Pastel noir

Rejoindre la lumière… Éros et Thanatos au travail…

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Taureau – Huile sur toile -Joël Hamm

Mon atelier est installé dans un ancien mas, au sommet d’une colline cernée par les pins. L’hiver j’ai, à l’horizon, une vue panoramique sur les neiges du Haut Verdon. L’été je panique en admirant les feux de forêts qui courent sur les crêtes autour de chez moi.

   La date de mon exposition approche et je suis loin d’être prêt. Pour ne pas perdre de temps je dors dans mon atelier et je réchauffe au micro-onde les plats que m’apporte le commis de l’Hôtel des Mirages, l’unique structure touristique du village, à cinq kilomètres de là. Le plus souvent, tout à ma frénésie colorée, je saute les repas et ce sont mes chats qui se régalent ou s’empoisonnent, selon l’humeur du cuistot.

   Un type qui passe sa vie à peindre n’a rien à envier à un marin au long cours. Après quelques années, personne ne l’attend plus sur le quai. Je rumine ça en repoussant le vide de ma toile à grands coups de brosse dégoulinante de bleu. Il est de plus en plus rare que je sorte gagnant de mon combat contre la matière.

   Fatigué, je m’allonge sous la verrière. D’énormes nuages toupies sculptés par le mistral parcourent le ciel. Leurs flancs rosissent. Bientôt ils vireront au carmin puis passeront au prune foncé avant de se détacher, bleu acier, sur la nuit claire. 

   Ma toile inachevée me domine de ses deux mètres de hauteur. Cet être hirsute reflète la complexion brouillonne de mes pensées. Il me hait et pue des pieds. Je me lève, empoigne une brosse large et lui balance au visage.

   Je détruis systématiquement les tableaux que j’estime ratés. Quelques coups de cutter rageurs les mettent en lambeaux ou bien, quand je suis plus raisonnable, une couche de blanc rétablit leur virginité. Pour celui-ci, j’hésite. Le mieux est de descendre vers la civilisation et de m’accouder au bar des Mirages, le bien nommé. Je partagerai mes repentances avec l’un ou l’autre des artistes installés dans les anciennes tanneries accolées à la falaise, à la sortie de la ville.   

   Sur la place, les jets de la fontaine oscillent sous les risées du mistral et mon havre préféré inonde les pavés de sa lumière jaune. J’entre. Beaucoup de bruit. Musique et conversations animées. L’ambiance des samedis soir. J’escalade un tabouret face à la tireuse à bière dont les chromes reflètent mon image déformée. Sale tête ! Ghislaine ne remarque pas mon teint terreux et pose un verre de blanc devant moi. Quand on vous sert sans que vous ayez besoin de passer commande, c’est qu’il est temps de réagir. Pourtant je me laisse faire, souscrivant avec Ghislaine et tous les habitués à cette rassurante impression d’immobilité temporelle qui donne l’illusion que notre vie n’est qu’une longue journée bien réglée. 

   Un rapide coup d’œil dans la salle me permet d’apercevoir le bel Ortega menant une discussion animée sous l’immense miroir constellé de chiures de mouches. Je l’aurais repéré sans le voir, à son rire qui est un peu comme l’enseigne sonore du bistroquet. Il discute avec quelqu’un dont je ne distingue que le dos ou plutôt l’échine tant les os de l’homme saillent sous sa redingote noire anachronique. Curieux vêtement, pour un mois de mai !

   Tout en sirotant mon verre de Cassis blanc, je vois la sinistre silhouette se lever. L’homme passe près de moi. Une mèche sombre balaie les reflets verts de son regard tendu.

   Manuel Ortega se lève à son tour et me rejoint au bar. Il me serre contre lui.

   – Te voilà revenu parmi nous, amigo !

  Son haleine empeste l’alcool.

   – Juste un entracte avant de retrouver mes chaînes…

   – Pas ce soir, c’est la fête chez moi !

   Il jette un billet sur le comptoir, m’empoigne par un bras et m’entraîne dans la rue. Je ne suis pas en état de résister.   

   J’ai du mal à le suivre tant ses enjambées sont longues. Soudain, en passant devant la mairie, il stoppe net et désigne le drapeau tricolore.

   – Tu sais que mon père était anarchiste ?

   Je m’arrête, interloqué, ne voyant pas le rapport avec son intérêt pour le drapeau.

   – Ah, bon !

   – La guerre d’Espagne… Il combattait les franquistes. Un homme courageux ! Nous sommes trop mous actuellement. Je suis mou, le monde est une montre molle !

   Il s’approche de  moi.

   – Sa guerre était juste mais… tu vois cette cicatrice sous mon œil ? Il nous cognait, ma mère et moi. Un héros, une brute !

   Je reste silencieux en essayant de recoller les morceaux. Il tend alors le bras vers le tympan sculpté de l’église, de l’autre côté de la rue.    

    – La voici, la vraie révolution ! La beauté silencieuse… Celle qui fait la paix. Douzième siècle, style roman. Très pur ! Je suis né trop tard. J’aurais aimé sculpter ce christ …  

   – Manuel, tu es sculpteur aujourd’hui. Un bon !

   – La beauté me fuit. Ce que j’aime, tu vois, c’est frapper la pierre !

   Son rire résonne entre les façades obscures.

   – Je suis comme mon père, amigo. Una bestia!

   Il m’enserre les épaules. Je tente de me dégager. Quand il est dans cet état, il est à fuir. Il hurle :

   – Le monde est une blessure. Regarde ce clocher, il  poignarde le ciel. La mort n’a aucun droit, bande de gogos !

Un Ta gueule énergique jaillit d’une des fenêtres de la place. Il jure en espagnol et part à grands pas vers la rivière. Je le rattrape et nous marchons côte à côte par les rues mal éclairées.   

   Loin devant nous, une forme efflanquée disparaît dans l’ombre.

– C’est le gars qui était  avec toi au café…

   – Selim, oui. Lui aussi aurait dû vivre au moyen âge. Il aime cette époque depuis que je l’ai emmené admirer les sculptures de Gislebertus.

   – Gislebertus ?

   – Celui qui a sculpté le portail du Jugement dernier et les chapiteaux de la nef de la cathédrale d’Autun, aux alentours de 1130.

   – Houlà ! Ça remonte…

   – Inaccessible beauté ! Je suis tellement loin de cette qualité d’expression.

   – Il est habillé comme en plein hiver.

   – Selim subit une période de glaciation.

   – Complètement givré, oui !

    – Un poète…

   Manuel se met à déclamer :

   – Il a brûlé jusqu’à la moindre brindille de sa hutte de mots / Il n’est plus qu’une écorce calcinée.

   – C’est contagieux, sa dinguerie !

   – Il a écrit ça en Bosnie. C’était un enfant de quinze ans errant dans les ruines. Plus de maison, plus de famille, plus rien ! La poésie puait comme des milliers de cadavres !

   Et il reprend sa marche.

A suivre dans le recueil…

2 réflexions sur “Pastel noir

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