Ma jungle natale

Extrait adapté d’un roman qui paraîtra à l’automne 2022 chez Zonaires Editions

Cette nuit, un môme en scooter poursuivi par la voiture de la brigade anti- criminalité s’est éclaté le crâne contre une borne en béton. Il avait quinze ans et la sale manie de ne pas vouloir se plier à la série de contrôles quotidiens que peut parfois subir un gosse de la cité dès qu’il essaie d’en sortir. Il a foncé droit devant lui, affolé par l’acharnement des policiers à le poursuivre. Leur véhicule l’a peut-être serré d’un peu trop près. Les policiers ont affirmé qu’ils voulaient simplement l’obliger à porter son casque. La preuve que c’est dangereux de circuler sans casque.     

   C’est à peu près ce que je raconte au maire qui m’a convoqué au petit matin. Le gosse, il s’en fout, comme des cités de la butte qu’il laisse consciencieusement pourrir. Pas d’entretien des rues par les cantonniers, pas de bus destinés au centre- ville etc. Ce qu’il craint, ce sont les émeutes qui risquent d’éclater. Après mon récit et quelques considérations sur le manque de civisme de ses administrés, Bernier me demande d’aller faire un tour à la cité des Rémouleurs. Va donc prendre la température, dit-il. L’incivisme est souvent associé à une tendance à l’échauffement…

   Je juge plus raisonnable, avant d’aller affronter ma jungle natale, de repasser chez moi et d’échanger mon costume en lin écru contre un jean et un blouson. Faire un tour à la cité me donnera l’occasion de faire un saut chez mes parents qui y vivent encore, ce n’est pas si souvent. Ma mère est au courant de toutes les rumeurs du quartier. Et je verrai ma sœur. Celle que je préfère. Myriam. J’ai besoin de compter et recompter avant d’admettre qu’elle est née treize ans après moi. Comment ai-je pu vivre avant elle, sans sa présence au monde ?

   Quand j’arrive chez moi, je remarque, au bas de mon immeuble, une R5 hors d’âge garée à cheval sur le trottoir. Ça dénote parmi les Audi et les Mercedes du quartier. Son pare-chocs arrière tient par du fil de fer, les ailes sont cabossées, l’une est d’un rouge qui détone dans le gris métallisé de l’ensemble. Immobile sous la pluie fine qui commence à tomber, un homme est assis sur la borne d’incendie, près de la voiture. Il y a une femme sur le siège passager, tassée dans son imperméable. Le type me fait un petit signe de la main. Il a l’apparence de ce que j’aurais pu devenir si j’avais végété dans mon milieu et laissé faire le destin : usé avant l’âge, mal rasé, lardé de graisse, boudiné dans un survêtement sans forme. Je croise son regard. Dévasté. Je m’arrête et reconstruis le puzzle. Voiture déglinguée, profil de la femme et visage bouffi de l’homme : les Dominguez ! Gigi et Manuel, les parents du jeune Lucas qui vient de se tuer en moto. Quand Manuel se lève, je me prépare à la bagarre mais il se tient en face de moi, bras ballants, épaules tombantes, sans animosité. Sa femme a baissé la vitre de la voiture et nous regarde. Manuel a au moins pris cinquante kilos depuis que je l’ai perdu de vue. À quinze ans, il méritait déjà l’attention des services sociaux  mais les secours ne sont jamais arrivés.

   Dominguez tend une main molle que je serre, le cœur soulevé par la gêne.    

   – Tu me reconnais ? bredouille-t-il

Je tente un sourire, partagé entre dégoût et compassion.

   – Tu parles si je me souviens…

   Des images me reviennent. Dominguez au collège. Toujours prêt à la rigolade… et à accepter sans broncher les coups de pied au cul des autres. Il raconte ce qui est arrivé à son fils, pleure sans pudeur. Je l’écoute en prenant une mine de circonstance, lui exprime mes regrets, gauchement. Entre deux sanglots, il avoue ce qu’il attend de moi : rencontrer Claude Bernier Il répète sa demande une bonne dizaine de fois.

   – Le Maire, il faut que je le voie, tu comprends, il faut. Il doit faire quelque chose pour nous. Pour ceux de là haut…

   Il hoche la tête en direction de la cité des Rémouleurs.

   Je finis par lui dire que j’essaierai d’arranger ça, que ce n’est pas simple, un homme tellement occupé. Il n’a qu’à me téléphoner d’ici deux jours.  Je le prends à l’épaule, le guide jusqu’à son épave et lui ouvre la porte. Il s’assied au volant sans me quitter des yeux et je lui assure à nouveau qu’il pourra parler au maire, que je m’en occupe.

