La complainte de Marie Anna

le début d’une nouvelle extraite de « Ivresse de la chute »

Une manière particulière de prendre le train de l’histoire en marche. Et un petit tour en Bretagne !

Marie Anna en personne

Callac, dimanche 28 juin 1914

    Qui se souvient de ce jour ? Qui se souvient de toi, Mari-Anna, toi la marchande de complaintes à l’allure de matrone ? À soixante-neuf ans passés, princesse massive au visage parcheminé, tu sillonnes encore les routes, assise sur ton charreton tiré par deux chiens de basse extraction aux muscles puissants. Sous une bâche de toile huilée, tu abrites les feuilles volantes, les textes des ballades, les gwerzioù que tu proposes aux badauds sur les marchés. Histoires aux multiples couplets : infanticides, naufrages, retours de guerre, malheurs d’ivrognes, amours contrariées, crimes affreux. Les sous tombent drus dans ta besace. Ce n’est pas pour te déplaire, toi qui as toujours peur de manquer. Toi qui a connu la misère.

    En ce jour du pardon de Saint-Pierre et Saint-Paul, ton commerce a eu peu de succès. Tu es de mauvaise humeur. Ton regard bleu ne sourit pas. Pendant que tu chantais tes complaintes pour attirer le client, un m’as-tu-vu beuglait une chanson française, debout sur une caisse en bois :

C’est la femme aux bijoux

    Celle qui rend fou…

    Une voix de fausset ! Tu as bien essayé de lutter en chantant plus fort ta gavotte du chiffonnier : Foei, foei, va zammig aotrou…mais l’autre attirait de plus en plus de monde et, autour de toi, seules quelques femmes aussi vieilles que toi tapaient mollement le rythme du plat de leurs sabots. Tu as plié ton matériel, tu as morigéné ceux qui empêchaient le passage de ta voiture à chiens et tu es partie comme une furie.

    Le garde champêtre t’a arrêtée au premier carrefour. Selon lui, ton équipage effrayait les chevaux et menaçait les piétons ; tu l’as maudit lui et sa famille. Injures et courroux. Cela t’a coûté dix francs d’amende. Sale journée ! Pour tout arranger, le ciel se charge de nuages noirs à l’ouest. Tu lances tes chiens, sans espoir d’échapper à l’ondée. Ma Doue beniget ! Le monde devient fou. La guerre menace et les gens sont charmés par une ritournelle dans une langue qu’ils comprennent à peine. Et ce satané train qui siffle au loin, plus bruyant que le char de l’Ankou ! Tu n’aimes pas cette ferraille hurlante, pourtant tu ne rates jamais une occasion de la regarder filer sur ses rails. Tu t’approches au plus près de la voie. Le souffle chaud de la machine te coupe la respiration et tu savoures le frisson que la vitesse du train provoque en toi. Tu espères peut être voir Paolig, le diable, aux commandes de la machine. Attention, regarde, il arrive, sifflant et crachant sa vapeur. Tu ne veux pas rater son passage. Tu encourages tes chiens. Ils galopent, le poitrail gonflé. Ta voiture bringuebale. Un peu trop … Tu cries. Le frein ne répond pas. Les chiens traversent les rails devant le mufle rugissant de la locomotive. Comme tout va vite ! Avec un peu de chance… Choc et fracas ! Le ciel monte vers toi. De là-haut, tu vois le toit de la gare, et la foire, et la ville, et les champs autour.

    Ton corps a perdu sa pesanteur, Mari. Tu survoles  ta vie…

    Tu as treize ans. Espiègle et toujours joyeuse, tu bûcheronnes tout l’hiver avec ta mère. Tu as grimpé sur une haute branche. Ta mère lie des fagots en bas. Elle crie :

    — Pauvre fille, tu vas tomber de là ! 

    Tu lâches la branche que tu tiens en claironnant :

    — O ! na ring ket – je ne ferai pas.

    Et c’est la chute, le bruit des branches cassées, tes os brisés, ta souffrance et cette légère claudication qui t’empêchera toute ta vie de danser la gavotte trop longtemps.

    Elle continue encore aujourd’hui ta chute et le sol menace de t’engloutir. En vérité, tu ne tombes pas, Mari, tu franchis le temps. Loin de la terre, tu reviens au pays d’enfance.

    À huit ans, chaque vendredi, tu fais le tour de Loquefret, ta besace au côté, armée de ton regard clair et le sourire aux lèvres. Tu frappes aux portes, chercheuse de pain, petite mendiante en guenilles et, la gorge nouée, tu fredonnes ta complainte :

Un tammik bara, ‘wit bewa…

Un petit morceau de pain, pour ne pas mourir…

    Sans un mot, tu attends ton dû : deux liards de farine d’avoine ou de blé noir que la femme de la maison verse dans ton sac en te confiant une prière à dire car la voix des enfants atteint Dieu plus sûrement que celles des adultes. Tu dois ensuite traverser le bois de la Lande avant de regagner le penty où ta mère t’attend. La nuit tombe. Tu chantes à tue-tête et tu pries avant d’affronter le royaume obscur des arbres. …

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