Le dieu Soleil

Un extrait de la dernière nouvelle du recueil Pastel noir

Ma maison dans le Lot. Lieu dit : La Solitude, sur la commune de Vers. Minuscule point sur la carte du monde, imperceptible carrefour de mes routes d’errance.

   Je l’ai achetée voici près de vingt ans, quand elle n’était qu’une ruine et moi un jeune paléontologue qui rêvait de fouler un sol marqué du pas des hommes préhistoriques. À mes retours de campagne de fouille, dès que j’aperçois son pignon croulant sous les fleurs de bignone, je revis, même si le lieu mérite bien son nom depuis que Leïla m’a quitté.

   Cette fois, je revenais d’un séjour de six mois en Oregon où j’avais été appelé par Denis Jenkins qui étudiait les coprolithes trouvés dans les grottes de Paisley. Ma qualité de paléogénéticien et de palynologue m’avait permis d’expertiser ces excréments fossilisés vieux de 14000 ans, aidé en cela par Eske Willerslev du Center of Ancient Génétic de Copenhague. Formidable ! L’analyse des fragments d’ADN de ces coprolithes prouve qu’ils sont d’origine humaine. Mais, cerise sur le gâteau, nous avons démontré aussi que cet ADN était apparenté à celui de certaines populations sibériennes. Nous apportions ainsi la preuve que le peuplement de l’Amérique s’était bien fait, comme on le pensait depuis longtemps, par des chasseurs nomades d’origine asiatique venus par le détroit de Béring.

   Fier de ce travail, j’avais décidé de prendre des vacances bien méritées. La canicule, cet été là, m’a fait apprécier la fraîcheur de mon havre aux murs épais. À peine arrivé, j’ai quitté mon costume civilisé, sauté dans mon maillot de bain, enfilé un tee-shirt et couru vers les rives ombreuses du Lot.

   La plage était occupée par une dizaine de familles. J’ai étalé ma serviette sous les chênes verts et deux minutes plus tard je nageais. Une habitude quotidienne. Un kilomètre crawlé à contre courant avant de redescendre à la paresseuse en contemplant les rives boisées et les falaises calcaires.

   Je faisais la planche à proximité de la plage quand un vrombissement m’a chatouillé les oreilles. Un éclat lumineux  a jailli près de moi. En me retournant, j’ai aperçu deux enfants qui jetaient des cailloux. J’ai plongé et j’ai refait surface loin de leur champ de tir. Je les ai rejoints sur la plage en m’enveloppant dans ma serviette. Ils étaient un peu gênés. Sans un mot, j’ai ramassé une pierre que j’ai expédiée le plus loin possible, à ras de l’eau. Elle a coulé au premier contact avec la rivière. Les gosses avaient un sourire condescendant. Le plus grand, une douzaine d’années et les yeux clairs, a choisi un des galets qu’il avait entassés à ses pieds et, d’un geste sûr, l’a fait ricocher jusqu’au coude de la rivière où il s’est englouti. L’autre, un maigrelet au visage chafouin, a lancé à son tour : treize rebonds ! J’ai applaudi avec un cri d’enthousiasme. Les gamins se sont tournés vers moi avec un air de défi. J’ai cherché autour de moi une pierre à peu près plate. Le grand m’a tendu un de ses galets. Le petit m’a fait un clin d’œil. Roulement de tambour. Le galet tenu entre pouce et index, bien calé contre la paume, je me suis accroupi. Balayage, blocage du bras, douleur fulgurante à l’épaule, lâcher de la pierre qui a filé au plus près de l’onde. L’effort méritait sa peine : dix ricochets parfaits. Bienvenue au club ! Les gamins sautaient de joie. Moi, je me frictionnais le bras. 

   Le soleil déclinait, les gens quittaient la plage. Les deux champions m’ont fait un signe de la main avant de disparaître au détour du chemin qui monte sur le plateau. J’ai flâné sur le bord de la rivière en cherchant des galets identiques à ceux des enfants. En vain.

   Le  lendemain, j’ai retrouvé ma place sous les yeuses. Le temps était gris, la plage déserte. J’ai nagé deux heures et, au moment où j’allais partir, les enfants de la veille sont arrivés. Ils ont vidé sur la plage un sac empli de galets. Je me suis approché d’eux.

   – Si on se présentait, les enfants ? Moi, c’est Sam…

Le plus grand a désigné son copain d’un hochement de tête.

   – Maxime, mon cousin. Je m’appelle Jordy.

   J’ai pris un projectile dans le tas à leurs pieds. Cinq ou six centimètres de diamètre, une surface plate, légèrement convexe, pierre ronde, noire, veinée de gris, un peu granuleuse…

   – Vous les avez trouvés où, vos galets ?

