Sortie de route

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

(Dessin crayons de couleurs et encre – Joël Hamm)

La route. Droit devant ! Toute tracée. Celle où tu es né, où tu mourras. La même. Toute ta vie. Sauf si un pas de côté t’en détourne…

   Pour moi, ça s’est passé quand j’étais ado, mon changement de voie.

   Claude Bernier m’avait repéré parmi son troupeau de colleurs d’affiches. Sans doute parce que j’étais le plus vif de la bande et que je savais me battre avec ceux qui nous tombaient dessus certains soirs. Je ne savais rien de ses idées. J’avais dix-sept ans et besoin de thune. J’étais étonné mais fier aussi que Bernier s’intéresse à moi. Il a commencé par me confier de petites responsabilités : recruter les costauds de son service d’ordre, lui raconter l’ambiance de mon quartier, les réactions des gens à tel ou tel événement. Puis il m’a demandé de l’accompagner dans ses déplacements. Il m’invitait chez lui. Sa femme, Eliza, m’aimait bien, c’était réciproque. Je me suis souvent demandé comment elle pouvait supporter un type comme Bernier, elle si lumineuse et droite, si étrangère à nos turpitudes. Elle était belle et avait dix ans de moins que lui. Ils ne pouvaient pas avoir d’enfants. Assez rapidement, j’ai eu une chambre à ma disposition dans leur grande maison des bords de Marne.

   Mes parents s’accommodaient très bien de cette situation. Ils avaient assez de soucis avec mes cinq frères et mes deux  sœurs.

   Bernier se sentait une âme de Pygmalion mais j’étais une pâte difficile à modeler. Il était jaloux d’Eliza qui s’amusait – s’obstinait, compte tenu de ma balourdise – à m’enseigner ce qu’elle nommait  les bonnes manières. Avec elle, je me laissais faire, sa beauté et sa joie de vivre m’éblouissaient. Grâce à ses encouragements, à sa ténacité, j’ai réussi à suivre mes études jusqu’au bac. J’étais devenu son confident, je le suis resté par la suite. J’étais aussi celui de Bernier que je ne quittais pas d’une semelle et je m’accommodais tant bien que mal de ce double jeu. Je cumulais toute les fonctions auprès de lui : chauffeur, porteur de valise, organisateur de campagnes électorales, chien de compagnie, bavant à sa seule vue. Pas besoin de colle pour ses affiches : un simple coup de langue aurait suffit. J’étais le roi de la propagande, un fer de lance idéal dans les quartiers qu’on nomme difficiles, ma patrie. C’est ce qu’il croyait. J’étais devenu un renégat. Mes proches ne me reconnaissaient plus dans ce type tiré à quatre épingles, arborant cravate de soie et sourire de vainqueur. Je profitais pleinement des avantages offerts mais j’évitais de garer ma BMW flambant neuve dans les rues de la cité quand je venais voir mes parents.

A suivre dans le recueil…

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