Le poids du monde

Extrait de la première nouvelle du recueil « Pastel Noir »

Terrain de jeu

Nénuphar… Le soir, depuis sa maison, une voix l’appelait. Elle quittait le garçon à regret et il restait accroché à la grille, guettant un dernier signe d’elle. Une fois, elle s’était retournée et lui avait adressé un baiser du bout des doigts. Il en avait été bouleversé. Il avait rôdé longtemps avant de rejoindre sa soupe au lait.

   Le lendemain, elle lui avait glissé dans la main un morceau de papier plié. Il l’avait caché au fond de sa poche et avait attendu la nuit pour le lire. C’était devenu une habitude, ces petits mots. Il attendait que sa mère s’endorme, grimpait au dernier étage de l’immeuble et, par une échelle de fer, franchissait une trappe qui ouvrait sur le toit. Là, sous les étoiles, assis sur le rebord de la terrasse, les pieds dans le vide, il découvrait le message de Nénuphar, le cœur battant.

   Le premier disait : Trouve-moi un coquillage.  Il savait où chercher. Au temps des dinosaures, la mer recouvrait le bassin parisien. On pouvait en ramasser sur le chantier de la voie express, en bas de la colline. Il avait trouvé une douzaine de coquilles fossiles vieilles de trente millions d’années : un benoista, des cardiums, des cérithes et même un débris de buccin. Une fois déposés sur du coton au fond d’un carton à chaussures, il avait inscrit leurs noms sur de petites étiquettes en les recopiant sur l’encyclopédie que sa mère payait à crédit. Parfois il se dit que s’il connaissait par cœur cette encyclopédie, il saurait exactement comment le monde est fait et pourquoi il va si mal.

   Le deuxième message de Nénuphar réclamait une grenouille. Les anciennes sablières avaient laissé des étangs en bas de la ville. Il y était allé avec son copain Zoubir et ils en avaient capturé une. Elle avait de gros yeux rouges et des pustules. Le garçon avait rêvé d’en attraper une belle verte aux yeux d’or mais il savait par expérience qu’on ne choisit pas toujours.

   Ensuite, Nénuphar avait exigé un oiseau mort. Le garçon pense qu’il a été oiseau dans une autre vie. Quand il les entend piailler, il a l’impression de les comprendre. Sa mère dit que leur pépiement est la langue des dieux et que les tuer porte malheur. Malgré ça, il avait pris l’affût dans un jardin abandonné. Un piaf s’était posé sur un tas de vieilles tuiles. Le garçon se tenait prêt, une bille d’acier dans la poche de son lance-pierre. Il avait tendu l’élastique et tiré, presque sans viser. En plein dans le mille. Il avait hésité un bon moment avant de s’approcher de l’oiseau, sans doute une mésange, l’avait saisie par les pattes et jetée dans un sac en plastique.

   C’est ce soir là que Nénuphar l’avait embrassé sur la bouche à travers la grille. Il était reparti, la tête bourdonnante, craignant de tomber raide mort, victime d’une punition divine pour tous ces pêchés accumulés en si peu de temps. Il avait commencé à avoir peur de revoir la petite fille, peur de ce qu’elle pourrait lui demander …

   Un soir, ça n’avait pas raté. Son petit mot ressemblait à un faire-part de deuil. Elle s’était appliquée. Le rectangle de bristol blanc entouré d’un trait au feutre noir portait ces deux mots :

……………………… etc.

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