Les barbelés

Un extrait d’une nouvelle tirée du recueil « Ivresse de la chute »

Un fil qui déchire la mémoire mais reste dans l’air du temps.

Certains oliviers

Un jour Dieu se lassera et c’en sera fini de l’humanité, affirmait la baba.  Dieu règle ses comptes ! Toujours !

Le père de Salomon exécrait la sentence maternelle. Non qu’elle heurtât ses sentiments religieux mais, au contraire, parce qu’en bon athée il ne supportait pas que l’on convoquât ne serait-ce que le nom de Dieu sous son toit. Il grondait la baba chaque fois qu’elle prononçait la phrase fatidique et il se lançait dans une diatribe célébrant la liberté de l’homme sans dieu ni maître, responsable de sa destinée par pure volonté. Capable des pires actes, c’est vrai, mais aussi des meilleurs. Tributaire seulement de son libre arbitre. Elle était triste, la baba, d’avoir mis au monde un tel fils.

Tout de même, les événements n’avaient pas donné entièrement raison au père, et Salomon, en faisant retour sur sa propre histoire, se demandait si, au fond, sa grand-mère n’était pas dans le vrai.

Dieu règle ses comptes ! 

Il devait admettre que si Dieu existait, il les avait réglés avec lui dès le début, ses comptes. Avant même qu’il ne soit conscient du monde qui l’entourait.

Premier règlement de compte :

Me faire naître juif en 1925 en Pologne et faire mourir ma mère le même jour. Quelle dette avais-je envers Lui ?

Deuxième punition (coup du destin ?) :

   Je l’aimais ma baba mais elle valait deux mères juives à elle seule. Ses craintes me gâchaient la vie. Mon unique fessée d’elle, je l’ai reçue quand elle a su que je me baignais dans la Warta avec une bande de gamins du village. Nager était ma passion et j’avais du mal à obéir à son interdiction d’approcher la rivière.

   Le 30 juin 1937, Dieu devait être à son balcon. Mon père convainquit grand-mère de me laisser venir avec lui pêcher la carpe. La mine renfrognée, la baba me tendit une chemise appartenant à mon père. Elle me demanda de la mettre puis sortit sa trousse à couture. Elle enfila son aiguille et cousit le col autour de mon cou, les pans entre mes jambes. Impossible de nager, accoutré ainsi.

Lorsque mon père a glissé dans la rivière, je suis resté sur la rive, prisonnier de ma chemise carcan, incapable de le secourir. Quel crime avait commis mon pauvre père pour mériter ce châtiment, et moi pour le perdre si tôt, coupable de n’avoir pu l’aider ?

Troisième règlement de compte (Colère de Dieu ou folie des hommes ?)

Parfois, le dieu de ma grand-mère abandonne les humains à leurs turpitudes. Mais quand il voit le résultat de sa négligence, sa réaction est terrible. Ce coup-ci, il a peut-être pensé que c’était l’occasion d’en finir avec une bonne partie de sa création. Je ne peux m’empêcher de songer à l’annonce du prophète Zacharie : Et il arrivera que dans tout le pays, dit l’Eternel, deux tiers seront retranchés et périront, et qu’un tiers seulement restera en vie. Et ce tiers, je le ferai passer au feu, et je l’affinerai comme on affine l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or…

Je suis de ceux qui ne furent pas retranchés mais éprouvés….

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