   Les Dominguez repartent dans leur R5 sinistrée. Je ne leur ai même pas donné mon numéro de portable et n’ai rien trouvé à leur dire d’un peu réconfortant, sorti des condoléances. Pas un seul mot amical pour Manuel et sa femme qui attendait humblement dans la voiture. Gigi la fidèle… Dominguez la fréquentait déjà quand il était ado. Ils repartent avec l’image de leur fils agonisant près d’une borne en béton. J’attends sur le trottoir jusqu’à ce que les feux arrière de leur voiture s’estompent dans la bruine matinale. J’attends je ne sais quoi, la tête vide. Quand la pluie commence à forcir, je monte chez moi. Personne ne m’y attend. Il n’y a bien que Myriam qui me voie en héros. Elle ne sait rien de moi vraiment.

   J’allume une petite lampe dans le salon et je débouche une des bouteilles de bordeaux offertes par Bernier un jour où, sans doute, je lui avais rendu un de ces services peu honorables dont il me charge parfois. Les jours sans soleil, je joue le rôle de son ombre. J’avale des couleuvres plus grosses que moi, ça semble devenu ma nourriture préférée. En réalité, je supporte de moins en moins ses combines, même si j’en tire moi aussi des bénéfices. J’ai une vue  imprenable sur ses affaires et ça me gratte partout où il me reste encore un peu de peinture d’origine.

   Je descends un grand verre d’un coup. Le vin a un goût de bonbon anglais, trop torturé pour être le résultat d’une vinification honnête. Aussi faux que celui qui me l’a offert. Malgré ça, je vide une demi-bouteille avant de trouver le courage de ressortir. Aller jouer les thermomètres d’ambiance à la cité pour le compte de Bernier ne me branche pas du tout. Mais autant se débarrasser de la corvée. Et je passerai chez mes parents, ma sœur Myriam y sera peut-être…    En laçant mes Nike, j’ai une bouffée de haine envers le type que je suis devenu, réduit à demander secours au sourire admiratif de sa petite sœur.

Adieu l’amie

Tu reviens par cette vallée nue

à la presque nuit

sous l’averse glacée

entre mes épaules

Je t’attendais ailleurs

au creux d’un train

dans l’espace aveugle

au fil d’une rivière tiède

sur une colline décoiffée par le vent

bien réelle

J’aurais aimé le goût de brume de tes joues

Adieu ma une

ma multiple

A jamais

dans aucune vie

aucun pays

Ni ton ombre

ni ton salut

dans aucun nid

Tu as passé la grille forgée

entre les mouches de soleil

Ton sourire blond vibrait

des électrons de juin

Ta main déserte ma nuque

Ton sac gonflé de temps

se vide des bourgeons

éclatés

collés

des soirs d’avril

des neiges roses

des matins du mai bleu

du goût des fleurs de thym

des élytres d’un criquet

du pollen safran des abeilles

J’ai vu dans le myosotis de tes iris

les météorites d’or s’éteindre

Tu tournes la rue

Tu effaces ton nom

tes traits sur la plage

Des nuages apatrides survolent ta marche

Ton image attendue chaque matin

s’estompe aussi bien que ta main

plus tendue qu’un vol d’hirondelles

Adieu amie

plus jamais

tes baraques de berger

tes litières d’azur

tes nuits de naissance d’agneaux

Plus jamais

les marches célestes

des troupeaux

sous la grande ourse

ta silhouette mauve

contre le ciel percé

Adieu ma souterraine

Dans mon sang tu voyages

sur la crête des houles

sous l’écume battue par les proues

de mes navires obscurs

Tu vas

inaccessible

incandescente dans l’acier de l’hiver

Jeudi

Acrylique sur toile (J.H)

Rue du regard

l’attente

Sur l’autre trottoir

ta libre image

En mars rue de Paradis

un jeudi après-midi

la pluie

Boulevard Richard Lenoir

un jeudi soir

ta vie au hasard

les yeux au-dessus des toits

A l’arrière des bus

tu voyais

les baies éclairées

les lustres polis

sous 1es hauts plafonds

Silhouettes

autre vies entrevues

autres déserts nocturnes

Gare de Lyon

Paris Vintimille

Changer la vie

Partir

Saisir sur l’autre voie

une voix un regard

En avril un soir

Voir

tomber une à une

de tes yeux

les écailles des vieux ciels

Manif (reprise)

LIquidateurs

Des milliers sont là, blanchis sous le harnais ou nés de la dernière pluie, presque tous en jaune. Maillot de vainqueur ou gilet de sécurité. Des badges plein la poitrine, tels des généraux russes. Tous coincés sur la place de la gare à écouter, pour se consoler, du reggae guai et des discours militants enflammés quand ils ne sont pas rendus inaudibles par l’hélico de la police en vol stationnaire au dessus de la foule. Autour d’eux, caparaçonnés, casqués, les épaules rembourrées, 3000 soldats bleus surveillent la foule encerclée des défenseurs de la démocratie mourante, pacifiquement naïfs. Les policiers anti-émeutes barrent les rues de leurs grilles.

