La bleue

Troisième nouvelle du recueil « Pastel Noir »

Poirier

La pluie devient plus drue puis l’orage se déchaîne. Il court sur le trottoir de l’avenue. Les voitures l’éclaboussent au passage. Il se réfugie sous un Abribus, pose sur le banc son sac à dos maculé de boue. Au moment où il relève la tête, il le voit passer, silhouette massive courbée sur une moto de faible cylindrée qui vaporise les flaques, gorille casqué enserrant entre ses jambes un ridicule coursier customisé d’autocollants fluo. Non, ça ne peut pas être lui ; à cette heure-ci, il trime à l’usine, sur sa chaîne de montage. Il recule précipitamment au fond de l’Abribus et attend, le cœur battant. La pluie martèle le toit. Quelques secondes passent. Ne tenant plus en place, il reprend son sac à dos et tente une sortie. Perdu ! Son père, c’est bien lui, roule au ralenti, sur le trottoir. Dans sa direction. Il se fige, n’ose plus faire un geste malgré la pluie qui le glace. Le paternel met pied à terre et lui désigne l’Abribus où il gare son misérable engin avant d’ôter son casque. Sa chevelure grasse dégouline dans son cou. Il domine son fils de son mètre quatre-vingt-dix. Ses épaules de cuir fument.   

   – T’es pas sur le chemin du collège, ni sur celui de la maison, mon gars. D’où tu viens,  Willie ?

   Il tâte les vêtements de son fils.

   – Des coups à choper la crève ! Tu me réponds, oui ou merde ? Faudrait pas que tu te remettes à faire des conneries.

  À cet instant Willie se souvient que son père était de piquet de grève depuis la veille. Ses cernes désignent sa fatigue et son haleine révèle les nombreuses canettes qu’il a dû s’enfiler avec ses potes devant le feu de pneus qu’ils ont allumé à la porte de l’usine. Il fixe Willie, son index épais brandi devant ses yeux.

   – Normalement, t’as cours à cette heure-ci.

   Willie sent le tremblement dans sa mâchoire. Il bredouille :

   – Le prof de math…

   – Quoi, le prof de math ?

   – Absent, il est absent…

   – Ça n’explique pas ce que tu fous là.

   – Raccompagné Michaël… habite du côté de la Marne. Tu sais, je t’en ai parlé…

   – Connais pas. Je te donne mettons…

   Il consulte sa montre, une copie de Rolex mastoc.

   – Vingt minutes pour être à la maison. Top chrono !

   Willie le regarde enfourcher sa bécane et démarrer dans un nuage bleuté dont l’odeur stagne quelques secondes sous l’abri…

etc…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s