4éme chapitre de « CENDRES »

Une nouvelle extraite de mon recueil « IVRESSE DE LA CHUTE »

Le lendemain, le gamin s’éveille sur un redan moussu. Il voit d’abord les brodequins puis le gendarme en entier. On trouve dans sa musette le briquet et son sort est scellé.

Sans la protection des pandores, il serait lynché par les paysans. On le renvoie à Paris. L’administration le confie au centre des Vermireaux du côté de Quarré les Tombes, dans l’Yonne. L’institution est censée dispenser à ses pensionnaires des soins de climatothérapie mais ce n’est qu’un débarras d’enfants : gosses abandonnés, orphelins, pauvres, délinquants…

Le gamin reste là près d’une année, vêtu comme ses camarades de guenilles achetées chez des chiffonniers, souffrant du froid, de la faim et battu souvent. Ils sont tous exploités dans les fermes alentours et beaucoup meurent rapidement. Certains sont livrés aux abus des gardiens. Pas le gamin qui n’est pas attirant avec sa mine hâve et ses croûtes malsaines. En 1910, il se révolte avec les autres, vandalise l’orphelinat et en profite pour s’évaporer dans la nature. Il ne connaîtra rien du procès qui condamne les tortionnaires mais il se souviendra toujours de sa maigreur squelettique, de son corps couvert de plaies, d’ulcères et d’abcès. Il gardera dans sa chair la marque des crocs des chiens et dans ses narines l’odeur de la paille pourrie où il était condamné à dormir comme tous les pisse-au-lit.

Il erre dans la campagne près d’une semaine avant d’être rattrapé. Cette fois, l’administration l’expédie à la colonie pénitentiaire d’Auberive, en Haute-Marne. Là-bas, il est employé dix heures par jour dans une verrerie industrielle. Aussi maltraité que ses camarades, il s’épuise et parvient à s’évader après trois ans de calvaire. Il atteint les Vosges où il se loue dans une métairie, à Senones. Sa vie y est aussi monotone que les sapinières. Il grandit, forcit beaucoup. À quinze ans, il en paraît vingt et a l’air sournois sous sa chevelure filasse.

La guerre est déclarée. Les incendies déclenchés par les bombardements, il n’y est pour rien. Il court avec les autres, un seau d’eau à la main et ne parle pas et ne communique pas et dort toujours à l’écart, près des vaches ou des chevaux, et mange sur un coin de table, loin du patron, et n’accepte pas les regards apitoyés des femmes et les moqueries des enfants et se frappe la tête contre les murs quand l’envie lui prend de flanquer le feu à la paille ou au foin. On ne peut dire s’il est méchant ou imbécile. Il s’abrutit de travail, accepte toutes les tâches, cure la fosse à purin, déblaie le fumier, charrie des poutres plus lourdes que lui, tue le porc et dépouille les lapins, tire la charrue de bois car il n’y a plus de cheval.     Au loin, le ciel s’allume derrière les crêtes. Il frémit au roulement des canonnades. Les allemands arrivent. Il fuit.

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