Ma jungle natale

Extrait adapté d’un roman qui paraîtra à l’automne 2022 chez Zonaires Editions

Cette nuit, un môme en scooter poursuivi par la voiture de la brigade anti- criminalité s’est éclaté le crâne contre une borne en béton. Il avait quinze ans et la sale manie de ne pas vouloir se plier à la série de contrôles quotidiens que peut parfois subir un gosse de la cité dès qu’il essaie d’en sortir. Il a foncé droit devant lui, affolé par l’acharnement des policiers à le poursuivre. Leur véhicule l’a peut-être serré d’un peu trop près. Les policiers ont affirmé qu’ils voulaient simplement l’obliger à porter son casque. La preuve que c’est dangereux de circuler sans casque.     

   C’est à peu près ce que je raconte au maire qui m’a convoqué au petit matin. Le gosse, il s’en fout, comme des cités de la butte qu’il laisse consciencieusement pourrir. Pas d’entretien des rues par les cantonniers, pas de bus destinés au centre- ville etc. Ce qu’il craint, ce sont les émeutes qui risquent d’éclater. Après mon récit et quelques considérations sur le manque de civisme de ses administrés, Bernier me demande d’aller faire un tour à la cité des Rémouleurs. Va donc prendre la température, dit-il. L’incivisme est souvent associé à une tendance à l’échauffement…

   Je juge plus raisonnable, avant d’aller affronter ma jungle natale, de repasser chez moi et d’échanger mon costume en lin écru contre un jean et un blouson. Faire un tour à la cité me donnera l’occasion de faire un saut chez mes parents qui y vivent encore, ce n’est pas si souvent. Ma mère est au courant de toutes les rumeurs du quartier. Et je verrai ma sœur. Celle que je préfère. Myriam. J’ai besoin de compter et recompter avant d’admettre qu’elle est née treize ans après moi. Comment ai-je pu vivre avant elle, sans sa présence au monde ?

   Quand j’arrive chez moi, je remarque, au bas de mon immeuble, une R5 hors d’âge garée à cheval sur le trottoir. Ça dénote parmi les Audi et les Mercedes du quartier. Son pare-chocs arrière tient par du fil de fer, les ailes sont cabossées, l’une est d’un rouge qui détone dans le gris métallisé de l’ensemble. Immobile sous la pluie fine qui commence à tomber, un homme est assis sur la borne d’incendie, près de la voiture. Il y a une femme sur le siège passager, tassée dans son imperméable. Le type me fait un petit signe de la main. Il a l’apparence de ce que j’aurais pu devenir si j’avais végété dans mon milieu et laissé faire le destin : usé avant l’âge, mal rasé, lardé de graisse, boudiné dans un survêtement sans forme. Je croise son regard. Dévasté. Je m’arrête et reconstruis le puzzle. Voiture déglinguée, profil de la femme et visage bouffi de l’homme : les Dominguez ! Gigi et Manuel, les parents du jeune Lucas qui vient de se tuer en moto. Quand Manuel se lève, je me prépare à la bagarre mais il se tient en face de moi, bras ballants, épaules tombantes, sans animosité. Sa femme a baissé la vitre de la voiture et nous regarde. Manuel a au moins pris cinquante kilos depuis que je l’ai perdu de vue. À quinze ans, il méritait déjà l’attention des services sociaux  mais les secours ne sont jamais arrivés.

   Dominguez tend une main molle que je serre, le cœur soulevé par la gêne.    

   – Tu me reconnais ? bredouille-t-il

Je tente un sourire, partagé entre dégoût et compassion.

   – Tu parles si je me souviens…

   Des images me reviennent. Dominguez au collège. Toujours prêt à la rigolade… et à accepter sans broncher les coups de pied au cul des autres. Il raconte ce qui est arrivé à son fils, pleure sans pudeur. Je l’écoute en prenant une mine de circonstance, lui exprime mes regrets, gauchement. Entre deux sanglots, il avoue ce qu’il attend de moi : rencontrer Claude Bernier Il répète sa demande une bonne dizaine de fois.

   – Le Maire, il faut que je le voie, tu comprends, il faut. Il doit faire quelque chose pour nous. Pour ceux de là haut…

   Il hoche la tête en direction de la cité des Rémouleurs.

   Je finis par lui dire que j’essaierai d’arranger ça, que ce n’est pas simple, un homme tellement occupé. Il n’a qu’à me téléphoner d’ici deux jours.  Je le prends à l’épaule, le guide jusqu’à son épave et lui ouvre la porte. Il s’assied au volant sans me quitter des yeux et je lui assure à nouveau qu’il pourra parler au maire, que je m’en occupe.

   Les Dominguez repartent dans leur R5 sinistrée. Je ne leur ai même pas donné mon numéro de portable et n’ai rien trouvé à leur dire d’un peu réconfortant, sorti des condoléances. Pas un seul mot amical pour Manuel et sa femme qui attendait humblement dans la voiture. Gigi la fidèle… Dominguez la fréquentait déjà quand il était ado. Ils repartent avec l’image de leur fils agonisant près d’une borne en béton. J’attends sur le trottoir jusqu’à ce que les feux arrière de leur voiture s’estompent dans la bruine matinale. J’attends je ne sais quoi, la tête vide. Quand la pluie commence à forcir, je monte chez moi. Personne ne m’y attend. Il n’y a bien que Myriam qui me voie en héros. Elle ne sait rien de moi vraiment.

   J’allume une petite lampe dans le salon et je débouche une des bouteilles de bordeaux offertes par Bernier un jour où, sans doute, je lui avais rendu un de ces services peu honorables dont il me charge parfois. Les jours sans soleil, je joue le rôle de son ombre. J’avale des couleuvres plus grosses que moi, ça semble devenu ma nourriture préférée. En réalité, je supporte de moins en moins ses combines, même si j’en tire moi aussi des bénéfices. J’ai une vue  imprenable sur ses affaires et ça me gratte partout où il me reste encore un peu de peinture d’origine.

   Je descends un grand verre d’un coup. Le vin a un goût de bonbon anglais, trop torturé pour être le résultat d’une vinification honnête. Aussi faux que celui qui me l’a offert. Malgré ça, je vide une demi-bouteille avant de trouver le courage de ressortir. Aller jouer les thermomètres d’ambiance à la cité pour le compte de Bernier ne me branche pas du tout. Mais autant se débarrasser de la corvée. Et je passerai chez mes parents, ma sœur Myriam y sera peut-être…    En laçant mes Nike, j’ai une bouffée de haine envers le type que je suis devenu, réduit à demander secours au sourire admiratif de sa petite sœur.

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