous d’être en jupe de mec, tu ne te sens même pas ridicule. Elle a posé deux assiettes sur une table ronde, des couverts et te fait signe de t’asseoir.

   Elle tient une mangue et un petit couteau. Elle dit : C’est le seul fruit qui laisse une troisième part quand on le coupe de chaque côté de son noyau plat. Ça fait comme une île au cœur de la chair jaune.

   Elle te tend d’abord la tranche du milieu. Tu mâches la pulpe sucrée, filandreuse près du noyau. Le suc du fruit te barbouille les lèvres, emplit ta bouche, nourrit ton sang de sa chaleur. À la fin, il ne reste que le noyau sucé où tiennent encore des mèches collantes. Soudain, tu as envie de pleurer. Elle s’approche, ses bras t’entourent. Tu te laisses bercer, tu enserres sa taille. Une veine de son ventre bat contre ta joue, tu suis les mouvements de sa respiration, tu te gaves de son odeur, tu te calmes…

   Certains gestes viennent spontanément même quand on ne les a pas appris. Tu laisses tomber tes mains sur ses chevilles et tu remontes la ligne de ses jambes puis l’intérieur de ses cuisses en soulevant sa jupe. Elle est nue en dessous, tu laisses retomber la jupe sur toi. Ta bouche est contre son sexe, sous la nuit de sa jupe. Tu la goûtes comme tu as tété le noyau de la mangue tout à l’heure, longtemps, profondément. Tu l’entends gémir puis sa jupe glisse sur tes épaules et tombe à terre, tu es livré à la lumière. Tu te relèves. Tu es contre elle. Ton sarong dénoué glisse au sol. Elle t’attire plus près encore. Dans son corps, le tien retrouve sa mémoire… Voilà ! Un dernier coup de crayon et le chef d’œuvre est achevé !

   – Waouh !… Après, après !

   – Secret ! Tu en sais déjà trop. Pourquoi je te raconte ça ? Qu’est ce que tu fous là ? Je t’avais dit de rester sur ton pieu. J’ai horreur d’un mec qui se paluche près de moi. Casse-toi, je te dis !

   – Putain, on dirait que j’ai la fièvre.…

   Moi, j’ai le goût de la mangue dans la bouche… Tant d’années après… Elle me manque tellement, la fille de la pluie. Je pense à elle, à moi qui rejoins la source du monde…

   – Il n’est pas beau mon dessin ?

   – ……

   – Dis ce que tu penses. Un peu de courage !

   – C’est que… Je la vois pas bien, la nana. Tu l’as dessinée de dos. Elle est vachement loin. Il y a trop de pluie. On reconnait que sa jupe. Je vois pas comment elle est foutue. En plus, elle marche vachement vite…

   – Tu as du chemin à faire pour la rattraper. Cours, Ducon, mais attend qu’elle t’invite !

   – Elle sera sympa, avec moi ? Ça sera la même ?  Elle s’appelle comment ?

   – Elle n’a pas de nom. Ce sera une autre, tu la suivras, tu les suis toutes. Ne te jette pas sur elle comme tu en as l’habitude ! Tu vois où ça t’a mené ce genre de saloperie ? Respecte-la ! Sois tendre ! Ejecte la noirceur de ton cœur de silex.

   – C’est du chinetoque ton délire. T’es secoué, comme mec !

   – Tu n’es pas équipé pour comprendre. Les types dans ton genre, il leur faut du concret bien saignant. On ne s’en sortira jamais. À propos de sortir : demain, je me fais la malle. Liberté conditionnelle ! Le dessin est à toi, regarde-le quelquefois, laisse le rêve s’installer. Il te reste dix ans à tirer, profites-en. Si j’y pense, je t’enverrai des mangues, et un sarong. Comme ça, tu pourras bander à l’aise.

   Pourquoi lui as-tu parlé de Jeanne, Taine ? Elle n’aurait pas aimé que tu te confies à ce taré. Tu ferais n’importe quoi pour te défouler…

« Dessin animé » – Chapitre 2 de « Cheval volant »

Nouvelle extraite de mon recueil « Pastel Noir » chez Zonaires

La suite demain

2 – Dessin animé

   Il vient de purger neuf années sans moufter ; c’est sa dernière nuit en cellule et il ne sait pas s’il aura la force d’affronter le monde extérieur. Il est agacé par les raclements de gorge de son co-détenu.

