L’éternité dure une seconde

Mais une seconde, c’est court pour certains, surtout si c’est la dernière…

le début d’une nouvelle extraite de « Pastel noir »

Tableau de Léon Spilliaert

Une route forestière. Un tunnel de feuillage et le piston des phares qui repousse la nuit…

   Les amortisseurs de la berline talonnent dans les nids de poule. Je conduis les bras tendus. Je me tais. L’Endive aussi, à côté de moi. Pas pour les mêmes raisons. Sur le tableau de bord, une boite de cachous va et vient à chaque virage. Elle m’énerve.

   Fasciné par le flux des insectes lumineux qui viennent s’écraser sur le pare-brise, l’Endive se tient droit sur son fauteuil, maintenu par un corset qui lui rigidifie le dos et qui doit le faire souffrir à chaque chaos. Il endure ce calvaire depuis des années, sans moufter. Un maso de première, l’Endive ! Je lui lance un coup d’œil de temps en temps. Par bonheur je ne peux voir que son meilleur profil qui se découpe sur la nuit, faiblement éclairé par le tableau de bord. La bouche est absente de ce côté. Elle se trouve toute entière sur l’autre joue, une entaille oblique privée de lèvres qui s’ouvre par intermittence sur un chaos dentaire. Il est borgne et son œil valide a l’air de vouloir se répandre comme une huître ouverte aux contours torturés. Il ne le ferme jamais, même en dormant, ce qui fait qu’on peut le croire somnambule en plein jour quand on le rencontre marchant tel un zombi sur les chemins de la propriété. Il a conservé ça de son ancienne vie, cette tendance à vagabonder et cet air halluciné.

   Au bruit de succion qu’il produit, je devine que l’Endive salive. D’ailleurs je le vois guigner la boîte de cachous qui va, qui vient, qui m’énerve de plus en plus.

   – Sers-toi Lendi ! Les cachous, je te dis ! Prends la boite !

   – Gnoui, mémi.

   – Ne me remercie pas, elle me rend dingue à rouler comme ça !

   L’Endive se tourne vers moi et je profite de l’affligeant spectacle donné par l’autre moitié de son visage : chair turgescente froncée d’épaisses crénelures beigeasses, narines d’ombre ouvertes sous un œil cramé aux paupières définitivement soudées.

   Je ne suis pas sympa avec l’Endive, je pourrais le traiter gentiment, spécialement aujourd’hui. Il n’a pas toujours été cet infirme dont on moque le nom. Au temps de sa splendeur, c’était Bernard. Personne n’aurait osé le surnommer Nanar et encore moins l’Endive comme on le fait depuis son accident. Il n’est pas très grand, un mètre soixante dix, peut-être, mais bien proportionné et musclé avec ça. Une allure d’athlète.

   Du coin de l’œil, je le vois secouer la boîte de cachous dans sa grosse pattasse aux ongles frangés d’un éternel cambouis. Ce mec serait capable de vous dévisser la tête avec deux doigts. Sans doute que je ne ferais pas le poids si on devait se castagner. Pas de danger que ça arrive, l’Endive ne jure que par moi. Je suis un des rares gars du domaine en qui il a confiance. Je ne sais vraiment pas pourquoi.

   Je décide de faire une bonne action. Parler un peu avec lui. Et ça, croyez moi, c’est un sacerdoce.

   – Alors Nanar, ils sont bons ces cachous ?

   – Gnoui, gnoui, mémi momou !

   Un chevreuil traverse le rai des phares avant de disparaître dans les fourrés obscurs. Il est passé tout près de la calandre. J’aurais détesté le toucher. Je ralentis au cas où il y en aurait d’autres, je baisse ma vitre et je hume l’air printanier, l’odeur d’humus. C’est une nuit comme je les aime. Je m’étonne que l’Endive ne me livre pas son couplet favori. J’entends des bruits mouillés, ça ne rate pas, il déglutit en grinçant des dents.

   – N’est mô na mie !

   Ça y est, il a trouvé le moyen de sortir son leitmotiv : N’est mô na mie ! Traduction : C’est beau, la vie !

   – Eh bien, tu n’es pas rancunier !

   – Gnon, gnon namais !

   – Ouais, Lendi, c’est chouette la vie ! Au fond tu as raison, au fond…

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