EXIL

Vers la mer

Ailes d’ouragan, voiles déchirées, ma maison est un bateau en attente d’îles. Elle tient le cap dans la tempête, ourlée de gris, ourlée de blanc. Mon équipage a fui. Depuis le balcon, je guette les hirondelles, les poissons volants annonçant à tire d’aile : Terre ! Droit devant !

   Sous la coque défilent les grands rocs, glissent les algues des îles, les Ys, les Atlantides, les édens, les profonds garden. Sur le perron, étrave soc, claque l’ombre du foc. Le portail gouvernail griffe le corail. Aux vitres, des avirons brisés cognent sous les risées.

   Roseaux rouges, bananiers, flamboyants, incendie des îles, brûlure des elles. Des indigènes m’apportent des fruits sur des pirogues peintes.

   Le ciel resplendit, soudain fendu par un éclair blanc.

   Vols indistincts, corbeaux, choucas, corneilles, déchirures du sommeil. Hébété, nostalgique de ma chute nocturne, je me lève, écarte les rideaux. Il ne fait pas encore jour. Guetteur d’inutiles étoiles, agrafé à l’aubier de l’univers, je me demande ce que je fais là. 

   Autour de moi, le monde hurle. Je méprise les préoccupations triviales et les cris de la foule. Pur esprit, je me bouche les oreilles. Je préfère le discours des anges, si bien élevés sur leurs petits nuages. Hélas, les âmes pures sont frigides, elles refusent ma compagnie. Frileux rêveur, ma sérénité porte un cache-nez et un bonnet contre les refroidissements de l’altitude.

   Le réel m’exclut. Les rets de mon cerveau m’encagent.

   Quand j’ai trop froid, je rejoins l’arène jaune où luit l’image Femme. Je singe une étreinte heureuse, rêve une terre promise qui ne serait tenue que par moi. Je la baptise de mon nom et signe de mon sang au bas de l’acte de propriété. Je clame la fin de l’Histoire, la mort de la Mort. Je suis Dieu écrivant son livre. Je me bats avec les mots et veux avoir le dernier. Je m’entends dire : Que ma défaite jamais n’advienne ! Rasséréné, je contemple le paysage que j’ai dénaturé.

   Ce matin, il est différent. Sur la plaine aride et vide de ciel, un arbre noir guette l’éternité. La vie est si lente…et si brutale, si violente, siffle l’acier de la hache. L’arbre s’abat et c’est moi qui tombe. C’est moi qu’une foule en haillon dépèce jusqu’à la dernière brindille avant d’allumer un feu immense sur la dune pelée.

   Je crie : La mort n’a aucun droit, bande de gogos !

   La flamme du désert avance et calcine la porte de mon abri. Je sors, éructant et crachant des scories sous une pluie tourbillonnante de papillons noirs. Je cours vers l’incendie bordé de silhouettes gesticulantes. La compagnie des humains est un salut quand la solitude flambe. Je rejoins la horde et chante avec des inconnus autour du feu. Ils fêtent la fin d’une guerre que j’ignorais. Un vieillard, près de moi, ne me rassure pas :

   – Vous verrez, dit-il, rien n’a changé. Les vaincus brûlent leur chagrin en alambic au bord des chemins. Ils distillent leur rancœur, la liqueur des prochains vainqueurs.

   Je fuis et me retourne. Personne. Exil ! Exil de moi ! Je ne tolère même pas mon ombre. Je hurle,  le poing levé : Exil ! Abandon ! Oubli !

   Essoufflé, je m’assieds sur une pierre. La brise marine se lève et plie la tige noire chargée d’astres aveugles. Un soleil pourpre bouscule les phares quilles, file un rai vert entre les cuisses de la nuit. La brume laiteuse s’effiloche. Le lapis-lazuli nimbe l’espace. Je reprends ma route sous les nuées traversées de vols sauvages.

   Je longe la côte. Étoles d’écume, récifs assaillis par l’océan qui rafle les rocs. Les sables inlassables roulent roses sur les rives. Une clarté diffuse colore lilas la plage trouée de flaques. Un chien jaune lèche les algues. Les vents taillent la moiteur moka du soir grillé. La barre bleue ramène l’horizon, jette ses émeraudes sur la grève noire. Un remorqueur s’évapore, buée au large des graviers battus par le ressac.

   La rade est vide de bateaux. Le parfum des vieux sacs, graissés par la sueur des chameaux porteurs de café, filtre par les tôles mitées d’un ancien hangar.

   Étendu sur le môle encore chaud de la journée, j’essaie de distinguer les paroles d’une chanson qui vient d’un café du port.

   La chanteuse beugle d’une voix éraillée par l’alcool et la cigarette :

                  J’ai d’l’amour à r’vendre /  Brûlant  sous la cendre…

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