   Quand il produit ces borborygmes, c’est qu’il va s’adresser à toi. Des inepties. Prends ton mal en patience, Taine. Tiens, encore un peu ! Tu as réussi à le supporter jusque là, alors reste calme…  

   – Eh ! Tu me la dessines quand, cette fille ?

   – Je dormais, bon sang !

   – Tu m’as promis un dessin, hier soir.

   Détends-toi, Taine, amuse-toi un peu avec le débile mais, surtout, surtout, ne l’assomme pas. Demain, tu seras loin…

   – Quel dessin ?

   – Une femme ! Tu sais bien.

   – Je ne dessine que des chevaux. Tu veux en faire quoi, de ce… dessin ?

   – Un modèle pour Habib, le tatoueur. Sur le bras droit, j’en ai pas encore.

    – Je vois… Sur le bras de la veuve Poignet.

    – Déconne pas, les vieilles, c’est pas mon truc. T’as une parole, oui ou non ? Allez, hop, au boulot, quoi !

   Il te fait la morale et il te donne des ordres. Ça te ferait presque rire. C’est la bonne réaction, Taine.

   – Demande poliment ! Tu te souviens du Petit Prince ?

   – Je fréquente pas ceux de la haute.

   – Je te parle du personnage de Saint-Ex…

   – Saint-Ex ? J’ai pas fait mon cathé, moi !

   – Antoine de Saint-Exupéry, l’écrivain, le père du Petit Prince. Tout le monde connaît…

   – Pas moi ! Faut croire que j’habitais loin de son château !

   – Bon, efface tout et on reprend.

   – J’efface quoi ? T’as rien dessiné, encore !

   – Patience, écoute !

   – Fais caguer !

   – Tu devrais surveiller ton langage. Apprends à te retenir.

   – Quand tu as envie de pisser, tu te retiens, toi ?

   – Pas envie, besoin !

   – Je suis pas dans le besoin. J’ai ce qu’il faut…

   – Sauf la patience ! Le Petit Prince, tu vois, c’est une histoire, dans un livre. Tu sais, le truc avec des pages qu’on tourne.

   – Tu te fous de moi ! Qu’est-ce que je t’ai fait, hein ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?

   – Recule ! Lâche-moi le bras !

   – Aïe ! Putain ! Y m’a mis un coup de boule, l’enculé !  Je pisse le sang !

   – Ça t’apprendra à me coller quand je te parle de Saint-Exupéry.

   – Tu m’as pété le nez.

   – Tiens, presse ce mouchoir dessus. Et sois attentif. En plus d’écrire, Saint-Ex était aviateur. Un jour, son avion est tombé en panne et il a dû atterrir dans le désert pour réparer. Il n’arrivait pas à desserrer une saloperie de boulon grippé. Au bout d’un moment, il a renoncé et il s’est endormi. Le lendemain, il est réveillé par une voix de gamin. C’est un prince qui vient d’une étoile très lointaine. Un gosse de riche en plein désert qui lui demande : S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! Il insiste tellement que Saint-Ex se met au travail. Et c’est là que l’histoire commence…

   – Arrête, j’en ai plus rien à secouer de ton dessin. Tu m’embrouilles.

   – Sûr que tu n’es pas le Petit Prince. Pourtant, tu vois, je m’imagine tout à fait en aviateur tombé du ciel dans ton désert. Allez, on reprend depuis le début. Fais le vide ! Je dors peinard dans mon sac de couchage. Tu te radines, le nez au vent, et tu me chuchotes à l’oreille…

   – Oh non, merde !…

   – Répète après moi : S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

   – …

   – Je perds patience ! Alors ?

   – …S’il te plaît dessine moi un mouton.

   – S’il VOUS plaît ! Et marque un temps d’arrêt après S’il vous plaît. Respecte les points de suspension.

