PROLOGUE

Prologue de mon roman « Le réveil du crabe lune » paru chez Zonaires éditions

Nuit du Dimanche 5 juin 1988.

    À minuit trente, le garçon était sorti de la salle un peu avant la fin du concert, les tympans fripés par la sono hypertrophiée et sans regret pour le reggae mollasson du Narcotic String Band, le bien nommé.

    Après des mois de pluie, le temps semblait s’être mis au beau. La nuit était douce. Les habitants de la cité traînaient encore dans les rues. Des gamins à vélo, en skate ou chevauchant des bécanes privées de pot d’échappement, slalomaient entre des boites de bière alignées sur l’esplanade. Ceux qui n’avaient pas de monture ajoutaient sifflets et acclamations au bordel sonore ambiant.

    La mère du garçon n’était pas couchée. Les soirs où il sortait, elle rôdait dans l’appartement jusqu’à ce qu’il revienne. Quand il s’en étonnait elle trouvait un prétexte auquel il ne croyait pas. Cette nuit là, elle se plaignit d’une migraine. Il perdit du temps à chercher sa torche électrique. Quand il quitta l’appartement, elle était encore debout. Il referma la porte sur ses protestations.

    Il courut vers son rendez-vous. Ses jambes d’échalas tricotaient sur le bitume. Il coupa à travers pelouse. Personne du côté de l’Abribus. Ses copains l’avaient abandonné. Il devrait agir seul. Dépité, il rôda un peu aux alentours, puis il les vit. Pépé, un balèze, et le kid, un maigrichon, on lui donnait deux ans de moins que son âge. Ils étaient assis sur le gazon mité, un peu à l’écart des plots lumineux et de leur halo d’insectes électrons. Il resta dans l’ombre d’un buisson et les observa. Le kid se grattait l’omoplate, il réajusta son tee-shirt et tapota le genou du grand.

    – Marre d’attendre… je me casse !

    Pépé lui saisit le bras.

    – Tu restes, schmoulbluk !

    – J’ai soif.

    – Tu bouges trop !

    Le garçon s’approcha derrière eux et leur colla à chacun une claque sur le sommet du crâne. Ils bondirent, prêts à la bagarre. Le garçon se tenait face à eux.

    – Eh, les mecs ! C’était à l’Abribus, le rencart !

 – Putain, ça va pas ? vociféra Pépé. Une heure qu’on t’attend. On n’allait pas rester comme des cons devant ton Abribus. Tu veux qu’on se fasse repérer par la BAC ?

 Le kid râlait, il regarda sa montre au cadran bleu :

    – On allait se casser. T’as vu l’heure ?

    – Pile le moment d’y aller !

    Ils avancèrent de front par les rues du quartier ouest nappées de lumière orange, franchirent la passerelle qui menait à un arboretum vallonné. Ils s’aventurèrent sous les arbres. Ici, la nuit était calme, un silence parfumé régnait. Ils ralentirent l’allure. Le garçon qui ouvrait la marche s’arrêta, inspira profondément, le visage levé vers les branches fleuries.

    Pépé derrière lui, chuchota :

    – Avance ! C’est toxique, les fleurs d’acacia…

    Le kid, s’approcha d’eux, se haussa sur la pointe des pieds, cueillit une grappe, avala quelques pétales.

    – Ma mère, elle fait des beignets avec, ça rend immortel, elle dit.

    Pépé éleva la voix :

 – Bon, fini de se branler ! La nuit est courte.

    Le  chemin  gravissait une butte plongée dans la pénombre. D’un buisson de troènes surgit un chien noir. Il s’ébroua, fit claquer sa peau et leur emboîta le pas.

    Le kid se retourna, trépigna en martelant le sol, agita les mains pour le faire partir. Le chien s’arrêta, pencha la tête. Il geignit un peu, une plainte amicale et déçue, puis il se recoucha, le museau posé sur ses pattes avant.

    Dernière grimpette.

    Les trois silhouettes parvinrent au sommet de la butte, toujours sous le couvert des arbres. La clarté électrique qui montait de la ville basse découpait l’architecture disloquée de la maison des jeunes et de la culture. Ils observèrent les lieux. Il n’y avait aucune voiture sur le parking. La MJC était plongée dans l’obscurité. Le garçon expliqua la marche à suivre :

    – On longe les cours de tennis et on entre par une fenêtre du foyer. Ensuite, on grimpe dans le hall et on défonce la porte du bureau. La recette de la soirée est dans le placard. Super simple !

    Ils se levèrent et allèrent se poster dans les hauteurs du théâtre de verdure. Les fenêtres étroites du foyer se trouvaient au niveau de la pelouse. C’était le seul passage un peu délicat. Les trois adolescents observèrent les alentours, attentifs aux bruits de la nuit. À cent mètres de là, derrière les arbres du parc, les premiers immeubles étaient à peine visibles.

    Le garçon se décida à prendre pied sur le gazon. Il s’approcha de la fenêtre dont il avait baissé le levier dans l’après-midi et la poussa du pied. Il s’accroupit, passa les jambes par l’ouverture, s’agrippa au rebord de la fenêtre et se laissa glisser dans le foyer. Pépé et le kid en firent autant.    

Le kid n’avait plus qu’une heure à vivre.

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