American Express

Un poème d’Edith Bruck

Quel beau visage
m’a dit la fille aux beaux yeux
derrière son comptoir
je lui ai souri heureuse
comme une mariée amoureuse
je voulais justement entendre quelque chose de ce genre
pour aller mieux
parfois il suffit de si peu
de presque rien
à peine d’un geste
d’un regard ;
comme quand dans les camps
on nous concédait une pomme de terre
un navet
un gant troué.
En de tels moments la vie est belle
et comme les hommes sont bons.

Je ne me reconnais plus

Un poème d’Edith Bruck

Je ne me reconnais plus
moi qui sous les projecteurs
avançais en rasant les murs
moi qui pour une poignée
de pain risquais ma vie
moi qui me réchauffais
avec le dernier souffle
de qui avait été près de moi
moi qui dormais dans les étables
dans la neige, je ne me reconnais pas
aujourd’hui où j’ai tout et rien
sans toi. Mon regard
va au-delà des personnes
qui autrefois m’ont connue
heureuse.

L’autre regard

Une nouvelle extraite de mon recueil « Ivresse de la chute » (Prix Boccace 2020

Huile sur carton toilé + pastels

C’est l’endroit. L’endroit exact où Luigi s’arrête après avoir dévalé d’une traite le sentier abrupt inscrit dans la rocaille : une centaine de mètres à découvert qu’il a franchis, bondissant et dérapant sur les éboulis schisteux, la main gauche plaquée sur sa musette, la droite serrant son pistolet mitrailleur.

Il se trouve à mi-pente et reprend son souffle près d’une source qui jaillit de la roche. Il pose son arme, s’éclabousse le visage, boit quelques gorgées, remplit sa gourde puis contourne le rocher. Là, il découvre que le sentier se sépare en deux.

C’est l’instant. L’instant exact où Luigi choisit le chemin de gauche. Mais peut-on parler de choix quand on ignore où mènent les chemins qui se proposent à nos pas ?

Soleil levant.

    Au sommet du mont Besson, Élisa sort une épaule de son duvet. Vers l’ouest, le massif de la Sainte-Victoire s’illumine d’une lumière de coquelicot nouveau. Les coudes appuyés sur l’herbe rase, elle ajuste ses jumelles. Elle fouille le paysage, remonte la piste qui parcourt le mont et finit par repérer l’endroit où Luigi, soixante-dix ans plus tôt, s’est arrêté. Elle l’aperçoit, penché sur la source qui bouillonne au creux d’une vasque de pierre et fait valser de fins éclats de calcite. On raconte que les fontaines sont les yeux des nymphes prisonnières des roches et de la terre. C’est par ces miroirs qu’elles peuvent voir le monde et qu’entrent ses images dans leur mémoire.

Des gouttes lumineuses ruissellent sur le visage de Luigi qui s’apprête à repartir. Bien sûr, Élisa ne peut l’avertir. Trop d’espace et de temps les séparent. Pour le voir, elle fait appel à l’autre regard, celui qu’elle déployait déjà lorsqu’elle était petite fille et dont elle n’a jamais parlé à personne, sachant par intuition puis par expérience que bien des gens revendiquent une pensée rationaliste. Peut-être n’est-elle qu’une rêveuse particulièrement douée. En tout cas, elle distingue Luigi très nettement. Elle lui crie d’attendre un peu, de se cacher. Son cri se perd dans l’épaisseur du temps.

Luigi court dans la descente en se rattrapant parfois à la branche d’un pin.

À cet instant, Luigi entend au loin le claquement des salves d’armes automatiques troué par des détonations plus sourdes. Il voudrait revenir sur ses pas, combattre avec ses camarades. Les forces ennemies sont innombrables, mieux équipées, méthodiques. Le capitaine l’a désigné pour traverser leurs lignes et transmettre les documents serrés par un élastique au fond de son sac. Il doit rejoindre les ruines d’un hameau envahi par la végétation. Là-bas, il retrouvera son ami Miguel qui prendra le relais et poursuivra la mission.

   Le mistral a lavé le ciel. Il fait déjà chaud. Le soleil irradie les falaises calcaires. Luigi s’éponge le front. Un bref éclat lumineux attire son attention au sommet du Besson, là où il vient de passer la nuit. Sans doute le miroitement du soleil sur une boîte de conserve qu’il aura oubliée là-haut. Le reflet est mobile. Si c’était un tireur ennemi, derrière la lunette de son fusil… L’éclat disparaît. Un point glacé entre les omoplates, Luigi se faufile dans la mince cicatrice qui trace parmi les épineux. Il approche du champ d’olivier qui surplombe le village abandonné où Miguel l’attend. La pente est douce. Il marche maintenant, réajuste la sacoche à son épaule et empoigne son arme à deux mains. De l’autre côté  du mont, les tirs se font plus rares. Les oliviers frémissent sous le souffle du mistral. Il entend des cliquetis.