La foule prisonnière est calme, paisible, sûre de ses droits. On est venus en famille. Papa, elles sont où les émeutes ? J’en ai marre de rien faire…

– Autrefois c’était beaucoup plus fort, dit un soixantuitar énervé par tant de pacifisme outrancier. Sur le boulevard St Michel et rue Gay Lussac, les casqués, on n’en faisait de la chair à pâté !

Il lève une main.

– Reculez ! Ma main va leur péter à la gueule, tous aux abris !

La foule s’enfuit.

– Montrez-moi cette main ! exige un capitaine de la garde qui a tout entendu.

L’autre lui tend. Le gradé la tire à lui. Elle se détache du manifestant,  lui reste dans la main.

– Elle est artificielle ! s’écrie le galonné.

– Exactement ! répond le soixantuitar avant de se mettre à courir, artificielle comme le monde qui te paie. Ça ne repose sur rien, ta vie de larbin, sur du vent, du pet atomique. Elle est minée par les dividendes des actionnaires du nucléaire.

La main piégée explose alors et une pluie de confettis radioactifs constelle le visage des gardiens du désordre, rappliqués entre temps pour secourir leur capitaine. Aussitôt, leur corps se liquéfie, leurs organes fondent comme l’ont fait ceux des liquidateurs de la centrale, là bas vers l’Ukraine. Et comme le feront ceux de Fukushima.

Un A gigantesque apparaît dans le ciel.

– Je sais ce que veut dire cette lettre, crie un moustachu sur l’estrade. C’est le A d’atome, le A d’abdiquer, d’abêtir, d’abîmer, d’abrutir, d’avilir, d’aveugler.

– Non, c’est le A d’Amour crie la foule.

– L’amour c’est toujours pour demain, crie quelqu’un.

– Mais pourquoi l’ajourner ? propose une vieille dame dans sa robe jaune fluo ?

Et la foule de se ruer sur les gardes survivants qui avancent sur elle, matraque au vent. Et de les couvrir de baisers.

– Quelle folie ! proteste le soixantuitar attardé sur la place, un verre de bière dans sa main valide. Ils vont se faire tuer.

– Bien vu ! réplique un nabot en uniforme en lui défonçant le crâne à coup de matraque.

Terra Cæruleus (une reprise toujours d’actualité)

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RAPPORT N° XWXX 205675 – Galaxie Andromède

MISSION D’OBSERVATION INTER SPATIALE SECRETE concernant la planète « Terra Cæruleus. »

Année 10233 de notre ère

Âge estimé de Terra Cæruleus : 4,54 milliards d’années

Distance Terra Cæruleus-Andromède : 2millions d’années lumière

Apparence : bleue

Aspect subjectif : Magnifique

Présence de vie : oui

Espèce la mieux adaptée : Bacterium (bactérie)

Nombre total estimé de bactéries sur Terre : 5 millions de trillion de trillion

Activité : base du fonctionnement vital de Terra Cæruleus

Principale espèce parasite : Humanus vulgaris ou « Humain »

Nombre d’humains à la date de la découverte de Terra Cæruleus : 7 milliards

Activité : Autodestructrice.

Avenir de l’espèce : Aucun en regard de leur système de vie.

ETUDE en VUE INVASION et OCCUPATION

Principale espèce à combattre : Humanus vulgaris (Humain)

Caractéristique de l’Humain : Agressivité, langage articulé, désir de domination de la nature et de ses semblables. Conscience limitée de sa condition et de ses devoirs. Equipé d’armes de destruction massive.

Divinité principale : Or

Fétiches : carrés de papier imprimé (dollars, euros, yen etc.…)

Langue : En voie d’uniformisation

Gouvernement mondial démocratique: Aucun.

Organisation au « pouvoir » : Société Totalitaire Marchande

  1. Caste dominante : 1810 milliardaires en dollars (monnaie dominante)

– activité principale : Profiter

– Particularité : Consanguinité

– Traits psychologiques des éléments de la caste : Sociopathie, psychopathie.

– Milieu naturel de la caste : territoires protégés, paysages préservés, paradis fiscaux.

– Devise : Toujours plus !

  1. Caste intermédiaire : 11 000 000 de millionnaires en dollars

– Activité principale : Atteindre le niveau de vie de la caste 1

– Traits psychologiques : Ambition, avidité, charité ostensible, hypocrisie.

– Milieu naturel de la Caste 2 : voir Caste 1

– Devise : Moi d’abord !

