Le dernier mot

Un extrait de la 16ème et dernière nouvelle du recueil « Ivresse de la chute »

L’amour à besoin de verdure…

Jardin

Il contemplait le ciel, à moins que ce soit l’inverse car un gros nuage stationnait au-dessus de lui, percé de deux trous béants parfaitement circulaires qui pouvaient passer pour des yeux dont émanait une luminescence diffuse.

Il se détourna de ce regard nébuleux pour se rendre en des contrées célestes plus libres, se demandant comment venait le bleu au ciel, comment ce vide infini pouvait prendre une teinte d’une telle profondeur. Étant à cours d’explication, il revint sur terre et observa sa femme au travail dans le champ d’en face. D’où il se trouvait, assis sur la murette qui jouxte la maison, il la voyait courbée sur ses plantations, affairée à quelque tâche de désherbage ce qui demande, comme chacun sait, une patience infinie et un travail quasi quotidien. Il enviait son caractère de lutteuse et l’avait d’abord aimée pour cette qualité.

Il soupira, ayant pour sa part horreur des tâches agricoles. Non que la terre soit trop basse mais parce que son odeur lui évoquait invariablement la mort qui le hantait en permanence. Il ne voyait aucune bizarrerie à cette obsession, sachant que chaque être humain est tout aussi préoccupé que lui par cette question, mais il ne comprenait pas comment on pouvait donner le change et montrer bonne figure face à cette perspective inéluctable. On lui reprochait cette attitude délétère qui, selon lui, n’avait pourtant rien à voir avec de la lâcheté mais plutôt avec un excès de lucidité, une tare dont il souffrait depuis toujours. Oh ! Comme il aurait aimé la vie sans cela !

    On, pour l’instant, s’escrimait à ras de terre, éradiquant liseron, chiendent et autre engeance des jardins.

    — Si tu riais un peu, lui répétait-elle, la vie serait plus agréable pour tout le monde. J’en ai assez de supporter un tel rabat-joie. Tu manques d’appétit pour la vie ! C’est héréditaire, vous êtes tous pareils dans ta famille : Sans appétit !

     — Je te signale que je suis un enfant de l’assistance et que j’ai été élevé par des parents nourriciers. Où est l’hérédité ?

     — N’empêche, tu leur ressembles. Tu es amorphe ! Et même, un zombi ! 

    Le dictionnaire le renseigna. 

    Amorphe : Se dit d’un individu à la sensibilité passive, sans initiative et sans volonté.

    Jusque-là, il n’était pas en désaccord, cette définition pouvait s’appliquer à lui. Sa fameuse lucidité, toujours ! Mais, zombi, autrement dit : mort-vivant, ça non ! Elle exagérait. Même triste, morne et écrasé par son fardeau intime, il était bien vivant, la preuve : ses rhumatismes le faisaient terriblement souffrir. Seuls les vivants peuvent souffrir, non ? Est-ce que ce genre de tourment nécessite un tel enthousiasme pour ce qu’on appelle la Vie ? Un jour, il répondit à On

    — Ce qu’il y a, vois-tu, c’est que je ne suis pas fait pour ce monde ! 

    — Ton orgueil te perdra ! lui asséna-t-elle avant de retourner à ses tâches coutumières.

    Il savait qu’elle avait raison mais ne l’aurai reconnu pour rien au monde.

    Il sursauta quand elle lui secoua l’épaule car, tout à son broyage de poudre noire, il ne l’avait pas entendue arriver. Quelque peu paranoïaque, il la suspectait de toujours chercher à le surprendre dans ses errances et ses erreurs. Elle ne lui passait rien et il lui fallait l’écouter des heures disserter sur ces faits microscopiques qui, selon elle, éclairaient sa personnalité globale.

    — Tu t’attaches trop aux détails, répondait-il. L’univers se fout bien de tout ça. Un homme est fait d’autres choses que de ces mesquines poussières du quotidien.

    — Tu ne sais pas de quoi tu parles mon pauvre ami, grondait-elle en retour. Qui fait les poussières ici, qui tient la maison propre et qui salit ?

    Que répliquer à de tels poncifs si éloignés de la vérité qui l’habitait ? Au fond, personne ne pourrait jamais le comprendre, il était un poète aux ailes rognées. Et pas seulement les ailes.

6 réflexions sur “Le dernier mot

  1. J’ai (presque, parce que quand même, hein !) autant de plaisir à te lire, que j’en ai eu à lire (sur un tout autre chapitre) Kessel. Tes phrases coulent comme un ruisseau que rien n’obstrue dans sa course. Voilà, c’est assez pour cette fois, je ne voudrais pas te gêner plus dans la comparaison de la fluidité de la lecture.

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