Consolations

Un extrait d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Une disparition, une recherche, le mal à l’œuvre…

Dessin crayons de couleurs – Joël Hamm

Des coups à la porte. D’autres coups. Plus forts. Habib bondit hors de son lit. Son pied roule sur une bouteille vide. Mauvais whisky. Il s’était pourtant promis de ne plus…

   Il enfile un pantalon, se cogne à la commode. Battements sous son crâne. Il ouvre sa porte. Samy est là. Regard de cinglé. Il entre.

   – Je cherche Alexia ! Hier soir, elle m’a faussé compagnie au bal des pompiers.

   – Qu’est-ce qu’elle foutrait ici, ta sœur ?

   – On ne sait jamais.

   Habib a la voix pâteuse, il hausse les épaules.

   – Pourquoi tu ne m’as pas emmené ? Je t’attendais, comme tous les samedis soir…

   –  Tu ne danses pas !

–  Et alors, d’habitude ça n’empêche pas. C’est Alexia, qui ne voulait pas que je vienne ?

   – Eh ! Je te parle de la disparition d’Alex, là !

   Habib baisse la tête.

   – À une heure du mat, au moment de rentrer, plus d’Alex ! J’ai sillonné les routes alentour. Personne. On ne l’a pas revue. Ma mère a prévenu la police.   

    Habib se tait. La passion qu’il entretient pour Alexia est son jardin secret. Elle et Samy habitent l’immeuble en face du sien, au cinquième étage. Depuis sa fenêtre, Habib passe des soirées entières à les épier. L’hiver, c’est facile, les pièces sont éclairées. Leurs ombres sont projetées contre les rideaux tirés, celles de Samy et d’Alexia à table, celle de Maria qui sert. Le père est mort depuis longtemps. Dès qu’il fait beau, Alex bronze sur le balcon. Habib la contemple à la jumelle. Il essaie bien de la chasser de son esprit, buvant comme un trou, allant jusqu’à sniffer des comprimés de Ritaline écrasés qui lui restent de son traitement mais son tourment est inexpugnable. Il aime Alexia depuis le premier jour où il l’a vue. Elle avait dix ans, comme lui. Son rire clair, ses boucles blondes… Il n’osait pas l’approcher, alors il avait eu une idée géniale : apprivoiser son frère, devenir son intime. Samy a deux têtes de plus que lui et des muscles noueux qui roulent sous sa chemise comme un congrès de cobras. Des bataillons de psychologues scolaires se sont égarés dans le labyrinthe désolé de son intellect. En devenant l’ami de Samy, Habib pense qu’il lui a offert une greffe de cerveau. À eux deux, ils forment un être complet et ne ratent jamais une occasion d’exprimer leurs talents. Ils se trouvaient en cinquième avec deux ans de retard lorsqu’ils ont organisé leur premier trafic. Ils faisaient macérer du trèfle dans un mélange aromatique composé de cire à parquet, de miel et de vinaigre, tassaient la mixture puis la laissaient sécher au soleil. Enveloppé de papier alu, ça ressemblait à des barrettes de hasch. Samy les refourguait à ceux de troisième. Sa taille et son regard noir étaient des arguments de vente à faire pâlir d’envie un assureur. Bilan : une dizaine d’ados malades comme des chiens. Le principal du collège les avait convoqués.

   – Ce n’est peut-être que de la fumette pour lapin, avait-il fulminé, mais vous êtes des empoisonneurs. Vous mériteriez dix ans de clapier !

   Il avait ri de sa plaisanterie avant de les exclure et de les signaler à la gendarmerie.

   Samy n’est pas le pote idéal mais Habib n’en a pas d’autre. Surtout depuis qu’il est adulte. Samy travaille à l’usine de verrerie. Il s’est offert une petite japonaise d’occasion qu’il a transformée en monstre de la route : couleur framboise écrasée, ailerons acérés, jantes extra larges et sono d’enfer qui occupe tout le coffre. Habib est sans famille, sans emploi, il touche des aides sociales et vit dans le trois pièces qu’il occupait avec ses parents avant qu’ils ne repartent dans leur pays natal. Depuis que le service des HLM s’est aperçu de ça, il est menacé d’expulsion. Il parvient à peine à se nourrir et a bien du mal à faire le plein de sa 206 pourrie. L’ascension sociale de Samy le rend jaloux. Grâce à lui, il a pourtant atteint son but : approcher Alexia. Même s’il doit se contenter de la téter des yeux.

   – On prend ton tas de boue, décrète Samy. Faut qu’on la retrouve !

A suivre dans le recueil…

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