  1. Caste intermédiaire:

– Particularité : Eléments servant de relais aux castes 1 et 2 et participant au maintien en l’état de la caste 4 : Politiciens, ecclésiastiques appartenant à diverses sectes (ou religions), militaires, policiers, agents des médias, financiers subalternes etc.

  1. Basse caste (esclaves) :

– Nombre : 6 milliards 980 millions dont 1 milliards de sous alimentés promis à une mort prochaine programmée.

– Activité principale : difficile à déterminer (quatre sous classes : ceux qui cherchent à survivre par tous les moyens, les dévoués au système, les zombis et les résignés.)

– Milieu naturel de la Caste 4 : L’ensemble de la planète sauf les territoires protégés cités plus haut. Flux migratoires importants en tout sens.

– Comportement : Endurance à la souffrance, croyance en l’irrationnel, addiction aux jeux de hasard, conformisme, respect des puissants.

– Avenir : Maintenus en dépendance par les castes « supérieures » ou éliminés par tous les moyens (épidémies, guerre, création artificielle de la pénurie)

– Traits psychologiques : Naïveté, désir de servitude, résignation, attentisme.

– Devise : S’il vous plaît not’bon maître !

  1. Caste minoritaire :

– Nombre : Une poignée (constamment détruite et renouvelée)

– Vie sociale : Groupes épars et désorganisés

– Particularité des individus: Esprit rebelle.

– Activité principale des groupes : Réflexion, subversion, résistance à tout type d’oppression, rêve et construction « d’un monde plus juste et plus humain (???) » Construction d’alternatives au Système dominant.

– Philosophie : Liberté, Equité, Solidarité.

– Devise : Debout !

– Avenir de la caste : Indécis

ETAT DE LA PLANETE A SON ORIGINE

(analyse rétroactive)

– Air : pur

– Eau : pure

– Sol : riche en microorganismes, oligoéléments et autres nutriments organiques

– Radioactivité : faible

 ETAT ACTUEL DE Terra Cæruleus

– Air : Pollué (pesticides, PCB, métaux lourds etc.…) + atmosphère réchauffée artificiellement par l’industrialisation.

– Eau : polluée à 80% (idem air)

– Sol : appauvris, épuisés par des cultures intensives polluantes (famines prévues)

– Radioactivité : Forte à très forte selon les lieux. Déchets radioactifs créés par Humanus (qu’il est incapable de réduire ou de « gérer »)

– Effets de la pollution : Catastrophes « naturelles » diverses. Déplacements massifs de populations. hute en progression +++ de la biodiversité, accroissement du nombre de maladie chez les végétaux et les animaux spécialement dans l’espèce humaine : cancers (y compris chez les enfants), cardiopathies, dégénérescence intellectuelle…

– Classement qualitatif de la planète Terra Cæruleus parmi les 25 planètes habitées découvertes dans l’univers depuis l’an 0 : 25 ème

CONCLUSION DES OBSERVATEUR :

  • Potentiel de colonisation : Très Faible
  • Prospective : Revenir dans 500 000 ans, après disparition des radiations, effacement des perturbations humaines et régénérescence naturelle du milieu par les bactéries.

Fils du hasard

ET ALORS

Nu, il erre sur les crêtes du monde.

Inutile de le décrire, il vous ressemble : Enfant du hasard ou de Dieu.

Quel Dieu ? Qui ? Où ça ?

Des flèches de lumière le mitraillent comme elles mitraillent ce qui vit et ce qui est inerte, indifféremment. Cette matière qui vient des étoiles pénètre son corps avant d’en ressortir à peine affaiblie. Il digère sans en avoir conscience cette énergie captée dans l’épaisseur de sa chair et, de ses blessures imperceptibles, suintent des liqueurs primordiales invisibles.

Pour grandir, il imite les autres, ses parents, ses maîtres. Il découvre le monde, ses merveilles, ses beautés, les tortures, les souffrances. Il s’y  accoutume et prend place dans la lignée des massacres et des crimes, mais aussi, parfois, de la pure bonté.

Chaque jour, pour avancer, il tranche ses entraves, rengaine ses doutes. Il veut croire que même après lui ça continuera. Que le bon, toujours, l’emportera sur le mauvais. Comment comprendre, autrement, la survivance de la horde depuis la nuit des temps ?

La route est longue.

Il ne peut se souvenir de tout et ça le sauve. Sa mémoire, jour après jour, rebâtit l’histoire de sa vie, ajuste les contraires. Il organise son chaos, comme ses semblables qui, à de rares exceptions près, en font autant. Que serait l’état des rues si tout un chacun y déversait les scories de sa pensée, le flot d’ordures qui l’encombre, ses images noires, le délire qui l’agite en secret et qu’il réprime quand il noue sa cravate ou se maquille devant son miroir ?

