La mansarde

Extrait du journal de Vincent Malbec

Léon Spilliaert

Son regard me traverse.

   Sans me voir.

   Ses iris, d’un bleu éteint, sont délavés par le temps et striés de fissures grises par les médicaments qu’elle prend depuis des années. Elle parle d’une voix atone et mes pensées dérivent entre les espaces qu’elle ouvre et ferme à sa guise, m’y laissant perdu, habité par des peurs aussi vivaces que celles que j’éprouvais gamin, certaines nuits où je l’appelais.

   Elle venait toujours, fantôme familier. Son regard évitait le mien comme il avait dû le faire dès le jour de ma naissance. Elle me tendait un verre d’eau et le cachet d’aspirine que j’avais réclamé prétextant une migraine plutôt que d’avouer un effroi mortel et le désir de sa main sur ma peau. Je buvais lentement, espérant la garder plus longtemps près de moi. Elle restait assise sur le bord de mon lit, attendait que j’aie fini de boire en fixant la fenêtre obscurcie par de lourds rideaux. Après quoi, elle remportait le verre sans un baiser ni une parole. Elle éteignait seulement la lampe et c’est sûrement ce qu’elle savait faire de mieux. Éteindre. L’angoisse s’était un peu dissipée et je m’endormais, la respiration hachée de sanglots avortés.

   Elle est très âgée maintenant. Ses yeux usés voient au-delà des murs de sa chambre, au-delà de moi, dont la présence n’est pour elle qu’une ombre presque étrangère. J’écoute une fois de plus le récit de son drame. On dirait que les événements sempiternellement ressassés l’ont figée dans ce désespoir qu’elle n’a jamais réussi à surmonter.

   Elle raconte et je revois la mansarde au premier étage de la petite maison de mon enfance, près de la forêt. Tandis qu’elle débite sa litanie, je sais qu’elle ressent physiquement l’atmosphère de cette chambre qu’il fallait atteindre par un escalier de bois raide et piqué des vers. Un jour, j’ai osé enfreindre l’interdit et j’ai ouvert la porte de la chambre sacrée. Je devais avoir sept ou huit ans. J’écoutais la ritournelle d’une boîte à musique que j’avais trouvée sur la table de chevet. Fasciné par la danseuse en tutu qui tournait sur un socle rouge pailleté d’éclats brillants, je ne l’avais pas entendue arriver. Elle m’a arraché la boîte des mains et l’a rangée dans une armoire où j’ai aperçu des vêtements d’homme tandis qu’une forte odeur de naphtaline me piquait le nez. Elle s’est assise sur le bord du lit recouvert d’une dentelle jaunie et m’a congédié.

   C’est probablement en ce lieu suspendu hors du temps, ce sanctuaire interdit, que naquit des années avant, par un après midi d’été caniculaire, son silence et son manque de tendresse.

   Lui, dix-huit ans et tuberculeux, allongé dans la pénombre camphrée, avait eu un violent accès de toux. Affairée en bas, elle était montée aussitôt dans la mansarde, épouvantée d’avoir à revivre la terreur subie deux ans plus tôt quand son père était mort de la même maladie. Son frère cadet se contorsionnait sur le lit défait, en proie à une panique mortelle. Elle avait épongé la sueur sur son front, nettoyé sa bouche ensanglantée et s’était allongée près de lui, tenant sa main fiévreuse en lui parlant tendrement. Elle lui avait chanté une berceuse jusqu’à ce qu’il s’endorme et elle était restée près de lui, priant et pleurant en faisant le moins de bruit possible. Elle avait somnolé et fut réveillée en sursaut par un cri. Son frère s’était dressé à demi sur le lit, secoué par une toux violente qui projeta un morceau de poumon écarlate sur sa robe. Puis, il retomba en arrière, mort.

   Elle était restée près de lui plusieurs heures, pleurant pour la dernière fois de sa vie.

   Je suis certain que sa vie fut une angoissante épreuve occupée à établir une distance affective avec ses proches, son mari, ses enfants, pour éloigner la malédiction et la protéger du pire.

   Est-ce vrai, maman, que tu craignais à tout moment de nous voir mourir dans tes bras comme l’avait fait ton frère adoré ? Tu t’y préparais en réprimant tes sentiments mais sais-tu que ta froideur, illusoire précaution contre la perte, n’a réussi qu’à instiller dans mon âme d’enfant un total manque de confiance en moi ? Sais-tu que j’ai survécu à la malédiction qui te hantait, mais sans tendresse, à jamais convaincu de n’exister pour personne et luttant en permanence contre un sentiment de déréliction ?

   J’ai compris bien tard que ta manière de nous aimer était de te dévouer à nous telle une esclave et nous ne te remercions jamais pour le travail que tu effectuais, pour les plats délicieux que nous dévorions. Je te regardais faire sans volonté de t’aider et si j’essayais tu m’en dissuadais en arguant de ma maladresse. Je t’observais et j’ai beaucoup appris de toi. À ton insu.

   J’ai envie de croire à mon interprétation. Elle est peut-être fausse mais elle me rassure et adoucit mon ressentiment. Une porte s’est ouverte dans la nuit. Je marche d’un pas plus assuré.

   Aujourd’hui, croyant au conte que je me suis inventé, je parviens à dominer la toux qui me prend quand une femme m’approche de trop près.

2 réflexions sur “La mansarde

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s