    — Miguel ?

    Il avance entre les troncs torturés, l’oreille aux aguets, ne percevant que le friselis des feuilles agitées par le vent.

La première rafale lui fracasse les jambes. Il s’effondre sous son propre poids. Ses fémurs brisés traversent ses chairs et s’enfoncent dans le sol. Il n’entend pas les détonations de la deuxième volée de balles qui déchiquètent sa musette, transpercent sa poitrine, en font jaillir des fleurs de sang.

    Il gît sur le dos, les yeux ouverts sur le bleu.

    Un reflet scintille par moment au sommet du Besson. Une voix crie son prénom, de l’autre côté de cette nuit qui envahit son ciel.

    Un sous-officier allemand s’approche, lui soulève la tête du bout de sa botte, rengaine son pistolet, économise une balle.

*

    Élisa s’arrête à la source. L’eau est aussi limpide que le jour où Luigi s’y est désaltéré. Elle n’oublie jamais de ramener un peu de cette eau à la vieille Giovanna, la mère de Luigi, qui la savoure à petite gorgée en fermant les yeux, persuadée de boire l’eau de Jouvence, elle qui a plus de cent ans. Élisa en boit elle-même quelques lampées avant de descendre au village par les sentiers bordés de romarin. Le campanile du clocher dessine ses arabesques de fer forgé sur le ciel, au-dessus de la ligne des arbres.

La place de la mairie est déserte. Élisa se déleste de son sac à dos à l’ombre des platanes, près du monument de pierre où le nom de Luigi figure avec celui de trente de ses camarades. Après les combats, au risque de leur vie, des villageois sont allés chercher les corps des partisans. Sous le soleil de juillet, ils les ont alignés de chaque côté du cours.

Ce jour-là, Giovanna s’est agenouillée près du cadavre de son fils. Des langues de chair saillaient par les trous de ses vêtements, là où les balles de mitrailleuse avaient pénétré. Elle n’a pas pleuré, elle a prié. Elle a regardé les gisants un par un, en faisant le signe de croix.

Élisa est la seule personne de la famille à avoir obtenu la permission de feuilleter le carnet qu’on a trouvé dans la poche de Luigi. L’angle droit a été arraché par une balle et ses pages sont imprégnées d’un sang devenu presque noir. En inclinant les feuillets sous un certain angle, l’écriture de Luigi, une trace d’argent, luit faiblement. Certains soirs, Élisa s’allonge aux côtés de son arrière-grand-mère et lui lit les vers écrits par Luigi au maquis.

Tout à l’heure, les officiels commémoreront ce jour tragique avec leurs grands mots désincarnés et leurs fanfares. Ni Élisa, ni Giovanna ne seront présentes.

Élisa s’éloigne de la place. Les mots de Luigi chantent dans sa mémoire :

J’ai vu

la lumière scintiller

contre l’épaule bleue du mont

Très haut

j’ai vu

de ses terres douces

rejaillir ma source

Son chant

par-delà les siècles

effacera mes chemins de poussière

Le temps pleut

La vie éclabousse

La roche tremblante

EXTRAIT

Je me souviens d’une promenade en forêt avec ma fille, en Bretagne, pour voir le chaos de Huelgoat.

   La rivière d’argent bouillonnait au milieu d’une avalanche de rochers. Alice avait dix ans. Devant ces énormes cailloux ronds qui semblaient semés par un géant, je lui avais parlé de Gargantua et elle cherchait des traces de pas gigantesques sur les plaques de mousse au bord de l’eau. Elle portait des tresses châtain clair blondies par l’été et terminées chacune par un élastique de couleur différente. J’étais ému qu’elle me donne la main et qu’en marchant elle lève la tête pour me regarder en plissant les yeux à cause du soleil. Elle les avait bleus, d’un bleu de fleur de lin. Je revoie son attitude confiante. J’avais réussi à ébranler la roche tremblante qui pesait cent tonnes. Pas sorcier si on connaît le truc. Alice n’en revenait pas. Nous étions ensuite descendus dans la grotte du Diable par une échelle de fer qui paraissait dangereuse. Les pierres était glissantes, nous nous cramponnions à une rambarde rouillée ; le torrent grondait parmi les roches. J’avais raconté la légende de la grotte :

   – Les anciens disent que le chemin qui mène en enfer commence ici. On y rencontre quatre-vingts dix-neuf  auberges et il faut s’arrêter un siècle à chacune d’elle…

   – Quatre-vingts dix-neuf ! avait répété Alice. Cent moins un !

