Pater Familias

Extrait du recueil « Ivresse de la chute »

Lui, il aimerait être seul à table.

Famille (photo montage JH)

Dans le cadre posé sur le buffet en faux acajou, une photo de sa tribu, lui au centre.

Assis exactement à l’aplomb du lustre familial, le pater familias expose sa lueur gélatineuse, sa tremblante tyrannie. Il aime le calme, la silencieuse retombée des poussières. L’indocilité bruyante de sa marmaille le renvoie à l’inconfort permanent de sa propre enfance. Jamais tranquille, jamais à l’abri d’un coup de gueule, d’un coup de pied. Exactement ce qu’il fait subir à sa progéniture au nom de la sérénité qu’il aimerait trouver après sa journée de travail.

    Repas de famille.

    Son nez veiné de bleu brille à la table des dimanches encombrée de verres souillés et d’enfants ennuyés, le cul boulonné aux chaises droites. Pas parler, pas bouger, pas rire, seulement se moquer intérieurement des vaticinations du grand-père rabiot et subir les plaisanteries éculées du tonton nabot. Des mots béquilles mouillés d’alcool rampent sur les taches de la nappe.

Jalousé par son frère, calé entre le mépris de sa future veuve et le haineux silence de ses descendants, le père crachote ses amertumes. Du noyau de sa graisseuse enveloppe, le grincement radoteur de ses stéréotypes réactionnaires refait le monde. Le monde refait se fige dans la sauce saindoux du rôti et l’amour échalote luit, verrue brûlée à la surface de la viande.

Oublieux de la tare familiale inconsciemment entretenue par des générations de soumis, ses rejetons secrètent une amère bile et dans leurs yeux miradors défilent des hospices où aucun visiteur ne vient.

Ployant sa fourchette sous le poids de ses doigts épais, le père s’abstrait. Il retrouve un instant des bribes de mémoire, le goût sucré des violettes suçotées en revenant de l’école, le parfum torsadé des chèvrefeuilles étrangleurs.

Il soupire.

Dernier verre de marc après le café.

Regard noyé, il roule des miettes de vie contre ses ongles endeuillés et marmonne des sons inaudibles, borborygmes fondus dans la digestion collective, velléités qui titubent hors de leur morne caveau et finissent par un rot :

Faudrait une bonne guerre !

5 réflexions sur “Pater Familias

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