Il vieillit, avec ses rêves extravagants, consolé parfois par des confréries éphémères. Et, s’il s’accommode de sa bizarrerie, il s’en méfie autant qu’il craint l’inquiétante étrangeté de l’autre.

Il découvre qu’il est un être approximatif, qu’il n’a jamais eu de sentiments constants. Que leur intensité varie continuellement, du glacial au brûlant, sous l’influence des événements, des maladies, de sa nourriture.

Pour avoir la paix, il planifie sa normalité, contrôle son humeur, organise sa pensée en une pensée moyenne, souvent résumée par une opinion. Il abandonne ses songes à la nuit et lutte contre la folie à coup de mensonges. Il noie ses contradictions, ses désirs profonds en une constante abnégation, filtre sa fantaisie au tamis de la bienséance. Peu de choses dépassent de son être matériel.

Parfois la foule gronde. Il se sent traqué. Il n’est plus qu’une bête apeurée, prête à tout pour survivre. Quand il parvient à se sauver des crocs des chiens, il installe autour de lui ses dispositifs de sécurité, tant matériels que symboliques. Enfin tranquille en un pays sans guerre, légèrement abruti par l’abondance, il s’indigne alors du massacre des innocents que les  autres  organisent très régulièrement comme un rituel nécessaire.

L’innocence existe-t- elle ? se demande-t-il en craignant pour sa propre vie, car il se considère lui-même comme innocent, c’est-à-dire comme un imbécile sans pouvoir de décision et qui subit. Il a du mal à admettre que tout innocent peut devenir un bourreau, que l’âme humaine est ainsi faite : Beauté et massacres à égalité. Lui-même est un bourreau. Par procuration, bien sûr. Cette tranche rouge dans son assiette, c’est le bœuf 37552. Oh ! Le bel animal aux yeux langoureux qui broutait dans la prairie quand le train des vacances passait. Mais, dans l’assiette, il n’est plus qu’un amas de protéines qu’on sale et qu’on poivre. Qui est capable d’organiser le massacre des animaux à grande échelle, de le planifier, est capable d’organiser celui de ses frères. A condition bien sûr de les reléguer au rang de bêtes. Ce qui n’est pas facile car l’homme à sa fierté, sa dignité, quoi qu’il advienne. Quelque chose en lui malgré toutes ses turpitudes le tire vers le haut.

Il se souvient : Enfant, il disait oui au monde, ne demandait qu’à vivre, à aimer, à grandir. Mais le temps est un tueur d’âme patient. Ne pas vivre pour ne pas mourir est une attention de tous les jours. Sa condition le révolte : Tant d’écueils et de récifs évités pour finir, au bout du compte, absorbé par l’abîme ! A quoi bon ces espoirs, et cette fatigue !

Il se rassure comme il peut, à l’automne, en voyant le vol tourbillonnant de la feuille qui rejoint le tapis pourrissant de ses semblables au pied de l’arbre. Fermentation, promesse d’une nouvelle vie. Il rêve la recomposition de ses molécules, sa renaissance éternelle. Il est fait d’espoir et aussi de cette mélancolie propre à l’espèce qui le rend nostalgique d’une unité perdue, d’un univers de fraternité, de paix, de plénitude où l’inconscient et le conscient seraient enfin réunis en un tout.

Pour supporter sa condition, il invente des mythes. Il est rassuré par des symboles familiers et codifiés, guirlande clignotante décorant les rues de la conscience collective. Sous ces lumières factices, il reconnaît ses frères tel qu’en lui-même il se reconnaît : Un élément de la grande meute civilisée, celle qui, d’un moment à l’autre, peut brûler sa forêt symbolique et lâcher les chiens de sa folie trop longtemps comprimée.

Au fond, il se déçoit : Il n’a pas réussi a modifier le cours du monde qui se repaît toujours et encore de ses vieilles histoires sanglantes et les recrache presque identiques, à peine corrompues par la digestion.

Un jour, il brise le miroir avec son front. Se réveille et chasse l’illusion. Il comprend qu’il est capable du meilleur comme du pire. Que le mal est si présent que c’est du bien dont il faut s’étonner. Il sait qu’il possède naturellement, ainsi que tous les autres êtres humains, cette force terrible de miner la vie. Que préserver cette vie, la cultiver demande un apprentissage, un effort, une volonté de tous les instants. Il découvre que le temps qui lui est accordé ici bas est son seul patrimoine et qu’il est bien tard pour s’en rendre compte.

Enfant du hasard ou de Dieu, comme vous.

Interview

Que faites-vous dans la vie ?

Je me tiens à l’écart des drames
des joies
Je ne me distrais plus
des collectives embrassades
des tueries
des parades

Que faites-vous immobile ?

