Le Signe

Le début d’une nouvelle extraite du recueil « Ivresse de la chute »

Il ne faut jamais prendre certains trains…si on a le choix.

BRUME

La nuit tombe vite en novembre, la brume aussi.

    Bolek marche entre les rails d’une des voies en faisceau de la gare de triage. Il se hâte en direction du halo qui signale la gare des voyageurs. Les cailloux du ballast le blessent à travers la semelle en charpie de ses bottes de cuir.  

Il a une sacrée allure, Bolek le dégingandé, avec son jean étroit, son torse de vieux vautour anorexique, serré dans son blouson de cuir trop court. Mais personne ne le voit dans la nuit blafarde qui déploie ses lambeaux de brouillard. Personne pour s’effarer devant cet épouvantail dépenaillé aux cheveux d’étoupe blanche débordant d’un bonnet de laine. Il a bu et titube un peu, Bolek Bokowski, Bolek le polak, Bolo pour les intimes. Des intimes, il n’en a plus. Sa vie est loin de lui maintenant.

Lève les pattes, Bolo, évite les traverses !

La gare est encore à un kilomètre. Ménage-toi. Ne va pas te ramasser. Si quelqu’un te trouvait demain, inconscient, qu’est-ce qu’il penserait de la lame bien aiguisée que tu tiens dans ta botte, serrée par une bande contre ta jambe gauche ? On te prendrait pour qui, hein, Bolo ? Qui es-tu, d’abord ? Un vieux schnock de 75 balais… D’accord, tu ne les parais pas… Mais tu es vieux Bolek, et toujours vivant. C’est dégueulasse, Bolek, dégueulasse de s’accrocher comme ça, t’es qu’un sale vivant comme les autres.

Bolek s’en veut. Depuis longtemps. Il s’en veut de tenir à la vie, alors qu’elle…. Merde, tu as trop bu. Douze canettes, c’est plus de ton âge. C’est à cause de ces deux zonards qui sont venus squatter le wagon à côté du tien sans te demander la permission. Parce qu’ils sont jeunes, ils se croient tout permis, ils se croient forts. Leur chien ne t’a pas fait peur. Ce que tu en fais, des chiens ! Eux aussi, ce sont des chiens. Tu n’aimes pas les chiens, tu hais les chiens, ça pue, ça gueule, ça pense qu’à bouffer et baiser. Et quand ils te regardent, les chiens, l’œil humide, ils te rappellent les regards qui viennent la nuit pour t’empêcher de dormir.

Dis, Bolo, tu as vu ce qui arrive en face ? Ces deux ronds de lumières qui grossissent à travers la brume…Qui sait sur quelle ligne un train peut arriver parmi toutes ces voies qui convergent dans ta direction ?

Bolo n’a pas peur, les rails de la voie qu’il a choisie sont rouillés. Il n’y passe plus de train depuis longtemps.

T’es sûr Bolo ?

Sûr ! Bolek connaît par cœur la gare de triage de Villeneuve. Certaines voies sont aussi mortes que les branches d’un arbre qui n’a plus assez de sève. Seuls quelques rails brillent encore sur le tronc central où filent les TGV en feulant. Parfois, Bolo s’approche très près des trains en mouvement. Il frissonne et jouit presque quand le déplacement d’air du convoi le bouscule. Mais il préfère encore le frôlement des trains de marchandise. Bolek retrouve alors son enfance, son corps vibre et son cœur bat comme jamais, comme s’il était traversé par le train, dispersé par sa vitesse et son fracas. Sauf que son grand-père ne le tient pas par la main, comme là-bas, en Pologne.

Les yeux jaunes foncent sur lui, de plus en plus gros, aveuglants. Bolek s’arrête et attend. Le train arrive, devant, à cinq mètres. Il voit son mufle gris et luisant d’humidité. Bolek frémit un peu, mais il ne bouge pas. Le TER passe à deux voies de celle où il se tient, pas trop vite, finalement. Il distingue les silhouettes des voyageurs collées aux vitres lumineuses des wagons, cibles de fête foraine.

   Bolek hurle pour couvrir les grincements de ferraille : Salauds de banlieusards ! Rentrez chez vous ! Allez bâfrer votre mort. Elle sera encore trop bonne pour vous, bande de gogos ! Filez vers votre banlieue pourrie ! Pas besoin de murs ni de gardien ! Pire que des prisonniers, vous êtes ! Tous alignés, les pères de famille ! Au garde-à-vous. Et les nanas ne sont pas mieux… Esclaves ! Allez lécher le cul de vos patrons, raclures de vivants ! Disparaissez!

Bolek s’époumone. Il ne s’est jamais marié, lui. Pas d’enfant, à ce qu’il sache. Il s’en félicite.

N’empêche, il vient de rater le TER de 18h15. Il n’a pas pu jouer sa petite comédie comme il le fait chaque jour. C’est qu’il a ses habitudes, Bolek. Il a besoin de secouer ces zombis de banlieusards. Pauvre engeance… Il s’en veut d’avoir crié à se bousiller la gorge, alors que personne ne pouvait l’entendre. Il crache entre les rails et reprend sa route. Il lui reste encore le train de 19h 30 et celui de 21h pour se rattraper…

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