Amer et sans sucre…

Tableaux de Abbey Ryan

Les aliments qui ont trop de saveur entravent le commerce. Éliminer la diversité facilite la production. Il faut donc fabriquer des produits au goût affadi, dominé par le sel et le sucre pour rendre addictifs les consommateurs ; vendre des produits standardisés. Plus les goûts sont uniformisés et plus l’industrie agro-alimentaire pourra vendre ses produits partout dans le monde. Ce commerce entraîne des manières de cultiver, d’élever des animaux de façon industrielle avec les conséquences que l’on connaît : pratiques mafieuses, exploitation d’une main d’œuvre sans qualification, pollution de la nature, diminution de la biodiversité, développement de  maladies dues à l’emploi massif de produits écocides, propagation de virus tueurs etc.

   Sans trop s’en rendre compte, les humains s’habituent à cette consommation standardisée. Ils ne regretteront bientôt plus les saveurs disparues parce qu’ils ne les auront jamais connues, qu’ils seront incapables de se les remémorer ou bien qu’ils les rejetteront parce qu’elles auront un goût trop puissant pour leurs papilles inexpérimentées. Qui se souviendra de la suavité fleurie du beurre fraîchement baratté à partir d’un lait issu des pis d’une vache broutant de l’herbe et non de l’ensilage ? Si ce goût de prairies, de nature, d’étable, existait encore, beaucoup ne le supporteraient pas. Rassurez-vous, un tel beurre est devenu extrêmement rare. De même qu’il est difficile de dénicher un légume sain et suffisamment nourrissant, un poisson sauvage exempt de PCB , de pesticides… Actuellement, celui qui ne cultive pas son jardin peine à échapper à ces aliments gavés de produits toxiques et faiblement nutritifs. Un jour proche, il en sera de même pour toute activité intellectuelle. La lecture d’un livre, sensuelle et tactile, risque de disparaître au profit de la lecture sur écran, bien plus froide et mécanique. On verra, dans des vidéos documentaires, de vieilles personnes regretter cet Éden perdu que les enfants n’auront jamais connu et qu’ils n’auront aucun espoir de connaître. Quelques  livres du passé, témoins d’un temps ou le corps jubilait de tous ses sens, éveilleront la nostalgie de ceux qui sauront encore lire, imaginer.

Le langage lui même subit le nivellement au profit de l’image. Une image qu’il faudrait avoir appris à décrypter tant elle peut provoquer l’émotion au détriment de la réflexion.

   Esprit passéiste, nostalgique, me direz-vous. Laissons à d’autre le soin de qualifier de réactionnaire la nostalgie. Elle permet au moins de retrouver et de reconstruire un monde où le sentiment du bonheur avait sa place. Un monde de sensations corporelles de présence au réel et donc aux autres.

   Il semble important pour les marchands qui nous gouvernent, de laisser croire que chacun domine le monde en pressant le bouton de son ordinateur ou de son robot préféré, de lui donner l’illusion qu’il peut tout alors qu’il n’est rien et que, surtout, pour se manifester au monde, il doit posséder la dernière machine mise au point. A ce jeu, nous perdons nos jambes, notre corps et le plaisir des sens. Cette entreprise consumériste mondiale, niveleuse de culture, d’individualité et de goût est une entreprise nihiliste contre laquelle il faut lutter individuellement et collectivement. À l’heure où les objets envahissent notre environnement, c’est en réalité l’homme et la nature dans sa totalité qu’on dématérialise et qu’on tue. Objets inutiles, avez-vous donc une âme qui saccage notre âme et nous force d’aimer notre matériel et misérable quotidien ?

   Instrumentalisés, nous perdons progressivement notre libre arbitre. La disparition du goût s’accompagne immanquablement d’une anesthésie esthétique, d’un oubli de toute éthique. Le beau existera toujours mais à l’insu des aveugles programmés qui le côtoieront.  

   Les réactionnaires sont ceux qui croient et participent sans esprit critique à cet emprise technologique forcenée qui, loin de libérer, aliène. Ils participent à l’établissement d’une société où chaque individu aura oublié la saveur des choses, le contact d’une autre peau, le poids d’un livre, le sens des mots. Un peuple de résignés naît sous nos regards. L’insipidité est une des armes de la minorité dominante utilisée pour asservir la multitude moutonnière.

Quand nous ne distinguerons plus la beauté pourtant partout présente autour de nous, quand l’injustice et l’inégalité ne nous révoltera plus, nous n’aurons plus qu’à mourir sans avoir vécu.

2 réflexions sur “Amer et sans sucre…

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