Je reconstruis l’histoire
entre les lignes du hasard
J’épie le malheur au coin des rues

Êtes-vous malheureux ?

C’est un don qui m’émeut
dont je profite
un atout merveilleux
Je résiste et je vois

Que voyez-vous ?

Je vois les rares passants
sans passion

Que faire sans passion ?

Rechercher ma vérité
Avancer fraternel

Comment ?

J’amuse
je ris de moi
Je charme mes serpents
Je chante à tout va
Je côtoie le ciel
et les oiseaux de ce monde

Que fait le monde pour vous ?

 Il existe

PORTRAIT POSTHUME

profil de vieil homme, de Vinci 2

Rien n’est réparable du passé, même si la mémoire sait s’affranchir des fureurs et redorer les icônes.

Je nous revois, moi suivant la course des nuages dans la clairière de ciel au dessus de l’étang, lui penché sur le même ciel glissant à la surface de l’eau, sa canne à lancer fermement tenue. Attitude classique du pêcheur qui devine, sous les reflets de l’eau, le brochet merveilleux, le mystère fondamental. Je rejette les poissons que j’attrape dès qu’il a le dos tourné. Peut-être ai-je pitié d’eux plus que de lui. Le pique-nique est bien protégé dans la glacière, à l’ombre d’un saule.

Mon père est paisible. Il semble heureux de m’avoir à ses côtés. Combien de fois, enfant, me suis-je promis de lui rendre ses coups le jour où je serai assez fort pour l’affronter ? Au moins me faisait-il ressentir mon corps à la différence de ma mère qui détestait me toucher. Je le maudissais, lui et sa violence incontrôlée. Aujourd’hui encore, les colères et les cris me tétanisent. Le moindre reproche, même justifié, me détruit. Je fuis les conflits. J’ai souffert de sa colère et de ses corrections bien après qu’il ne meure. Si je doute parfois qu’il m’ait battu – malgré les traces bien réelles sur mon front – sa voix de rogomme continue de m’effrayer à travers celle de toute personne élevant le ton. C’était pourtant lui qui m’emmenait au Régina, le cinéma du quartier, et qui me fit découvrir, en visitant les musées parisiens, la beauté des Gauguin, des Matisse et des masques africains. A l’époque, j’ignorais l’histoire de son enfance. Je la tiens d’une infirmière qui lui servait de confidente les derniers jours. J’ignorais ses fugues, à sept ans, du côté du Morvan. L’Assistance Publique le brinquebalait d’une famille de rustres à l’autre. Les trempes qu’il recevait le laissaient étendu sur le carreau. Il se souvenait de sa perpétuelle fringale et du froid lorsqu’il dormait dehors. Ses frayeurs d’alors s’étaient muées en une anxiété qui ne l’avait plus jamais quitté. Moisissure de l’âme déterminant toutes ses réactions.

Je le craignais, étonné parfois d’un geste de tendresse à peine ébauché. J’admirais secrètement sa connaissance du latin des plantes et son coup de crayon quand il inventait des jardins. J’en prenais de la graine.

Je le dessine allongé dans son cercueil, de mémoire. Le menton est proéminent et cache une cravate que je ne lui connais pas. On a coupé court ses cheveux blancs. Il a les mains croisées sur un costume en laine qui ne le réchauffe plus.

Je cache mon dessin entre les pages d’un roman et je le retrouve des années après, à une époque où je ne veux me souvenir que des bons moments.

Le portrait est ressemblant.

(Extrait de « La vie au contraire » Roman)

 

 

Adieu au scorpion

Scorpions

Il est temps de dire adieu au scorpion, pauvre arachnide qui en sait si peu sur son propre compte. Il erre quotidiennement chez moi, la queue dressée, très à l’aise, et soutient mordicus que ce n’est pas lui qui tache les coussins de son venin alors qu’il est le seul ici à posséder une glande en activité. Le soir, il s’en inocule le trop plein, s’enivre et devient insupportable.

  Il souffre du mépris qu’il génère autour de lui. Sa compagne l’a quitté, lassée de sa mélancolie. Il rumine ses souvenirs d’elle et magnifie sa beauté sans retenue ni pudeur. Mais quoi de plus monotone qu’un fantasme ! Il n’est qu’un désespéré obscène traînant, avec des grincements d’arbre mort, son  corps ankylosé par le manque de caresses.

   Ces derniers mois, il n’a cessé de grossir. Un ennui poisseux suinte de ses pores amollis et sa peau propage une odeur musquée. Il n’accepte aucune remarque. Son orgueil n’a d’égal que son persistant pessimisme. Prévoir le pire est sa manière d’avoir raison. Il agace, à la fin !

   Résolu à conforter sa sombre attitude, je décide de lui offrir un ultime dîner et verse une bonne dose de poison dans sa soupe. Il s’empiffre sans méfiance.

