Un été à tuer

Le début d’une nouvelle extraite du recueil  » Pastel noir »

Vers la mer…

Romain venait de traverser à vélo une bonne partie de la ville. Il était sept heures du matin et il suait déjà. Trois semaines que la canicule ne desserrait pas ses crocs. Les habitants de la cité restaient cloîtrés chez eux, volets fermés, tandis que dehors les chiens dansaient le be-bop en traversant des coulées de goudron fondu.

   Les mômes se terraient dans les caves, occupés aux besognes de leur âge. Romain et son ami Steven ne les fréquentaient pas. Ils ne voulaient plus subir les lubies des grands. Spécialement les vicelardises des frangins de Romain, tous très ingénieux dans la turpitude. Des connards ! avait résumé Steven. T’as vu leur prénom : Bryan, Brandon, et l’autre là, ta sœur, Heather ! Merde, on est en France ! s’était-il exclamé oublieux de son propre cas. Comment ça se fait que t’as échappé à ça ? Romain lui avait expliqué qu’en réalité sa mère avait voulu l’appeler Robin (en prenant l’accent américain). Elle venait d’accoucher à la maison et elle avait écrit le prénom du bébé sur un bout de papier pour que le père de Romain (paix à son âme !) ne se trompe pas en le déclarant. Le pater avait d’abord fait la tournée des bistros, histoire d’arroser la naissance de son fils avec ses copains, puis il s’était rendu à la mairie, avait retrouvé la note chiffonnée au fond de sa poche et l’avait lue au secrétaire en prononçant Robin à la française. Le type de l’état civil, un peu sourdingue, avait inscrit : Romain. C’est sans doute pour cette raison que sa mère ne le blairait pas particulièrement. Et aussi parce qu’il ressemblait un peu trop à son père (Paix à son âme, et ne va pas picoler comme lui !)

   Steven était au rendez-vous, pile poil ! Il slalomait entre les boîtes de bière vides qu’il avait alignées sur le parking de son immeuble. Il cabra son biclo et roula sur la roue arrière jusqu’à Romain qui remarqua que son copain ne s’était encombré d’aucune réserve. Une fois de plus.

   – T’as même pas pris une bouteille de flotte ! Je te préviens, Steven, je partage pas mon casse-dalle avec toi !

   – M’en fous, j’ai chouré de la thune à ma mother ! Je trouverai quelque chose en route.

   – T’es pas honnête !

– Je savais pas que tu connaissais ce mot. On y va ? Tu choisis le prem !

– S’tu veux … Tout droit !

   Leur jeu consistait à choisir une direction à tour de rôle et à pédaler tant qu’ils pouvaient. C’était un bon moyen de passer le temps, de tuer l’été. Quatre heures de route au hasard, deux heures de repos pique-nique et au moins cinq heures pour revenir car les fréquents changements de direction à l’aller ne facilitaient pas le repérage de leur itinéraire de retour. Tout au long du trajet, ils échafaudaient des plans vaseux. Projetant par exemple de transformer leur vélo en pédalo et de faire le tour du monde. Pas trop loin de la côte, tu piges. On risque rien…

   Après quelques kilomètres, ils roulaient torse nu, leur maillot noué autour du crâne, dérisoire protection contre le soleil qui montait dans le ciel laiteux, implacable rondelle incandescente floutée par la brume de chaleur. À une croisée de routes, Steven fit couiner ses freins et mit pied à terre. Il désigna une pancarte.

   – Jablon ! T’as vu, c’est par là.

   – Et alors ?

   – Y’a la mer à Jablon. On y va.

   – Sauf que c’est à moi de choisir la direction.

   – Marre, fait trop chaud. Là-bas on piquera une tête.

   – C’est loin !

   – Deux heures de route. Si on pédale bien.

   – On n’aura pas assez de temps pour revenir à l’heure.

   Steven sortit un billet de vingt euros et l’agita sous le nez de Romain avec un sourire aguicheur.

   – On se paiera une glace.

   – À deux boules ?

   – À trois, si tu veux.

A suivre dans le recueil…

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