FAUSSAIRE

Une nouvelle extraite du recueil « Ivresse de la chute »

Une vocation bâtie sur un mensonge.

COMMUNION

Ma mère est morte.

Ce n’était pas elle dans son cercueil. Un fond de teint beigeasse plâtrait son visage. Je ne l’ai pas reconnue. Le mannequin de cire qui la remplaçait ne lui ressemblait pas. Sa tête, trop légère, ne creusait pas le coussin blanc de satin synthétique. Sans doute que ses rêves et son âme s’étaient envolés de son crâne et ne pesaient plus rien.

    Ma mère ne mourra plus.

    Sur les photos que j’ai trouvées dans sa chambre, au fond d’un sac de toile bleue, elle a cinq ans sur les genoux de son père, douze ans dans une aube de communiante comme on n’en fait plus et seize en équilibre sur une branche, un sourire éclatant aux lèvres qui n’efface pas tout à fait l’ombre dans son regard, les images de la guerre qu’elle vient de subir. Ces clichés où la réalité s’estompe sous d’anciennes lumières maintenant éteintes, serrent le cœur.

    Je délaisse les photographies récentes qui la montrent déformée par l’âge et les peines et j’en examine trois au contour dentelé, en noir et blanc. De format carré 6×6, elles ont été prises avec mon petit Brownie Flash Kodak, dans les années soixante, au siècle dernier. Mon premier et inattendu appareil photo. Sur la première, que je regarde longuement, mes parents sont assis sur un banc de pierre au bord d’une rivière bondissante après le déversoir d’un moulin que je ne saurais situer. Leurs corps enlacés exultent de lumière sous un magnolia en fleurs. Premier soleil du printemps. Je me souviens avoir pris la photo en retenant ma respiration pour ne pas trembler. Elle est nette et leurs regards sont aussi soudés que leurs deux corps amoureux. Comment rejoindre cet instant ? Sur la deuxième photo, prise par ma mère, mon père a les yeux fixés sur l’objectif et me tient par les épaules. Je ne me souvenais pas de lui si jeune. Des miroitements d’eau tressaillent sur le tronc du magnolia. Il s’est levé, a demandé à ma mère qu’elle le remplace auprès de moi. Il a fait avancer le film en tournant la molette de l’appareil puis il a cherché le meilleur angle pour que nous ne soyons pas à contre-jour. Il a pris son temps pour cadrer l’image, nous a recommandé de ne plus bouger et de sourire. Ma mère me tient la main et je lui donne un baiser sur la joue. L’ombre des fleurs marbre nos visages. Maman aurait voulu une photo de nous trois, prise au même endroit, mais nous ne vîmes aucun passant à qui demander ce service et mon Brownie ne possédait pas de retardateur. C’était une simple boîte carrée en bakélite noire équipée d’un viseur prismatique que j’avais gagnée à la tombola du collège. On pouvait y raccorder un gros flash qui grillait des ampoules au magnésium. La pellicule 620, gainée de papier jaune, offrait douze poses.

Je voudrais revivre ce jour béni où mes parents resplendissaient d’un bonheur sans fard, où j’ignorais les turpitudes et les trahisons à venir. Le temps est un tueur d’âme patient.

En regardant ce couple d’amoureux, je ne comprends toujours pas comment les événements ont pu aller si vite. Moins de deux ans après ce jour lumineux, ils divorçaient et je n’ai aucune photo où nous sommes tous les trois, ensemble.

Je range ces clichés avec les autres. Dans quelques années, personne, hormis moi, ne saura qui pose sous le grand magnolia. Personne ne saura la confiance déçue et les regrets de l’enfant que j’étais. Ces trois photos seront aussi mystérieuses que la centaine d’autres qui dorment dans le sac de toile. Tous ces sourires sans nom qui peuplent la surface argentique finiront par disparaître aussi bien que les corps qui y ont laissé leur trace. Ce n’est qu’une question de temps.

Je me demande où est passé mon Kodak Brownie Flash. Nous avons déménagé si souvent, ma mère et moi. Je me souviens de ma fierté le jour où je l’ai rapporté à la maison. J’avais acheté un ticket de tombola à la fête du collège. Le soir même, la liste des numéros gagnants était affichée. Mon ticket était perdant. À un chiffre près ! Je n’en ai pas dormi de la nuit. J’aurai pu déchirer mon billet comme d’autres l’ont fait en découvrant leur malchance mais je l’ai gardé précieusement dans mon porte-carte, espérant je ne sais quel miracle. Au petit matin, je l’ai posé sur ma table de travail, je l’ai bien regardé. Bien sûr, il n’avait pas changé alors je me suis décidé à vaincre le mauvais sort. Armé d’un stylo à pointe fine, j’ai patiemment transformé le trois impuissant en un huit victorieux. Ce qui m’étonne encore aujourd’hui, c’est que le prof qui remettait les lots, ne s’est aperçu de rien. La retouche ne devait pas être si parfaite que ça, pourtant. A-t-il eu pitié de moi, enfant chétif et mal vêtu qui venait à pied de sa cité de transit perchée sur la colline ? Je n’avais même pas pensé que la personne qui avait le véritable billet pourrait réclamer son lot. Je pouvais être démasqué à tout moment.

    Le prof m’a remis le paquet tout neuf sous le regard envieux de mes camarades et de deux autres de ses collègues qui trônaient sur l’estrade. Sur le moment, je n’ai pas compris ses paroles :

N’oublie pas, jeune homme, photographier est un acte grave. Les vieux clichés montrent des instants de vie mais c’est la mort qu’ont surprend au travail quand on les regarde, des années plus tard. Les photographes sont des voleurs d’images, des voleurs d’âme. Tous des voleurs…

Et il a eu un rire étrange. Est-ce à cause de lui que je suis devenu reporter photographe ?

J’ai parcouru le monde en tout sens mais je ne le découvrais qu’en regardant mes photos prises la veille. Je pensais le tenir dans ma main mais c’est lui qui me tenait et son reflet ne m’informait pas de sa densité. J’ai capturé l’image des humains que je rencontrais et je ne voyais pas le mystère fondamental qu’elle recelait. J’effleurais la réalité du monde d’un regard sec et scrutateur filtré par un objectif pas si objectif que ça. Pour moi, tout n’était qu’apparence. Je croyais être neutre alors que ma simple présence changeait l’ordre des choses, influait sur le cours des événements. Je ne comprenais ce qui se jouait autour de moi qu’après coup, influencé par les propos des journalistes ou des politiques. Quelqu’un m’a dit un jour que la réalité du monde n’est nulle part ailleurs que dans le regard des hommes. Elle se trouve donc aussi dans le mien mais quelle est la perception la plus juste, celle d’un escargot où la mienne ? Autant d’êtres vivants sur terre, autant de visions du monde. À quoi ressemble-t-il vraiment, ce monde où nous vivons ?

Je regarde les photographies de ma mère.

Elle ne mourra plus tant que je vivrais et, comme elle, je ne laisserai au mieux qu’une anecdote qui se mêlera à l’histoire humaine et sera l’infime ligne du grand récit qui se nourrit de toute vie et contient toutes les épopées et les mythes et les contes.

Rien d’autre que des histoires qu’on se raconte et qui nous rassurent.

Tous des faussaires.

4 réflexions sur “FAUSSAIRE

  1. Le passage sur la place du photographe dans la photo m’interpelle vraiment. Peut-être est-ce pour cela que je passe mon temps à justifier par poème interposé cette posture de l’intrus. En tout cas la question est posée avec justesse dans votre texte.

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