   À la fin du repas, je repère les premiers signes de son agonie. Il claque des mandibules, plaque ses pinces sur sa poitrine oppressée en me dévisageant intensément. Il semble ne m’en vouloir en rien et je suis persuadé de lui rendre service en le libérant de la corvée de vivre.

   Je scrute sa face livide. D’un geste brusque et spasmodique, il repousse son écuelle léchée. Déglutissant péniblement, il se met à trembler. Sa tête dodeline. Derrière ses pupilles dilatées, je vois crépiter des étincelles sur sa rétine veinée de rose. Grimaçant, extatique, il tente sûrement de se remémorer son bonheur ancien. Il m’affirmait, les soirs où il avait trop bu, qu’il pouvait se transporter corporellement dans le passé et livrait sans pudeur les péripéties plus ou moins inventées de sa vie détruite. Ce déballage inepte le plongeait dans une atroce dépression.

   Alors que je commence à regretter mon geste, deux langues de métal en fusion jaillissent de ses yeux écarquillés, me rendant aveugle pendant de longues minutes. En revenant de mon éblouissement, je constate que l’incendie a consumé jusqu’à ses entrailles. Il reste, posée sur un coin de moquette calciné, l’armature noircie de sa carapace.    Je tiens ce vestige à votre disposition. C’est une chose légère. Par les trous béants de ses orbites, on voit flotter une petite fumée claire aussi pure que l’air avant son arrivée au monde.

Solitude

Léon Spilliaert

Soir immobile.

   La terre gît sous ses voûtes hautes.

   La ville est un reflet mouvant.

   Une foule écran charrie son silence ; des quinquets de quartz brillent entre les figures de faïence. Je compte les formes fluentes révélées par la luminescence brumeuse des réverbères : cent spectres blets qui vacillent par les rues étroites.

   Le cri d’Anubis dessine des portées de chacones injouables. Sur les branches des sorbiers, les élytres des criquets battent au même rythme, sans chef d’orchestre.

   Solitude dans l’œuf trop plein de ce monde.

   Tu naîtras de l’attente fille Atlante, de ce vide, de l’absence.

Tu calmeras le sirocco qui moud le grain des déserts.

   Tu seras le Nil, la tourbe, la semence qui crée l’homme. Tu te poseras sur mes épaules de ciel griffées par les oiseaux de proie.

   Sourds ma source, trouve le cours de mon dédale, remonte l’écheveau de mon apocalypse. Que tes rivières secrètes accueillent la pluie acide de ma lumière morcelée.

   Que le vent solaire éparpille mes abeilles d’os et de chair.

Guerre

« La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. » (Paul Valéry)

MARS, celui qui apporte la guerre (acrylique sur toile 100cm/100cm) par PHIL HAMM-UGHETTO

C’est un peuple dépenaillé regroupé sous des tentes de fortune.

   Des femmes sont assises, les poings sur les oreilles tandis que les pales des hélicos hachent le soleil. Eclats de boule de bal, mire et miroir sur les vivants et les morts.

   Sur la photographie, un  jeune garçon noirci de coups est traîné par un pied. Son ventre gonflé est parcouru de veines bleues, ses cheveux d’algues collent à son front et une plaie blanche cisaille sa poitrine. En fond de scène, une meute de chiens dévorent des chairs putrides, le mufle enfoui dans les entrailles vertes.

   Rafale d’armes automatiques.

Canonnades.

   Les rues sont jonchées de lambeaux pourpres noircis sur leurs bords par le feu des obus. Des caillots panés de poussière éclatent sous les semelles.

   Martèlement des Rangers dans l’escalier.

   Un pli amer à la bouche et des croûtes de sommeil au bord des yeux, quelqu’un tremble et prie derrière la porte tambourinée à l’aube.  

   Images qui me percent à jour, cris d’encre à peine audibles, silences imprimés que je caresse comme des enluminures fragiles. Sur l’une d’elle, je tiens un fusil.   

J’entends, à peine assourdi par le temps, l’écho des agonies.

SOUPE

Soupe négative (d’après Andy Wharol et Campbell’s Soup)

Cette année-là, tu es vivante. Nous avons le même âge : dix-huit ans.

   Tu rentres chez toi le midi.

Je t’accompagne.

   Tu me demandes si j’ai faim.

Pas du tout.

Ça tombe bien, le frigo est vide.

   Tu sors une soupe en boîte d’un placard. Tu tires sur la languette du couvercle, tu plonges une grosse cuillère dans la gélatine de tomate et tu la touilles.

   Tu es belle.