   – Secret, m’sieur !

   – Sûrement pas ici, hein ?

   Silence.

   – Très juste, les gars, un secret c’est sacré !

   Ils ont ri. J’ai expliqué qui j’étais et pourquoi je m’intéressais à leurs cailloux. La nuit tombait qu’ils me posaient encore des questions sur mes aventures scientifiques.

   – C’est quoi le permafrost ? Et alors, c’était vraiment des cacas de hyène en pierre à…

   – À St Hippolyte dans le Puy de Dôme, oui, des coprolithes ça s’appelle.

   – Des Hyènes en France ?

   – Ce n’était pas encore la France, les frontières n’existaient pas, les peuples circulaient librement. Imaginez des clans de vingt ou trente personnes, des nomades ou semi-nomades parfaitement adaptés à leur environnement. La belle vie !

   – Ils chassaient quoi ?

   – Des rennes, surtout, des chevaux, des aurochs. Toutes sortes d’animaux sauvages vivaient en ce temps là, des rhinocéros laineux, des panthères…

   – Ils pêchaient ?

   – Avec des foënes en bois, des nasses en fibres végétales tressées, oui, des saumons, des truites, des brochets… selon le climat du moment et l’endroit où ils se trouvaient.

   – Comment ils s’appelaient ces hommes-là ?

   – Dans la région, on parle de magdaléniens. C’étaient des homosapiens, comme nous. Ce nom là, c’est un Suédois, Carl Von Linné, qui l’a inventé pour caractériser l’espèce humaine. Je parie que certains faisaient des concours de ricochets exactement à l’endroit où nous sommes. Sauf que ça se passait il y a 13000 ans.

   – Il fallait être super fort à cette époque ! La vie était drôlement difficile, non ?  

   – Tu sais, Jordy, je pense que les magdaléniens étaient plus heureux que beaucoup de nos contemporains.

   – Contemporains ?

   – Nous, tous ceux qui vivent à la même époque…

   – On n’est pas malheureux, protesta Maxime. Les hommes préhistoriques, ils avaient froid et faim…

   – Ils se débrouillaient très bien. Ils avalaient huit cent cinquante grammes de viande par jour et pas mal de végétaux, se confectionnaient des vêtements chauds avec la fourrure des animaux. Ils combattaient le froid en consommant beaucoup de gras, la moelle des os… Actuellement, au moins un milliard de terriens ne trouvent rien à manger. Il faut imaginer la nature au temps des magdaléniens : généreuse, puissante. Ils ont bénéficié d’une période de réchauffement. Mais pas aussi destructrice que celle qui commence en ce moment. Tu cueillais et tu chassais tout ce que tu voulais.

   – Sauf que c’était dangereux !

   – À mon avis, pas plus que de respirer un air pollué, de conduire à toute vitesse sur une autoroute envahie de poids lourds, de manger des fruits gavés de pesticides, ou rien du tout ! En étudiant leur squelette, on s’est rendu compte qu’ils n’avaient aucune de nos maladies à la mode, de l’arthrose, oui, surtout vertébrale, des fractures, mais pas de goutte, ni d’ostéoporose, pas de rachitisme et aucune carie dentaire, pas de cancer… 

   – Sans doute qu’ils ne vivaient pas assez vieux pour être malade. Mon prof nous a dit qu’ils ne dépassaient pas trente ans.  

   – On le dit mais je connais des chercheurs qui ont d’autres hypothèses. Et puis si les hommes de cette époque étaient tous morts jeunes ils n’auraient rien eu le temps d’apprendre et de transmettre à leurs enfants. Jamais nous n’aurions évolué ni fait progresser nos techniques.

   – Ben moi, je me serai ennuyé si j’étais un magdalénien. Pas de tablette, pas de foot, fit remarquer Jordy.

   – Ils avaient d’autres jeux. Et puis, ils vivaient en groupe, en tribu. Aucun d’entre eux, ne connaissait la solitude. Chaque individu était important pour les autres.

   J’ai cru, à leur mine, que mon discours de vieux radoteur commençait à les lasser. En fait non, Jordy et Maxime étaient très attentifs. Mes paroles les laissaient simplement songeurs. Pendant quelques instants on n’a plus entendu que le gloussement de la rivière. C’est Maxime qui a brisé le charme :

   – Les magdaléniens… ils ressemblaient à quoi ?

   – À vous deux. Bon alors, les gars, vous me dites où vous les avez trouvés, vos galets ?

A suivre dans le recueil

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