   – J’ai rien à suspendre.

   – Laisse tomber, dis-le comme tu le sens.

   – S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

   – Génial ! Tu vois, quand tu veux. Sans déconner, tu l’as dit au quart de poil. Tu as l’oreille musicale et tu ne le sais même pas !

   – J’entends pas de musique.

   – Normal, je viens de couper le son.

   – …

   – Oublie. Reprenons. Alors comme ça, tu veux que je te dessine un mouton, mon petit gars ?

   – Merde, non, pas un mouton, une meuf !

   – Tu as dit et répété : un mouton. Faut savoir ! Alors, le  mouton ou la fille ?

   – Une femme, une belle.

   – Ça ne te suffit pas les photos de filles à poil placardées au-dessus de ton plumard ? Elles sont à gerber, tes images !

   – On fait un marché, tu me crobardes cette nana et je déchire les photos.

   – Fais-le tout de suite !

   Il le fait, ce con ! Laisse tomber, Taine, c’est pas drôle.

   – Voilà, le mur est débarrassé… À toi ! J’en voudrais une super belle. Pas blonde, rousse, avec des beaux nibards et un jean bien serré, tu vois, un joli petit cul…

   – Sûrement pas ! Un jean, c’est sans mystère. Je devrais faire comme Saint-Exupéry. Le petit prince n’était jamais satisfait du mouton qu’il dessinait, alors il lui a dessiné la caisse qui contenait le mouton. Tu veux un dessin de caisse ou un sac avec une fille dedans ?

   – Taliban !

   – Je plaisante. Passe-moi mon crayon et mon carnet, là sur la table. Vite ! Je sens l’inspiration qui vient… Merci. Maintenant, mets-toi à l’aise, allonge-toi sur ton pucier. Pense que tu es un gamin, le jour se lève sur le désert. Tu entends la caresse du crayon sur le papier ?

   – Y a deux trois trucs que j’aimerais piger, Taine. Pourquoi t’es pas devenu dessinateur ? Un pro, je veux dire. Et pourquoi t’as fais de la boxe au lieu de t’occuper de bourrins dans un bled de ploucs puisque tu bassines tout le monde avec ça ?

  Il te gonfle, ce mec, Taine, mais il met le doigt où ça fait mal…

   – Parce que les chevaux n’aiment pas les types en colère. Voilà ! Tu t’allonges, oui ou merde ?

   – J’me mets à côté de toi…sinon, je vois rien.

   – Reste où tu es. Quand je dessine, je bouge pas mal. Ça peut être dangereux…

   – Je pue ou quoi ? Je suis pas assez bien pour toi ?

   – Tu n’es bien pour personne.

   – Tous des connards !

   – Ferme-là une bonne fois et zieute. Quelqu’un qui dessine c’est aussi jouissif à voir qu’un cheval qui cavale ! Profite du spectacle. Respire le bon air !

   – J’aime pas la campagne.

   – Tu n’aimes rien. Essaie un peu de réveiller la poésie qui roupille en toi, vingt dieux ! Ne la laisse pas se noyer dans la soupe qui te sert de cerveau.

   – Tu me prends pour un mongol, hein ?

   – D’excellents cavaliers, les mongols !

   – Je capte rien à tes conneries ! Si tu étais aussi malin que tu le dis, tu te ferais comprendre d’un mec comme moi.

   – Ne demande  pas l’impossible !

   – Qu’est-ce t’as à te la péter ? Tu te crois intelligent parce que tu cognes plus faible que toi ?   

   – Je n’y peux rien. Quand un truc m’agace, je tape dessus. Bon, d’accord, je regrette pour tout à l’heure. Mea culpa !

   – À coule pas..? Si, elle coule, ma narine. Mon mouchoir est plein de sang.

   – Tu en veux un autre ?

   – Pas le bourre pif, bordel !

   – Un autre mouchoir, pauvre nase ! Prends-en un. La boîte, là. Ça te dérange que je cause en dessinant ?

   – Ça me berce. Pourquoi tu fais ces grands gestes en dessinant ?

   – Je t’avais prévenu, c’est mon style….