Ivresse de la chute

Extrait de la nouvelle du recueil « Ivresse de la Chute »

Pour éviter la chute de l’ivresse, un dernier petit saut ?

Chute Danse

…Renvoyé du collège pour une durée d’une semaine, Alexandre profita de son temps libre pour s’entraîner à toutes les chutes imaginables, d’une chaise, d’un arbre, d’un vélo en marche, du haut d’un toboggan, d’un sentier au bord de la rivière, ce qui n’était pas désagréable puisqu’on était au printemps et que l’eau se réchauffait. Il peaufinait aussi son cri. Sa stridence vous glaçait le sang même si un coyote n’aurait sûrement pas reconnu l’un des siens.

     On est tous accroc à quelque chose, me confia-t-il un jour, moi c’est la chute qui me donne le plus de sensations. Plus tard, je serai cascadeur. Ces mecs, ils sont plus forts que la mort. Le regarder suffisait à me donner le vertige. Je ne l’aurais imité pour rien au monde.

   La première fois où il vint chez moi, il avisa la façade de l’immeuble en m’adressant son petit sourire en coin. J’habitais au dixième étage. Les portes des appartements s’alignaient sur des coursives. Avant que je puisse le retenir, il était perché sur la rambarde du rez-de-chaussée et commençait à grimper. À chaque étage, il prenait appui sur la balustrade et continuait son ascension en s’aidant des montants d’acier dressés entre les étages. Je le suivais des yeux, habité d’une crainte grandissante. Quand il atteignit le septième étage, le bout des pieds sur le rebord de béton de la coursive, il lâcha la rambarde, fit semblant de perdre l’équilibre avant de se rattraper au montant et de continuer à monter. Des gamins qui m’avaient rejoint l’applaudirent tandis que je lui criais des insultes. Je courus vers le hall pour prendre l’ascenseur et me cacher chez moi. Il m’attendait devant ma porte. Après m’avoir fait une révérence de théâtre, il entra dans l’appartement. Par chance, mes parents étaient absents et aucun voisin ne semblait avoir assisté à la scène. Je ne sais plus à quoi nous occupâmes notre temps cet après-midi là, mais, au moment de partir, il me tendit son Smartphone en déclarant qu’il allait redescendre par la même voie qu’à l’aller. Mes parents allaient bientôt arriver. J’ai protesté. Il insista avec son foutu sourire et je finis par lui céder. Posté en bas de l’immeuble, je filmai sa descente, entouré par les mômes du parc de jeu. Arrivé à la hauteur du premier étage, Alex lança son insupportable hurlement, sauta prestement sur la pelouse, exécuta un flip avant et termina par un saut périlleux. Sur la vidéo prise ce jour-là, les images tremblaient.

     La chute était devenue pour lui une sorte d’accomplissement. Il prenait de plus en plus de risques. Les filles fuyaient sa bizarrerie malgré sa gueule d’ange et les garçons le provoquaient. Il restait indifférent, comme un acteur qui méprise les réactions de son public. Je me rendis compte bien plus tard que le fréquenter m’avait coupé de toute relation suivie avec les autres. J’étais bien le seul à ne pas le prendre pour un frappadingue. À la suite d’un conseil de discipline, ses parents furent sommés de prendre rendez-vous avec un psy à l’Hôpital de Jour. Alexandre s’y rendit seul. Le mois d’avril était anormalement chaud et le cabinet du psychiatre se trouvait au premier étage. Quand Alex sauta par la fenêtre du bureau laissée ouverte, le thérapeute hésita à se pencher pour voir le résultat de sa négligence. Peut-être comprit-il qui était son patient en le voyant émerger d’un buisson de lonicera puis se sauver après lui avoir adressé le signe de la victoire….

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