   – Oui, et dans ces auberges, des servantes très jolies – je crois que ce sont des fées – te proposent du vin, de l’alcool ou des boissons douces. Si tu termines la route en restant sobre, le diable te laissera repartir et ne t’embêtera plus jamais.

   – Je boirai que du Coca !

   – Non, ça c’est pire, c’est le diable qui fabrique le Coca ! 

  Sa voix avait résonné étrangement sous la voûte rocheuse. Nous n’avions pas exploré la grotte plus avant. Une chauve-souris dérangée s’était réfugiée dans une anfractuosité et Alice avait lancé des petits cris d’effroi. Nous étions vite remontés, éblouis par la lumière d’été qui transperçait le feuillage.  

Je claque des doigts, commande une quatrième bière. Le diable me rattrapera peut-être ici, au bar du Rive gauche, bien avant la quatre-vingt-dix neuvième auberge.

Jeux d’enfants

Un extrait de mon roman « Le réveil du crabe lune » chez Zonaires Editions

J’entendais des cris d’enfants dehors. Ils étaient six, âgés peut-être d’une douzaine d’années, certains plus jeunes. Ils jouaient contre un seul but délimité par deux tas de vêtements posés sur les dalles de la place. Soudain, une voiture a pilé au bord du trottoir et trois hommes en sont descendus laissant les portières ouvertes.  Les policiers de la BAC ont interpellé les gosses qui ont cessé de jouer et les ont regardés venir vers eux, comme s’ils avaient l’habitude de cette situation. Un des hommes les tenait en joue avec un flash-ball, un  LBD, comme on dit. Les deux autres les ont alignés, mains en l’air, nez contre le mur de l’immeuble. Ils leur ont fait écarter les jambes et les ont palpés alors qu’ils n’étaient vêtus que d’un pantalon de survêt et d’un tee-shirt. Après quelques menaces que les mômes ont écoutées sans réaction, les agents sont partis en faisant crisser les pneus de leur véhicule. Les jeunes ont repris leur jeu comme si rien ne s’était passé. La scène avait duré moins de cinq minutes. Pas à dire, à Certeuil, on formait la jeunesse. J’enrageais. J’étais tellement plongé dans mes pensées que je n’ai pas entendu le couple sortir de la pièce. On me tapotait l’épaule.

    – Je suis à vous, vous voyez, ça n’a pas été long. Que désirez-vous. ?

    – Je viens de voir un truc étonnant. Des enfants interpellés par la BAC. Ça arrive souvent ?

    – C’est une sorte de rituel. Des parents se sont plaints mais rien n’y fait… C’est choquant, je suis d’accord avec vous.

    – Qu’est-ce qui est choquant ? Que les parents se plaignent ou que leurs enfants soient traités comme des délinquants ?

    – On se comprend, a répondu l’homme…

Une chance d’être édité !

Un concours organisé par Zonaires éditions à l’occasion de l’anniversaire de ses dix ans. Je reprends ici l’annonce de Patrick L’Écolier :

Vous écrivez et vous n’avez jamais été publié ?

Et si vous tentiez de faire un premier pas chez Zonaires éditions ?

En novembre les éditions Zonaires auront 10 ans.

Pour fêter cette décennie nous proposons d’ouvrir la porte de la maison à 10 auteurs n’ayant jamais été publiés et de concevoir avec eux un recueil de nouvelles.

10 ans – 10 auteurs – 10 nouvelles – 10 pages

Genre et thème libre.

Le principe est celui du concours mais sans classement. Il est ouvert tout le mois de novembre 2022 et sera limité aux 100 premiers textes reçus. Les nouvelles devront être libres de droits. Elles seront appréciées par 10 auteurs de la maison *. Chacun d’entre eux recevra au maximum 10 nouvelles et devra n’en retenir qu’une seule. Le recueil contiendra donc 10 nouvelles de 10 pages chacune avec une tolérance de plus ou moins 10 % (soit 18000 à 20000 caractères espaces compris).

La publication est envisagée au printemps 2023

Les contraintes : Envoi par mail uniquement à contact@zonaires.com

Format A5, interligne simple, marges 2cm tous côtés, police Garamond 12.

La nouvelle doit comporter un titre mais pas le nom de l’auteur (celui-ci figurera dans le mail d’envoi)

Date limite de réception des textes 30 novembre 2022

* Les 10 auteurs de la maison : Danielle AKAKPO – Valérie BRUN – Benoit CAMUS – Serge CAZENAVE – Alain EMERY – Désirée GIROD – Françoise GUÉRIN – Joël HAMM – Julie LEGRAND – Frédérique TRIGODET

Nous vous souhaitons bon vent et une agréable participation. 

