Tempête sur un divan

Un extrait d’une nouvelle du recueil « Ivresse de la chute »

Parfois, les mots ont une odeur.

Je vous écoute…

Toute la matinée et une bonne partie de l’après midi, Canal ne voit sur le divan que des bouches énormes qui le regardent à l’envers et vomissent des mots piranhas. Derrière son bureau, il griffonne quelques signes mystérieux, trace des volutes compliquées, de celles que l’on gribouille en téléphonant.

Parfois, certains patients s’interrompent, s’appuient sur un coude, se retournent vers lui. D’un imperceptible mouvement de tête, il les renvoie à leur statut de gisant, quand il ne trouve pas là l’occasion d’abréger la séance qui parfois vient à peine de commencer.  

    Se lever et quitter le divan inconfortable est pour quelques-uns un soulagement. D’autres émergent en zombies d’une aventure de quelques minutes qui leur ont paru durer un siècle. Canal crispe sa main sur la poignée de billets qu’on lui tend, les jette dans un tiroir toujours ouvert de son bureau.

    Aucun des patients du mardi matin n’a perçu son anxiété grandissante. Il faudrait – mais qui l’oserait ? – le dévisager pour remarquer le tressaillement de ses paupières, la crispation incontrôlée de ses mâchoires, la lassitude dans ses yeux. 

    Trois coups à la porte. La phrase rituelle de Claudia, une fois de plus : C’est à vous. Entrez, si vous le voulez… 

    Mornard avance vers le divan, ventre rebondi forçant une chemise déboutonnée qui laisse libre champ à son ombilic velu. Quelques rares épis collent à son crâne squameux. Ses iris minuscules dardent un éclat verdâtre du fond de leurs cavernes broussailleuses.  Un veston de velours ensemencé de pellicules godaille sur son corps flasque.

L’odeur, malheureusement, entre aussi avec lui. La porte se referme sur une Claudia qui fait la moue. À titre préventif, Canal s’applique un mouchoir parfumé d’essence de rose sous le nez. Quand Mornard passe devant lui, sans un regard, pour aller se vautrer sur le divan, il aperçoit le chapelet de taches grasses sur son pantalon tirebouchonné et, quand il reprend sa respiration, une émanation empoisonnée révulse ses narines. Vieille urine, fumet d’excrément… La fragrance Mornard !

Osera-t-il un jour dire son fait à cette outre puante ? Comment peut-on être riche et aussi négligé ?

Mornard est maintenant échoué, ventre en l’air, sur le divan épuisé. Aussitôt, il entame un monologue. Le timbre fluet de sa voix continue à étonner Canal. Quel contraste avec cette masse corporelle gélatineuse ! L’analyste se détourne de ce spectacle affligeant sans pouvoir toujours s’empêcher de lancer au monstre un regard furtif. Il s’en veut de lui avoir ouvert sa porte et se demande pourquoi, semaine après semaine, il continue à endurer ce calvaire. Peut-être tout simplement par cupidité, car victime du taux variable des tarifs canaliens, Mornard paie double ses désespérantes confessions, à l’aune de sa surcharge pondérale et de ses pestilences.

Canal se transporte mentalement sur la plage d’Awala Yalimapo en Guyane, où il a récemment passé une quinzaine. Il y a trouvé un jour, émergeant à peine du sable, le cadavre d’une tortue luth privée de carapace, dépecée sans doute par quelque sorcier en mal d’écailles divinatoires. Mornard est cette tortue. Canal la voit très nettement : monticule flasque débordant du divan, peau parcheminée pâlie sous le soleil, tendue sur la masse informe des entrailles dilatées par la fermentation. Plastron déchiré d’entailles jaunes d’où s’écoule un suint purulent. Fentes verticales, sexes humides où circulent des colonies de fourmis indifférentes au grouillement des vers.

               Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

               Ce beau matin d’été si doux :

               Au détour d’un sentier une charogne infâme

               Sur un lit semé de cailloux… 

Canal réprime un renvoi aigre. Maudit Baudelaire ! Rien de plus mortifère que Les Fleurs du Mal.

Mornard, veuf depuis peu, envisage un nouveau mariage. Il ne s’est pas encore déclaré et il se demande comment faire ?  Il faudrait que cette malheureuse soit une handicapée de l’olfaction, une anosmique, pense Canal en considérant Mornard qui, en plus d’avoir une hygiène douteuse, doit souffrir d’halitose. Malgré les mètres qui les séparent, un relent de dent cariée ou de sinus malade vient agacer les narines sensibles de l’analyste.

Mornard se plaint de son peu de succès auprès de l’élue de son cœur alors que sa défunte femme l’aimait follement, prétend-il.

C’est ça, mon coco, plus le bouc pue, plus la chèvre l’aime ! songe Canal.

Mornard devient implorant. Il pose une question qui hérisse le psychanalyste.

Canal éructe sa réponse :

    —  Lavez-vous, mon ami, lavez-vous !

Mornard se dresse d’un bond et reste au garde à vous, hébété et vaguement penaud.

Canal ne se contient plus et tonne :

    —  Bon sang, pourquoi vous levez-vous ?

    —  Mais je…vous…balbutie l’autre.

    —  Restez allongé quand vous me parlez. Je ne vous ai rien demandé, je répondais à votre question. Vous vous êtes entendu la poser, au moins ? Répétez-la donc…

Mornard se recouche et le divan fait sous lui un bruit d’échappement pneumatique.

    —  Je voulais comprendre pourquoi tout le monde me fuit, la femme que je veux conquérir, mes collègues, les commerçants… Comment est-ce que je pourrais empêcher ça ? Quel moyen ?…

    —  La-vez-vous !

    —  L’avez-vous, l’avez-vous, bien sûr que non. Si je l’avais, je ne serais pas ici !

    Canal reste un moment interdit. Le cerveau reptilien de Mornard aurait-il, par quelque extraordinaire, accès au lapsus ? L’analyste pourrait pointer le fait mais il n’en peut plus, la puanteur de Mornard est insoutenable, la nausée fait virer son teint déjà verdâtre au blanc crème.

    — C’est fini pour aujourd’hui. Et pour toujours. Inutile de revenir.

    Mornard bredouille une prière inarticulée.

    Canal s’entend dire d’une voix éteinte :

    —  C’est terminé, j’ai dit. C’est sans recours. Et sortez ! Sortez, vite !

    Mornard s’exécute, lourdement, traînant ses effluves avec lui.

    Canal retrouve un peu d’énergie et lui lance au passage :

    — Et que ma décision ne vous dispense pas de poser ce que vous me devez sur le bureau !

8 réflexions sur “Tempête sur un divan

  1. Mais sais-tu que j’aime bien quand il n’y a pas la fin des histoires ?!… Ce qu’il y a de bien avec ton blog, c’est que je m’habitue à la frustration ! 😀
    Je sais que ton livre est en vente, mais j’ai trop, beaucoup trop de retard ds les bouquins que j’ai déjà acheté. J’aimerais en faire diminuer la pile, ensuite sera un autre jour.
    Bonne soirée !

    J’aime

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