L’autre regard

Le début d’une nouvelle extraite du recueil « Ivresse de la chute »

Un regard qui veut arrêter le temps et changer le monde.

Regard

C’est l’endroit. L’endroit exact où Luigi s’arrête après avoir dévalé d’une traite le sentier abrupt inscrit dans la rocaille : une centaine de mètres à découvert qu’il a franchis, bondissant et dérapant sur les éboulis schisteux, la main gauche plaquée sur sa musette, la droite serrant son pistolet mitrailleur.

Il se trouve à mi-pente et reprend son souffle près d’une source qui jaillit de la roche. Il pose son arme, s’éclabousse le visage, boit quelques gorgées, remplit sa gourde puis contourne le rocher. Là, il découvre que le sentier se sépare en deux.

C’est l’instant. L’instant exact où Luigi choisit le chemin de gauche. Mais peut-on parler de choix quand on ignore où mènent les chemins qui se proposent à nos pas ?

Soleil levant.

    Au sommet du mont Besson, Elisa sort une épaule de son duvet. Vers l’ouest, le massif de la Sainte-Victoire s’illumine d’une lumière de coquelicot nouveau. Les coudes appuyés sur l’herbe rase, elle ajuste ses jumelles. Elle fouille le paysage, remonte la piste qui parcourt le mont et finit par repérer l’endroit où Luigi, soixante-dix ans plus tôt, s’est arrêté. Elle l’aperçoit, penché sur la source qui bouillonne au creux d’une vasque de pierre et fait valser de fins éclats de calcite. On raconte que les fontaines sont les yeux des nymphes prisonnières des roches et de la terre. C’est par ces miroirs qu’elles peuvent voir le monde et qu’entrent ses images dans leur mémoire.

Des gouttes lumineuses ruissellent sur le visage de Luigi qui s’apprête à repartir. Bien sûr, Elisa ne peut l’avertir. Trop d’espace et de temps les séparent. Pour le voir, elle fait appel à l’autre regard, celui qu’elle déployait déjà lorsqu’elle était petite fille et dont elle n’a jamais parlé à personne, sachant par intuition puis par expérience que bien des gens revendiquent une pensée rationaliste. Peut-être n’est-elle qu’une rêveuse particulièrement douée. En tout cas, elle distingue Luigi très nettement. Elle lui crie d’attendre un peu, de se cacher. Son cri se perd dans l’épaisseur du temps…

3 réflexions sur “L’autre regard

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