Zonaires éditions www.zonaires.com

La secte

Un clin d »oeil à l’ami Franck Garot qui avait initié le blog participatif 807 pour lequel j’ai écrit ce texte

Les voisins (huile sur toile – J. H)

Deux ans déjà que je suis prisonnier de cette secte de graphomanes, encagé dans ce réduit aux murs tapissés de livres, 807 exactement, portant ce même numéro 807, quelque soit l’éditeur ou la collection. Tout juste si mes geôliers m’apportent une ration suffisante pour survivre, le plus souvent une bouillie infâme de pâtes alphabet gonflées dans un brouet clair. Pour boire, il faut que je supplie et je n’obtiens mon verre d’eau qu’à condition de réciter sans me tromper les livres qu’on me force à lire. Toutes ces lignes accumulées forment un monstrueux hypertexte où mon esprit se perd. A peine, me souviens-je des titres qui s’enchaînent hors de toute cohérence stylistique. Voyez cette liste folle de numéros 807(et il m’en reste encore 793 à ingurgiter avant ma libération !) : Le pari d’un chirurgien de Marion Lennox – Ed. Harlequin / La chute de Constantinople d’Edward Gibbon – Ed.Payot / Télé poche du 29 juillet 1981 / La fille des marais (anciennement titrée : Bayou, bayou) de Charles William – Ed. Rivage Noir / Huis clos, suivi des Mouches de Sartre – Ed. Folio / La machine de Balmer (SF) de Claude Veillot – Ed. J’ai lu / L’éternel mari, pièce de Victor Haïm d’après Dostoïevski – Ed. de l’Avant scène / Jean-Christophe (tome III – l’adolescent) de Romain Rolland – Ed. Livre de Poche (le surveillant n’a pas voulu m’apporter les neuf autres tomes qui ne portaient pas le bon numéro) / Ma vie chez les indiens de Mary Campbell – Ed. Livre de poche jeunesse / Les dieux de l’espace (SF) de Franck Dartal – Ed. Fleuve noir / Le numéro du 14 janvier 1960 des Lettres françaises où l’on parle d’Aragon et de Michel Butor / Le Voleur, journal pour tous du 20 décembre 1872 / L’Auto Journal du 15 juillet 2010 consacré à la Peugeot 508 (une erreur de casting, probablement) et enfin last but not least, Le volume 3 (sur 5) des Fondements de la critique de l’économie politique de Karl Marx aux éditions 10/18.   

Mais, silence ! Il me reste 150 pages à apprendre par cœur et j’entends les pas du Taulier dans le couloir

Portraits inattendus volume 2

à paraître en Novembre chez Zonaires Editions

COLLECTIF D’AUTEURS
Partez à la rencontre de 19 personnages qui ont marqué leur époque et inscrit leur empreinte dans la mémoire collective.

Découvrez les portraits inattendus de Robert Capa par Jordy Grosborne – Sabina Spielrein par Viviane Campomar – Bruce Lee par Benoit Camus – Abbé Pierre par Jacqueline Dewerdt-Ogil – Raymond Devos par Pierre-Louis Douheret – Zhang Zhixin par Guan Jian – Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt par Alain Emery – Marguerite Duras par Julie Legrand – Oum Kalthoum par Ludmila Safyane – Mireille Balin par Pierre Monier – Camille Claudel par Dominique Theurz – Juliette Dodu par Peggy-Loup Garbal – Meena Keshwar KamalL par Martine GALATI – Charlie Chaplin par Désirée Girod – Jules Vallès par Franck Garot – Angela Davis par Élodie Torrente – Nelson Mandela par Estelle Berger – Léo Ferré par Joël Hamm – Federico Garcia Lorca par Françoise Guérin

Quels souvenirs avons-nous gardés de ces destins dispersés dans la grande histoire de l’humanité ? Ceux qui nous sont rapportés par les livres, les journaux, les images ? ou bien par les représentations et affinités que nous leur avons associées ?
19 auteurs mettent leur mémoire imaginaire en mouvement pour nous porter au plus près de ces figures illustres, et nous offrir à leur manière des témoignages singuliers susceptibles de bouleverser nos perceptions du passé.

Portraits inattendus par un collectif d’auteurs, 188 pages, ISBN N° 979-10-94810-45-3 Parution prévue 10 – 15 novembre 2022 Prix de vente public 18,50 € + 4 € frais de port. En pré-commande jusqu’au 6 novembre 2022 16 € + 4 € frais de port (soit une réduction de 2,50 €)