Constipation blues

Le début d’une nouvelle du recueil « Pastel noir »

Voisins (huile et pastel sur toile – Joël Hamm)

Trois jours et trois nuits sans sommeil. Qui dit mieux ?

   Flora dort à mes côtés, telle une gisante. Indifférente à mes insomnies. La semaine dernière, nous avons eu une dispute parce que je refusais de jouer aux cartes avec elle.

   – Tu n’es pas drôle, m’a-t-elle asséné. Tu es un tiède, de ceux que Dieu vomit !

   Eternel reproche. Elle a continué :

   – Et puis, j’en ai assez de décider à ta place. Même moi tu ne m’as pas choisie. Tu t’es laissé séduire !

   – C’est donc que je te plaisais, moi, la vomissure de Dieu, ai-je péroré en affichant mon sourire le plus énervant.

  – Je te croyais plus déterminé.

  – Tu n’as pas toujours boudé ma tiédeur, madame la frileuse.

  – Tout ce que tu fais quand on discute, c’est noyer le poisson, a-t-elle conclu.

 – Noyer le poison ! l’ai-je repris.

 Elle a haussé les épaules et m’a abandonné à mon marasme.

   Nos fâcheries me minaient, j’en perdais l’appétit. Ça tombait bien car je ne parvenais plus à expulser le moindre déchet de mes intestins. Ils menaçaient d’exploser dans une apocalyptique odeur d’égout. J’allais sombrer dans le désespoir quand une image du passé éclaira soudain ma conscience : ma grand-mère se relevant à demi assommée alors que je la regardais, tout penaud d’avoir poussé la porte qu’elle s’apprêtait à franchir. Je l’avais aidée à se relever en lui demandant pardon d’avoir ouvert si brutalement quand elle s’était exclamée : C’est la faute à pas de chance ! Tu ne pouvais pas savoir que j’étais derrière… Un mauvais hasard, c’est tout !

   Ce souvenir d’enfance me fit comprendre à quel point Hasard et Chance – ou plutôt Malchance – avaient joué un rôle de premier plan dans ma vie. J’avais envie de crier à Flora et à tous ceux qui croient diriger leur vie :

    – Bande d’inconscients, le Hasard est plus fort que vous. Vos décisions comptent pour du beurre !

   J’étais furieux. Ah ! Je ne savais pas choisir ! Ah, il fallait jouer ! Je fonçai sur la commode où sont rangés nos jeux de société et trouvai là le conseiller idéal. Un magnifique dé ancien en ivoire.

   Très excité par ma trouvaille, je m’enfermai dans les toilettes que je visitais en vain depuis plusieurs jours. Une question me tarabustait depuis cette fameuse dispute. Elle revenait jour et nuit tel le fouet sur le dos du galérien : rester ou partir ? Finir ma vie près de Flora ou bien la quitter et vivre seul. Libre de ne jamais faire de choix. Excédé par mes tergiversations, je lançai rageusement le dé sur le carrelage en lui demandant de répondre à ma première interrogation :

   Rester ?

   Il rebondit contre la plinthe avant de se stabiliser.

   Cinq !

   Le sort semblait m’indiquer le chemin de la chambre où je pourrais continuer à creuser mon sillon dans le matelas aux côtés de Flo, nuit  après nuit. Je relançai tout de même le dé.

   Partir ?

   Six !

   Je jubilais, assis sur la lunette des WC, concentré sur ma constipation qui restait insensible à mon exaltation.

   Depuis ce bouleversement, je médite mon départ, bercé par de vieux blues que je passe en boucle comme : I can’t be satisfied de Muddy Waters, The thrill is gone de BB King ou Constipation blues de Screamin’ Jay Hawkins, un air qui ne semble pas troubler Flora. Je l’ai toujours connue ainsi : maîtresse d’elle-même et peu encline à l’affolement. Tout de même, je m’inquiète car je me souviens que Screamin est mort d’une occlusion intestinale. Je devrais consulter.

….La suite dans le recueil

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