   Tu avales de bon cœur ta mixture extra terrestre en me souriant gentiment ente deux bouchées tandis que je convoite tes seins nus sous ton pull léger et que je caresse ta nuque brune. Je sens sous mes doigts une mince chaînette où, je le sais, est pendue une croix d’or. Le soleil joue sur le lit défait que j’aperçois par la porte de ta chambre entrouverte.

   Tu pèles une orange qui se dessèche sur la table de la cuisine.

Je n’en veux pas la moitié.

Je te veux toi.

J’écarte le quartier d’orange de tes lèvres et je goûte l’acidité de la tomate industrielle sur ta langue.

   Tu regardes la pendule.

Il faut partir.

Nous marchons en silence et tu franchis le portail de l’entreprise qui t’a embauchée pour un boulot d’été. Tu te retournes une fois pour me faire signe et tu disparais tandis que je reste là, le temps que mon désir encombrant perde de sa rigidité.

   Une autre fois, je te guette au coin d’une rue et fais mine de te rencontrer par hasard.

Tu es très belle. Une fille blonde t’accompagne. Tu me la présentes. Elle s’appelle Lola, elle ne m’intéresse pas. Tu te débrouilles pour qu’elle s’en aille et tu me parles comme si nous nous étions quitté la veille. Soudain, tu m’annonces que tu es malade. J’ai du mal à te croire tant ton corps exulte. Je te prends la main et cherche au fond de tes yeux je ne sais quoi de rassurant.

Tu me dis que tu as peur et je ne trouve aucun mot de réconfort. Je ne monte pas chez toi en prétextant le manque de temps.   

C’est à toi qu’il manquait.

Liquide !

Devant la mer, amant amer, il guette la vague comme on attend le dernier bus.

   Les marées d’octobre charrient des pelotes de goémons au fond des ports de brume, des étroites rias. Algues vives indifférentes aux vagues, au chant des sirènes.

   Dans l’eau du port, mille poissons poussés par les courants frôlent de leur transparence les coques des chalutiers avant de jaillir, poignards au bec des mouettes qui surveillent et volent, survolent et veillent.

   Inconscientes d’éveiller le battement de ses ailes rêvées, elles l’emportent, ouies claquées, corps volé, envolé.

   Près du phare, la lame opale déferle et noie la jetée.

   La vie liquide.

Tout !

Pêche

Face à la mer

visage entre les mains

tu regardes les orphies

tirées en rang

hors de l’eau

lames souples

que le pêcheur éventre

rouges

jetées sur le rocher

La ligne flotte sur les vagues

Bouchons dansants

questions

Sphinx

tes yeux d’ardoise

interrogent

l’horizon

les îles

posées sur les brisants sculpteurs d’oiseaux

Tu attends l’équinoxe

Les cailloux

Certaines nuits, elle arpente mon sommeil et me sourit à travers le temps avant de détaler dans l’aube glaciale d’une vallée du Piémont.

   J’entends son galop de petite fille sur le pont de bois. Sa robe usée flotte sur ses jambes nues. La cicatrice du chemin sinue entre les arbres où s’effilochent des lambeaux de brume. Elle serre quelques châtaignes chaudes contre son cœur.

   Elle a un peu peur.

   Ses souliers à la semelle clouée butent sur les cailloux. Chaque matin elle en ramasse un qu’elle jette dans le torrent qui dévale la montagne. Elle voudrait caracoler sur son courant onduleux, fascinée par sa furie et le grondement de sa voix de rocaille. Emportée par le flot, comme elle rejoindrait vite l’avenir dont elle rêve, les détours peuplés de musique, les sourires, les fêtes !

   Elle imagine sa robe seringa, les flonflons du bal, les bras des enfants chargés de fleurs, les demains sans faim, sans froid, sans misère, les printemps de semailles, les étés de foin, le silence de midi sous les arbres, les nuits d’amour partagé, sa vie promise. Elle ne pressent pas le train de l’exil, la servitude, sa maison envahie de montagne, sa langue qui perd ses mots, son fauteuil à l’extrémité du siècle et ces quatre murs où son regard se posera sur le vide du papier peint. Non, sur le chemin de son enfance, elle voit sa vie s’arrondir comme le soleil rouge qui monte derrière le vitrail givré des branches. Elle oublie le froid et le flot noir du torrent. Elle ne veut pas qu’il l’engloutisse.

   La cloche de l’école où elle ne va déjà plus tinte dans le bas de la vallée. Elle reprend sa cavalcade pour rattraper son retard et descend la pente, la main fermée sur les châtaignes tièdes qu’elle n’a pas eu le temps de manger. Au fond du sac de toile pendu à son épaule, un oignon, un morceau de pain, son repas de midi.

   Elle rejoint la filature et le cercle vibrant des machines. Aujourd’hui, elle a dix ans et, demain, une autre pierre l’attend sur le chemin.